A la vie
Habiter ensemble ?
On s’était soumis à la nécessité révolutionnaire, forme la plus haute du
politique ; on avait mis entre parenthèses son soi. On se retrouve affreusement
disponible – mais pour quoi ?
Période glauque de tâtonnements. La parole, après l’échec militant, est
frappée d’indignité. Place au corps donc et à ses possibilités d’expression : yoga,
chant. Adrienne se révèle un bon professeur de mime. Avec Dan, ils rattrapent
leur passé de comédiens. Forts de leur expérience dans les usines et les
banlieues, ils inventent un cirque expérimental – dans leurs tout premiers
numéros coule beaucoup de peinture.
C’est le temps de la campagne pour l’avortement libre et gratuit. Beaucoup
de filles et de femmes étaient abîmées par les pratiques clandestines, elles en
mouraient parfois. La femme doit avoir la maîtrise de son corps. L’embryon
fait partie de son corps, il est considéré comme une excroissance qu’elle peut
ou non supprimer à son gré.
Encouragées par Benny, avec deux « copines », nous décidons d’organiser un
stage de réflexion, pendant qu’il part à Venise avec René rejoindre Jean-Claude
et sa femme Cléo. Deux jours de camping pendant lesquels nous devisons
gentiment. Nous produisons quand même un sketch – dont le sommet
comique est la répétition de « Mes chaussettes, où sont mes chaussettes ? » sur
le mode de l’irritation – censé exprimer la grandeur et la servitude de la
femme.
Habiter ensemble ?
Début 74, j’avais lancé auprès de Benny l’idée d’une expérience
communautaire : pourquoi attendre une lointaine prise de pouvoir ? On
pouvait dès maintenant mettre en pratique une partie du programme qu’il
avait élaboré pour l’après-prise du pouvoir. Et puis j’oublie. Quelques mois plus tard, l’idée est reprise par Benny et Denis C., un établi du comité de lutte
Renault, venu d’un autre horizon que la GP.
J’étais déjà prise par un autre projet : réapprendre le yiddish. Mais me
sentant responsable de cette initiative communautaire, je m’y engage. Après
tout, pourquoi pas ? Herta, pressentie, refuse. Elle part à la recherche du soi, en
Espagne. Fille d’un anarchiste espagnol, elle était pour moi la figure positive du
soixante-huitard, avec son dédain de la politique politicienne, son mépris de la
gloriole, y compris la gloriole gaucho-militante. Nous nous retrouvons donc à
trois couples plus une mère célibataire, Françoise, venue de ce courant
féministe qui estimait que peu importait le père, les enfants appartenaient à la
mère. Elle « possédait » donc un garçon et une fille. Bernard et Évelyne,
anciens militants GP, venus d’une autre communauté ; Denis et Anne sa
compagne. Tout de suite, un petit fait nous arrête, Benny et moi : Françoise est
la fille de l’éminence grise de Darquier de Pellepoix38. Mais peut-on rendre une
fille responsable de l’ignominie de son père ? Surtout qu’on nous assurait
qu’elle avait brisé tout lien avec sa famille. Elle nous fit le récit, un soir, des
corrections que lui infligeait son père en la traitant de « sale Juive » ; il ne
supportait pas une malformation à peine visible qu’elle avait à l’oreille. Elle
disait de manière émouvante que cette oreille défaillante lui avait permis de
mieux entendre la parole – depuis, elle a recouvré une ouïe normale : la parole
et la voix se sont effacées.
Après quelques mois de recherche, Benny et Denis louent à Eaubonne un
ancien relais de chasse, une maison tout en longueur à un étage, des pièces en
enfilade. Un grand jardin sauvage aux bosquets mystérieux, des pommiers : le
paradis pour les enfants. Benny a exigé d’avoir un endroit tranquille pour
travailler. Le garage est aménagé, qui sera à la fois notre chambre, notre
bibliothèque et notre bureau. Benny participe selon ses moyens aux travaux
d’aménagement – « du moment qu’on me dit exactement où planter le clou, je saurai le faire ». C’est dans cette pièce que l’année suivante se tiendront les
premières séances d’études juives avec Jean Zacklad.
Il y eut des réunions et des discussions quelquefois vives pour établir les
règles de la vie commune. Nous ne voulions pas d’une communauté « baba
cool », c’est-à-dire pas de drogue, maintien du lien parental, tours de rôle pour
les différentes tâches : vaisselle, repas, ménage. Notre livre favori : Les Recettes
de Marie-Louise Cordillot, pour une pratique de la gastrosophie. J’étais
responsable du jardin, Benny s’est essayé à la culture des poireaux. On a très
vite abandonné l’élevage d’animaux : la chèvre essayait d’encorner les enfants –
vendue ; sur la couvée de poussins achetés par Bernard, il n’y avait que des
coqs. Décapités à la hache, ils ne furent jamais remplacés.
Toute une nébuleuse d’amis, d’« anciens copains », viennent là pour un
repas, une journée, un week-end.
Serge July, nouveau directeur d’un Libération transformé, à qui Benny, sans
l’ombre d’une hésitation, conseille l’arrêt du journal parce qu’il n’est pas
conforme au projet initial. Évidemment, Serge, déjà mordu de l’actualité
journalistique, refuse. D’ailleurs Benny n’a plus autorité pour dissoudre quoi
que ce soit.
Olivier Rolin eut droit au plus beau dessert raté : un magma informe de
chocolat et d’amandes légèrement brûlé. En quelques phrases, Olivier le
transfigure ; l’infâme boursouflure devient, par la magie des mots, une
somptueuse vague de lave volcanique surgie d’un profond mouvement
tellurique.
L’événement fut la visite de Sartre, accompagné d’Arlette Elkaïm. Il supporta
avec bonhomie le gigot trop cuit et les haricots pas assez. Il s’intéressait à tous
les aspects de cette vie en commun, posait des questions sur le détail des
conflits, des discussions et de la manière de fonctionner au quotidien.
Les affrontements pouvaient être sévères : Françoise nous annonce la visite
de sa mère. Stupéfaction générale – n’avait-elle pas rompu tout lien avec ses parents ? Une vive discussion s’ensuit sur le degré de responsabilité de la mère