A la vie

Léo Lévy · Chapitre 7 sur 36

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A la vie

À Nous Deux, la France !

 

 

Ils sont quelques-uns du sovkhoze à s’immerger dans Paris. Benny loge chez

Pierre G., près de la porte de Saint-Cloud. C’est une sorte d’asile. Tout copain

en panne de couchage est assuré d’y trouver un matelas où s’écrouler. Pierre

Goldman1 en profite quelquefois. Ils ne laissent pas tomber ceux qui restent à

Bruxelles, ils s’écrivent. Et Benny garde au cœur une plaie ouverte : il est

toujours amoureux de la longue fille blonde, en vain.

Louis-le-Grand, où Benny est admis, est l’antichambre des grandes écoles.

S’y entassent les petits génies des principaux lycées de France. On est loin du

lycée français de Bruxelles, quasi familial. Dans la masse, Benny repère François

R., un jeune homme venu de la région de Bordeaux, précieux rejeton d’une

famille d’enseignants, attendrissant de naïve fatuité, sûr de sa valeur, de son

droit d’exister, et très intelligent. Benny décide qu’il mérite de devenir son ami.

« Quand je suis arrivé à Louis-le-Grand, il y a eu très vite une grande

sujétion intellectuelle. Parce que j’ai compris que du fond de ma province, je

retardais beaucoup, je n’étais pas dans le mouvement du monde… J’allais

découvrir Heidegger, la phénoménologie. Quand on s’est retrouvé sur la

balustrade de Louis-le-Grand, je me souviens encore des choses qu’il a dites,

parce que ça m’a beaucoup frappé : “La tâche d’honneur, c’est de réconcilier

Marx et Freud.” C’était un programme tout à fait enthousiasmant qui donnait

un sens à notre petite misère, parce que la khâgne, c’était sinistre2. »

La méthode : vertu de la discussion et thérapie par le sarcasme. Ils ont tous

deux une joyeuse fringale de découvertes et de projets. La première année de

préparation, on peut ne pas consacrer tout son temps au travail – quoique tout

n’est pas que grisaille pendant les cours : Benny est enthousiasmé par son

professeur de grec. À ses quelques amis s’ajoutent très vite ceux de Tony et tous

les deux sont invités dans une maison familiale des Pyrénées pour y skier.

Benny, les skis chaussés, trouve que ça glisse vraiment trop. Il n’a pas encore

véritablement senti un sol sous son pied, inutile d’en rajouter. Il se déchausse,

s’assoit et se met à l’étude de Husserl sans un regard pour les pics enneigés.

Il doit gagner son pain. Grâce à Francis Girod, encore une fois, il est engagé

comme assistant réalisateur. Sa tâche : choisir les figurantes pour un film de

Jean-Pierre Mocky parmi les dizaines de candidates qui défilent dans son

bureau. Il n’en gardera pas un souvenir éblouissant.

La grande affaire, c’est la liberté, enfin, de se jeter à corps perdu dans la

politique. Il se lance dans la mêlée au cours des débats théoriques à l’UEC,

projette la création d’un journal.

La guerre d’Algérie s’est terminée en 62, avec les accords d’Évian, mais, dans

les têtes, les images et les violences qu’elle a engendrées subsistent. Entre les

étudiants de gauche et ceux d’extrême droite, les « fachos » de la fac de droit

d’Assas, devenue leur bastion après le passage de J.-M. Le Pen, c’est toujours la

guerre. Des bagarres éclatent à la sortie du lycée. Benny est là, pas très efficace.

Le coup de poing n’est pas son fort. Heureusement, l’UEC voisine, alertée,

dépêche des renforts. Pierre Goldman, lesté de vingt ans de haine, massacre

l’adversaire. De sa loge, le concierge du lycée épie les combattants qui

appartiennent au lycée. Benny a toujours pensé que c’est à cause de ses

rapports que la nationalité française lui a été refusée.

La deuxième année de préparation au concours, la khâgne, est plus calme,

par nécessité. La réussite au concours est un enjeu trop important dans la

stratégie d’assimilation de Benny. L’échec ne fait de toute façon pas partie de son horizon. Or le concours d’entrée à l’ENS, un des plus durs pour les maths

et les sciences, est, pour les lettres, le plus difficile. Un temps éclaté est

impossible. Quand l’UEC organise un voyage de rencontre avec les étudiants

communistes d’Italie, Benny, qui fait partie de la délégation, rentre plus tôt

pour préparer le concours.

Il quitte l’appartement ouvert aux quatre vents pour partager avec Tony une

chambre au foyer des étudiants de la rue de la Victoire, financé par la famille

Rothschild. C’est un vénérable immeuble haussmannien aux vastes pièces,

hautes de plafond. D’énormes glaces ornées de guirlandes de fleurs en plâtre

rappellent qu’il fut autrefois une maison de rendez-vous.

Benny travaille ; moi aussi, sans passion. Je lève souvent les yeux pour me

heurter à son dos : un bloc de concentration. Retour forcé à mon texte. Autant

j’aime le grec, la grammaire et la philologie, autant la dissertation me semble

un exercice formel vide de sens. Je finis par admettre, après discussion, que se

rebeller contre ce genre de conventions, c’est leur accorder trop d’importance.

Mieux vaut les traiter de haut, plus que parfaitement.

Nous avions décidé de nous aider l’un l’autre. Je suis censée mieux connaître

Homère, et Benny Platon. Ma tâche consiste à lui faire réciter des listes de

mots rencontrés dans l’Iliade. On abandonne très vite. Pour l’exigeant Benny,

je ne suis pas assez stricte. Et cela m’ennuie. Je ne partage ni ne comprends, à

l’époque, son acharnement à préparer ce concours : on peut passer exactement

les mêmes examens de licence en dehors de l’École. Je n’ai par ailleurs aucun

goût pour la compétition. Une fois pour toutes, rien que par la naissance,

plénitude de sens a été donnée à ma vie, inutile de courir après des hochets, de

vains enjeux. C’est au point que je laisse Benny se débrouiller avec les épreuves

du concours et file sur les plages de la Manche avec ma sœur aînée. Il nous y

rejoint en attendant les résultats.

Notre première virée, en compagnie de Jean-Pierre G., nous conduit à

Bruxelles, chez les parents de Benny, rue Vilain-XIV, où ils ont enfin pu louer un petit appartement lambrissé de chêne sombre. Depuis la porte, on entend la

voix impérieuse du père qui parle au téléphone avec son associé hollandais. Il

me salue mais je ne suis pas sûre qu’il m’ait vue. Sophie trotte, affairée,

anxieuse, perplexe aussi : est-ce vraiment la fin des souffrances de son fils, son

petit dernier ?

Benny me fait visiter Bruxelles. J’apprécie les frites mais pas la gueuze, les

bois de la Cambre et les étangs d’Ixelles. Il me présente aussi ses amis belges, le

Grand Ami surtout, son ancien professeur de philosophie. Je découvre un

Benny tout nouveau, plein de petites attentions et de prévenances.

Ses amis sont un peu déroutés de nous voir ensemble : je n’ai pas assez l’air

d’une intellectuelle.

Après un court séjour, nous partons rejoindre François et sa compagne, sous

la neige, dans une 2 CV poussive prêtée par Fleur. Travail, gastronomie,

promenades dans les chemins creux couverts de neige, discussions.

Gastronomie : à cause des huîtres, quelques jours après notre retour, je

tombe malade. Une hépatite virale. Je souffre atrocement pendant dix jours.

Travail : pour Benny, tout Kant. Pour moi, je ne sais plus. J’ai dû, au moins,

lire L’Étranger, qui, je crois, était au programme de licence cette année-là.

Discussions tous azimuts. Benny n’a pas beaucoup de mal à me convaincre

de la non-pertinence du mot d’ordre syndical de l’époque : un salaire pour tous

les étudiants. J’étais déjà lassée des AG bavardes et interminables, déçue surtout

quand l’idée d’occuper la Sorbonne, considérée comme aventuriste, fut

abandonnée au retour d’un congrès de l’UNEF. Je me retirai alors du syndicat

étudiant.

 

Nous aimions échanger rimes et chansons. Benny déclamait, je lui chantais

les douces chansons anciennes de Jacques Douai, chanteur peu connu,

troubadour égaré au vingtième siècle : « Tu viens à moi, du fond de ta

jeunesse », ou bien : « Ô belle à la fontaine, donne-moi un peu de ton eau ».

Léo Ferré chantant L’Affiche rouge d’Aragon, malgré la restriction scandaleuse et involontairement révélatrice : « Ces étrangers, nos frères pourtant ». La lettre de

Manouchian à sa femme : « Ma Mélinée, mon orpheline » ; chaque fois que

nous l’écoutions, nous étions gagnés par la même émotion. Comme « les mots

tressés » pour les beaux yeux d’Elsa, jusqu’à ce qu’on sache que les yeux d’Elsa,

c’était l’œil de Moscou et qu’Aragon finirait en errant le soir dans les cafés de

Saint-Germain-des-Prés à la recherche de quelque beau jeune homme.

Il y avait parfois des couacs. Benny admirait sans réserve ces vers de Genet :

 

On peut se demander pourquoi les cours condamnent

Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.

 

Moi, je n’admettais pas l’impunité d’un crime pour cause de belle gueule.

Mais les premiers vers qu’il m’a récités avec une intense gravité sont de Paul

Éluard :

 

… et nos enfants riront

De la légende noire où pleure un solitaire.

 

Ces heures passées à échanger vers et chansons étaient des moments

exceptionnels et précieux.

Avec quelques proches, par ailleurs, on s’était fabriqué une sorte de code à

partir de dialogues de films. Par le retour de ces expressions, toujours les

mêmes, on ôtait toute gravité à des situations déplaisantes. Benny imitait Louis

Jouvet. Moi, Arletty et ses intonations canailles.

 

Quand les choses deviennent sérieuses, c’est-à-dire quand Benny s’investit

totalement dans la réflexion politique, fini de jouer.

Un jour, il revient d’une rencontre à l’ENS-Ulm. Des membres du cercle des

étudiants communistes avaient demandé à le rencontrer. Il fonce dans la

chambre, jette son cartable. Tendu, fermé, il me lance : « Ils ont besoin d’un politique. » Première irruption de ce « ils » protéiforme qui, un temps, va