A la vie

Léo Lévy · Chapitre 18 sur 36

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A la vie

Habiter ensemble ?

On s’était soumis à la nécessité révolutionnaire, forme la plus haute du

politique ; on avait mis entre parenthèses son soi. On se retrouve affreusement

disponible – mais pour quoi ?

Période glauque de tâtonnements. La parole, après l’échec militant, est

frappée d’indignité. Place au corps donc et à ses possibilités d’expression : yoga,

chant. Adrienne se révèle un bon professeur de mime. Avec Dan, ils rattrapent

leur passé de comédiens. Forts de leur expérience dans les usines et les

banlieues, ils inventent un cirque expérimental – dans leurs tout premiers

numéros coule beaucoup de peinture.

C’est le temps de la campagne pour l’avortement libre et gratuit. Beaucoup

de filles et de femmes étaient abîmées par les pratiques clandestines, elles en

mouraient parfois. La femme doit avoir la maîtrise de son corps. L’embryon

fait partie de son corps, il est considéré comme une excroissance qu’elle peut

ou non supprimer à son gré.

Encouragées par Benny, avec deux « copines », nous décidons d’organiser un

stage de réflexion, pendant qu’il part à Venise avec René rejoindre Jean-Claude

et sa femme Cléo. Deux jours de camping pendant lesquels nous devisons

gentiment. Nous produisons quand même un sketch – dont le sommet

comique est la répétition de « Mes chaussettes, où sont mes chaussettes ? » sur

le mode de l’irritation – censé exprimer la grandeur et la servitude de la

femme.

 

Habiter ensemble ?

 

Début 74, j’avais lancé auprès de Benny l’idée d’une expérience

communautaire : pourquoi attendre une lointaine prise de pouvoir ? On

pouvait dès maintenant mettre en pratique une partie du programme qu’il

avait élaboré pour l’après-prise du pouvoir. Et puis j’oublie. Quelques mois plus tard, l’idée est reprise par Benny et Denis C., un établi du comité de lutte

Renault, venu d’un autre horizon que la GP.

J’étais déjà prise par un autre projet : réapprendre le yiddish. Mais me

sentant responsable de cette initiative communautaire, je m’y engage. Après

tout, pourquoi pas ? Herta, pressentie, refuse. Elle part à la recherche du soi, en

Espagne. Fille d’un anarchiste espagnol, elle était pour moi la figure positive du

soixante-huitard, avec son dédain de la politique politicienne, son mépris de la

gloriole, y compris la gloriole gaucho-militante. Nous nous retrouvons donc à

trois couples plus une mère célibataire, Françoise, venue de ce courant

féministe qui estimait que peu importait le père, les enfants appartenaient à la

mère. Elle « possédait » donc un garçon et une fille. Bernard et Évelyne,

anciens militants GP, venus d’une autre communauté ; Denis et Anne sa

compagne. Tout de suite, un petit fait nous arrête, Benny et moi : Françoise est

la fille de l’éminence grise de Darquier de Pellepoix38. Mais peut-on rendre une

fille responsable de l’ignominie de son père ? Surtout qu’on nous assurait

qu’elle avait brisé tout lien avec sa famille. Elle nous fit le récit, un soir, des

corrections que lui infligeait son père en la traitant de « sale Juive » ; il ne

supportait pas une malformation à peine visible qu’elle avait à l’oreille. Elle

disait de manière émouvante que cette oreille défaillante lui avait permis de

mieux entendre la parole – depuis, elle a recouvré une ouïe normale : la parole

et la voix se sont effacées.

Après quelques mois de recherche, Benny et Denis louent à Eaubonne un

ancien relais de chasse, une maison tout en longueur à un étage, des pièces en

enfilade. Un grand jardin sauvage aux bosquets mystérieux, des pommiers : le

paradis pour les enfants. Benny a exigé d’avoir un endroit tranquille pour

travailler. Le garage est aménagé, qui sera à la fois notre chambre, notre

bibliothèque et notre bureau. Benny participe selon ses moyens aux travaux

d’aménagement – « du moment qu’on me dit exactement où planter le clou, je saurai le faire ». C’est dans cette pièce que l’année suivante se tiendront les

premières séances d’études juives avec Jean Zacklad.

Il y eut des réunions et des discussions quelquefois vives pour établir les

règles de la vie commune. Nous ne voulions pas d’une communauté « baba

cool », c’est-à-dire pas de drogue, maintien du lien parental, tours de rôle pour

les différentes tâches : vaisselle, repas, ménage. Notre livre favori : Les Recettes

de Marie-Louise Cordillot, pour une pratique de la gastrosophie. J’étais

responsable du jardin, Benny s’est essayé à la culture des poireaux. On a très

vite abandonné l’élevage d’animaux : la chèvre essayait d’encorner les enfants –

 vendue ; sur la couvée de poussins achetés par Bernard, il n’y avait que des

coqs. Décapités à la hache, ils ne furent jamais remplacés.

Toute une nébuleuse d’amis, d’« anciens copains », viennent là pour un

repas, une journée, un week-end.

Serge July, nouveau directeur d’un Libération transformé, à qui Benny, sans

l’ombre d’une hésitation, conseille l’arrêt du journal parce qu’il n’est pas

conforme au projet initial. Évidemment, Serge, déjà mordu de l’actualité

journalistique, refuse. D’ailleurs Benny n’a plus autorité pour dissoudre quoi

que ce soit.

Olivier Rolin eut droit au plus beau dessert raté : un magma informe de

chocolat et d’amandes légèrement brûlé. En quelques phrases, Olivier le

transfigure ; l’infâme boursouflure devient, par la magie des mots, une

somptueuse vague de lave volcanique surgie d’un profond mouvement

tellurique.

L’événement fut la visite de Sartre, accompagné d’Arlette Elkaïm. Il supporta

avec bonhomie le gigot trop cuit et les haricots pas assez. Il s’intéressait à tous

les aspects de cette vie en commun, posait des questions sur le détail des

conflits, des discussions et de la manière de fonctionner au quotidien.

Les affrontements pouvaient être sévères : Françoise nous annonce la visite

de sa mère. Stupéfaction générale – n’avait-elle pas rompu tout lien avec ses parents ? Une vive discussion s’ensuit sur le degré de responsabilité de la mère