A la vie

Léo Lévy · Chapitre 34 sur 36

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A la vie

À chemin de vie, chemin de pensée

« Je tiens que le savoir et l’étude n’ont pas de place naturelle dans la société

française. […] Certains [qui se dévouent à l’étude] choisissent la solitude,

d’autres se constituent des cercles d’amis, d’autres inventent des institutions ; se

taire en public et en privé, se taire en public mais pas en privé, parler à mots

couverts, en équivocité, en style impénétrable, en clarté trompeuse, on sait que

chacun dans la nécessité fait comme il peut47. »

 

À chemin de vie, chemin de pensée

 

À l’Institut, chaque mercredi, jour de séminaire, on se retrouve à quelques

dizaines quasi familialement au 33 rue Ramban pour la suite du feuilleton.

Chaque séance, traversée d’éclats de rire et de coups de colère, se termine par le

suspens d’une question.

Devant ce public tout de passion, Benny rend compte : « Tout ce que je fais

est toujours une explication avec mon passé, une mise au clair48. »

Ce faisant, il met en lumière l’étonnante répercussion de la lecture de Sartre

sur Lévinas.

« À nous, les survivants des camps d’extermination, à nous les rescapés de

l’histoire universelle, à beaucoup d’entre nous ce langage nouveau se révéla

brusquement familier ou très proche. Il joua un grand rôle dans notre audace à

revenir à de vieux discours interrompus depuis longtemps et progressivement

oubliés autour des Écritures et de traités et d’y percevoir à nouveau l’appel à la

mission pour les hommes au lieu d’y puiser de purs préceptes cérémoniels,

d’obéir à l’appel et sous différentes formes en Occident et en Israël de s’engager

dans les voies difficiles49. »

Citation de Lévinas que Benny Lévy commente ainsi : « Il est en train de

dire qu’il est retourné au Talmud parce qu’il était sartrien50 ! » Ce qui signifie

en clair que si Lévinas « rencontre » son maître Chouchani, même si c’est le docteur Nerson qui lui en a fourni l’occasion, c’est Sartre qui lui en a insufflé le

désir.

Benny s’était fait l’agent de la rencontre de Sartre avec le texte de Lévinas.

Mais lui-même, comment a-t-il retrouvé la mémoire de ces textes ? C’est parce

que, au cours de son travail d’élucidation avec Sartre, Sartre et lui ont buté sur

la question d’autrui. Lévinas, qui a retrouvé la vie des textes juifs grâce à Sartre,

a fait découvrir cet horizon nouveau de pensée à Benny.

Benny, qui ne fait jamais les choses à moitié, s’engage totalement dans la

voie ouverte, celle du limoud. Cette étude lui permet une lecture plus savante

du texte de Lévinas, d’en restituer l’humus juif, d’en déceler à la fois la

grandeur novatrice, les contradictions, les points aveugles.

C’est la plongée dans les textes juifs qui lui permet aussi, à partir de 1996,

de faire la « couture » des questions soulevées avec Sartre.

Comment passe-t-on de la « contingence », prison, obstacle à la liberté – on

ne sera vraiment libre que lorsqu’on ne naîtra plus du ventre d’une mère – à la

facticité juive, l’irrémissibilité de l’être juif, condition du retour, de la liberté du

Juif ?

Comment passe-t-on du sol tourbe, enlisement, enracinement, terre du

« salaud », au sol assise, lieu féminin, lieu de l’Un, lieu lié à la lettre et au

temps, jardin laissé à la garde d’Adam ?

Est-on obligé, pour aller de l’un au multiple, de passer par la série ou le

« groupe en fusion » des révolutions et des pogroms ?

Sept années de séminaires où il restitue pour son public, puis en livre pour

« la génération51 », le cheminement qui le conduit de la pensée du retour avec

Lévinas à la pensée du retour après Lévinas et Rosenzweig – Rosenzweig à la

radicalité exemplaire. Chaque thème, repris d’année en année, est présenté sous

un autre aspect selon les penseurs convoqués.

Dès le premier séminaire, dans la dernière séance, il fait allusion aux thèmes

qui seront développés par la suite :

« Aller de l’éthique à la sainteté : dans cette séance se profilent les thèmes des

séminaires à venir : l’ordre de la sainteté nous oblige donc, quant au sujet, à en

venir ou à revenir au fait d’Israël, le fait, la facticité. Il eût fallu encore plusieurs

séances pour dire l’importance de cette notion et combien Lévinas en était

redevable à Rosenzweig. Avec une année de plus, il aurait fallu montrer

comment le geste de Schelling est un maillon important de cette chaîne qui

nous mène à la pensée de la facticité52. »

Ce « geste de Schelling » sera étudié cinq ans plus tard.

Plus loin, dans le même séminaire, il donne le fil de l’enseignement de la

huitième année :

« Un événement de traduction est une opération messianique. Si le messie

est l’articulation de Adam et de ha-Adam – c’est cela le messie, comme nous

allons le voir –, alors un événement de traduction, un événement qui permet

de franchir la lisière entre Israël et les nations, c’est le beer hétev [le bien-

traduire] du verset53. »

Le bien-dire, dire le bien comme condition d’accord entre Israël et les

nations.

La formulation se précise, sous la contrainte de la recherche elle-même.

Ainsi, les dernières phrases du dernier séminaire :

« Toute l’histoire juive est rivée en un seul point : le Sinaï. Tout est là dès le

début. […] Ultime proposition de la pensée du retour liée à kalou kol ha-

kitzim : toutes les fins sont épuisées. Cette notion de fin requiert un examen

comme tel, c’est-à-dire qu’elle requiert un examen de la doctrine messianique.

C’est pour cela que je vous propose comme thème pour la suite de notre

séminaire l’année prochaine : “Messianisme54”. »

Il a été empêché de tenir le séminaire annoncé. Sans doute ne le devait-il

pas. C’est ce que je m’efforce de penser, sinon c’est la torture de la culpabilité :

il m’avait confié son corps et je n’ai pas su le garder.

Trois écrits scandent ces sept années d’enseignement oral :

Visage continu, ou comment « autrui » n’est pas « l’autre bonhomme », qui

reprend la matière de la première année de séminaire, « Dieu et la

philosophie ».

Le Meurtre du Pasteur, paru après le séminaire « Théologie et politique », ou

l’impossible visée du tous par le politique.

Être juif, enfin, ultime réfutation des Réflexions sur la question juive de Sartre,

qui amplifie et approfondit le dernier chapitre du Nom de l’ homme, « L’Un-

Bien ».

 

1. B. Lévy, conférence au Bnai Brith, Jérusalem, 17 décembre 2002.

2. Idem.

3. A. Finkielkraut, B. Lévy, Le Livre et les livres, op. cit., p. 168.

4. B. Lévy, conférence au Bnai Brith, Jérusalem, 17 décembre 2002.

5. A. Finkielkraut, B. Lévy, Le Livre et les livres, op. cit., p. 168.

6. B. Lévy, séminaire « Philosophie de la Révélation ? Schelling, Rosenzweig, Lévinas », vingt-

troisième séance, 29 mai 2002, ABL.

7. B. Lévy, conférence au Bnai Brith, Jérusalem, 17 décembre 2002.

8. B. Lévy, séminaire « Théologie et politique », séance du 5 avril 2000 sur Spinoza, ABL.

9. Toute langue qui n’est pas la langue sainte : l’hébreu.

10. B. Lévy, conférence au Bnai Brith, 17 décembre 2002 (réponse à une question).

11. B. Lévy, séminaire « Philosophie et politique », séance sur Freud, Jérusalem, 12 juillet 2000, ABL.

12. Cercles socratiques, ABL.

13. Texte publié dans Littérature et résistance, textes réunis par Ruth Reichelberg et Judith Kauffmann,

Presses universitaires de Reims, 2000.

14. Témoignage d’Eli Schonfeld, ABL.

15. Témoignage de Catherine S., ABL.

16. B. Lévy, conférence au Bnai Brith, Jérusalem, 17 décembre 2002.

17. B. Lévy, séminaire « La pensée du Retour. Après Rosenzweig et Lévinas », sixième séance,

13 novembre 2002, ABL.

18. Idem, huitième séance, 11 décembre 2002.

19. « Rencontre avec Benny Lévy », propos recueillis par P. Luçrat, Jerusalem Post, édition française

internationale du 26 février au 4 mars 1997.

20. Témoignage de David C., ABL.

21. Lettre de Christian Jambet, 1989, ABL.

22. B. Lévy, L’Autre Rive, RCJ, 7 janvier 2003.

23. Propos tenus lors du conseil d’administration, cités par B. Lévy dans l’émission L’Autre Rive, RCJ,

7 janvier 2003.

24. B. Lévy, conférence au Bnai Brith, Jérusalem, cit. (réponse à une question).

25. Sur ce débat, voir Le Livre et les livres, op. cit.

26. B. Lévy, L’Alcibiade. Introduction à la lecture de Platon, Verdier, 2013.

27. B. Lévy, « Débat », 18 février 2002, o Cahiers d’études lévinassiennes, n 2 (Le monothéisme), 2003,

p. 217.

28. A. Finkielkraut, « Le Débat. Séminaire préparatoire », 17 février 2002, Cahiers d’ études

lévinassiennes, o n 2, « Le monothéisme », 2003, p. 224.

29. B. Lévy, ibid., p. 219.

30. Ibid., p. 217.

31. B. Lévy, « Vous êtes mes témoins », intervention au Banquet du livre, Lagrasse, 1998. Repris dans

les Cahiers d’études lévinassiennes, hors série « Benny Lévy », 2005.

32. o Cahiers d’études lévinassiennes, n 2, op. cit., p. 219.

33. Ibid., p. 220.

34. Témoignage de Jean-Claude Milner, ABL.

35. Idem.

36. Idem.

37. B. Lévy, cours sur le Protagoras de Platon (1996-1997), quatrième séance, p. 26, ABL.

38. B. Lévy, présentation de Jean-Claude Milner à l’Institut d’études lévinassiennes quelques jours

avant le séminaire « Les pièges du tout », janvier 2003, ABL. Publié ensuite sous le titre Les Penchants criminels de l’Europe démocratique aux éditions Verdier, 2003.

39. Cf. J.-C. Milner, Clartés de tout, Verdier, 2011, p. 55 sq.

40. Cf. Les Noms indistincts, Seuil, 1983 ; réédition Verdier/poche, 2007.

41. Allusion aux accords d’Oslo.

42. Entretien de Benny Lévy et Jean-Claude Milner, émission L’Autre Rive, RCJ, 4 février 2003.

43. J.-C. Milner, Les Penchants criminels de l’Europe démocratique, op. cit., p. 119.

44. J.-C. Milner, Clartés de tout, op. cit., p. 10-11.

45. Cf. J.-C. Milner, L’Arrogance du présent. Regards sur une décennie, 1965-1975, Grasset, 2009,

p. 149 et note.

46. Ibid., p. 31.

47. J.-C. Milner, Existe-t-il une vie intellectuelle en France ?, Verdier, 2002, p. 8-9.

48. B. Lévy, séminaire « Philosophie de la Révélation ? Schelling, Rosenzweig, Lévinas », quatorzième

séance, 6 mars 2002, ABL.

49. Texte de Lévinas sur Sartre paru après la publication des « Entretiens » sous le titre « Un langage

pour nous familier », dans Les Imprévus de l’histoire, p. 149, cité par B. Lévy dans son séminaire « La pensée du Retour. Après Rosenzweig et Lévinas », deuxième séance, 16 octobre 2002, ABL.

50. Idem.

51. B. Lévy, Être juif, Verdier, 2003.

52. B. Lévy, Lévinas : Dieu et la philosophie (séminaire de Jérusalem. 27 novembre 1996 - 9 juillet 1997),

Verdier, 2009, p. 455 (le début de la citation, avant les deux points, ne figure pas dans la retranscription publiée).

53. Ibid., p. 460.

54. B. Lévy, séminaire « La pensée du Retour. Après Rosenzweig et Lévinas », vingt-sixième et dernière

séance, 18 juin 2003, ABL.

 

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