A la vie
À Nous Deux, la France !
Ils sont quelques-uns du sovkhoze à s’immerger dans Paris. Benny loge chez
Pierre G., près de la porte de Saint-Cloud. C’est une sorte d’asile. Tout copain
en panne de couchage est assuré d’y trouver un matelas où s’écrouler. Pierre
Goldman1 en profite quelquefois. Ils ne laissent pas tomber ceux qui restent à
Bruxelles, ils s’écrivent. Et Benny garde au cœur une plaie ouverte : il est
toujours amoureux de la longue fille blonde, en vain.
Louis-le-Grand, où Benny est admis, est l’antichambre des grandes écoles.
S’y entassent les petits génies des principaux lycées de France. On est loin du
lycée français de Bruxelles, quasi familial. Dans la masse, Benny repère François
R., un jeune homme venu de la région de Bordeaux, précieux rejeton d’une
famille d’enseignants, attendrissant de naïve fatuité, sûr de sa valeur, de son
droit d’exister, et très intelligent. Benny décide qu’il mérite de devenir son ami.
« Quand je suis arrivé à Louis-le-Grand, il y a eu très vite une grande
sujétion intellectuelle. Parce que j’ai compris que du fond de ma province, je
retardais beaucoup, je n’étais pas dans le mouvement du monde… J’allais
découvrir Heidegger, la phénoménologie. Quand on s’est retrouvé sur la
balustrade de Louis-le-Grand, je me souviens encore des choses qu’il a dites,
parce que ça m’a beaucoup frappé : “La tâche d’honneur, c’est de réconcilier
Marx et Freud.” C’était un programme tout à fait enthousiasmant qui donnait
un sens à notre petite misère, parce que la khâgne, c’était sinistre2. »
La méthode : vertu de la discussion et thérapie par le sarcasme. Ils ont tous
deux une joyeuse fringale de découvertes et de projets. La première année de
préparation, on peut ne pas consacrer tout son temps au travail – quoique tout
n’est pas que grisaille pendant les cours : Benny est enthousiasmé par son
professeur de grec. À ses quelques amis s’ajoutent très vite ceux de Tony et tous
les deux sont invités dans une maison familiale des Pyrénées pour y skier.
Benny, les skis chaussés, trouve que ça glisse vraiment trop. Il n’a pas encore
véritablement senti un sol sous son pied, inutile d’en rajouter. Il se déchausse,
s’assoit et se met à l’étude de Husserl sans un regard pour les pics enneigés.
Il doit gagner son pain. Grâce à Francis Girod, encore une fois, il est engagé
comme assistant réalisateur. Sa tâche : choisir les figurantes pour un film de
Jean-Pierre Mocky parmi les dizaines de candidates qui défilent dans son
bureau. Il n’en gardera pas un souvenir éblouissant.
La grande affaire, c’est la liberté, enfin, de se jeter à corps perdu dans la
politique. Il se lance dans la mêlée au cours des débats théoriques à l’UEC,
projette la création d’un journal.
La guerre d’Algérie s’est terminée en 62, avec les accords d’Évian, mais, dans
les têtes, les images et les violences qu’elle a engendrées subsistent. Entre les
étudiants de gauche et ceux d’extrême droite, les « fachos » de la fac de droit
d’Assas, devenue leur bastion après le passage de J.-M. Le Pen, c’est toujours la
guerre. Des bagarres éclatent à la sortie du lycée. Benny est là, pas très efficace.
Le coup de poing n’est pas son fort. Heureusement, l’UEC voisine, alertée,
dépêche des renforts. Pierre Goldman, lesté de vingt ans de haine, massacre
l’adversaire. De sa loge, le concierge du lycée épie les combattants qui
appartiennent au lycée. Benny a toujours pensé que c’est à cause de ses
rapports que la nationalité française lui a été refusée.
La deuxième année de préparation au concours, la khâgne, est plus calme,
par nécessité. La réussite au concours est un enjeu trop important dans la
stratégie d’assimilation de Benny. L’échec ne fait de toute façon pas partie de son horizon. Or le concours d’entrée à l’ENS, un des plus durs pour les maths
et les sciences, est, pour les lettres, le plus difficile. Un temps éclaté est
impossible. Quand l’UEC organise un voyage de rencontre avec les étudiants
communistes d’Italie, Benny, qui fait partie de la délégation, rentre plus tôt
pour préparer le concours.
Il quitte l’appartement ouvert aux quatre vents pour partager avec Tony une
chambre au foyer des étudiants de la rue de la Victoire, financé par la famille
Rothschild. C’est un vénérable immeuble haussmannien aux vastes pièces,
hautes de plafond. D’énormes glaces ornées de guirlandes de fleurs en plâtre
rappellent qu’il fut autrefois une maison de rendez-vous.
Benny travaille ; moi aussi, sans passion. Je lève souvent les yeux pour me
heurter à son dos : un bloc de concentration. Retour forcé à mon texte. Autant
j’aime le grec, la grammaire et la philologie, autant la dissertation me semble
un exercice formel vide de sens. Je finis par admettre, après discussion, que se
rebeller contre ce genre de conventions, c’est leur accorder trop d’importance.
Mieux vaut les traiter de haut, plus que parfaitement.
Nous avions décidé de nous aider l’un l’autre. Je suis censée mieux connaître
Homère, et Benny Platon. Ma tâche consiste à lui faire réciter des listes de
mots rencontrés dans l’Iliade. On abandonne très vite. Pour l’exigeant Benny,
je ne suis pas assez stricte. Et cela m’ennuie. Je ne partage ni ne comprends, à
l’époque, son acharnement à préparer ce concours : on peut passer exactement
les mêmes examens de licence en dehors de l’École. Je n’ai par ailleurs aucun
goût pour la compétition. Une fois pour toutes, rien que par la naissance,
plénitude de sens a été donnée à ma vie, inutile de courir après des hochets, de
vains enjeux. C’est au point que je laisse Benny se débrouiller avec les épreuves
du concours et file sur les plages de la Manche avec ma sœur aînée. Il nous y
rejoint en attendant les résultats.
Notre première virée, en compagnie de Jean-Pierre G., nous conduit à
Bruxelles, chez les parents de Benny, rue Vilain-XIV, où ils ont enfin pu louer un petit appartement lambrissé de chêne sombre. Depuis la porte, on entend la
voix impérieuse du père qui parle au téléphone avec son associé hollandais. Il
me salue mais je ne suis pas sûre qu’il m’ait vue. Sophie trotte, affairée,
anxieuse, perplexe aussi : est-ce vraiment la fin des souffrances de son fils, son
petit dernier ?
Benny me fait visiter Bruxelles. J’apprécie les frites mais pas la gueuze, les
bois de la Cambre et les étangs d’Ixelles. Il me présente aussi ses amis belges, le
Grand Ami surtout, son ancien professeur de philosophie. Je découvre un
Benny tout nouveau, plein de petites attentions et de prévenances.
Ses amis sont un peu déroutés de nous voir ensemble : je n’ai pas assez l’air
d’une intellectuelle.
Après un court séjour, nous partons rejoindre François et sa compagne, sous
la neige, dans une 2 CV poussive prêtée par Fleur. Travail, gastronomie,
promenades dans les chemins creux couverts de neige, discussions.
Gastronomie : à cause des huîtres, quelques jours après notre retour, je
tombe malade. Une hépatite virale. Je souffre atrocement pendant dix jours.
Travail : pour Benny, tout Kant. Pour moi, je ne sais plus. J’ai dû, au moins,
lire L’Étranger, qui, je crois, était au programme de licence cette année-là.
Discussions tous azimuts. Benny n’a pas beaucoup de mal à me convaincre
de la non-pertinence du mot d’ordre syndical de l’époque : un salaire pour tous
les étudiants. J’étais déjà lassée des AG bavardes et interminables, déçue surtout
quand l’idée d’occuper la Sorbonne, considérée comme aventuriste, fut
abandonnée au retour d’un congrès de l’UNEF. Je me retirai alors du syndicat
étudiant.
Nous aimions échanger rimes et chansons. Benny déclamait, je lui chantais
les douces chansons anciennes de Jacques Douai, chanteur peu connu,
troubadour égaré au vingtième siècle : « Tu viens à moi, du fond de ta
jeunesse », ou bien : « Ô belle à la fontaine, donne-moi un peu de ton eau ».
Léo Ferré chantant L’Affiche rouge d’Aragon, malgré la restriction scandaleuse et involontairement révélatrice : « Ces étrangers, nos frères pourtant ». La lettre de
Manouchian à sa femme : « Ma Mélinée, mon orpheline » ; chaque fois que
nous l’écoutions, nous étions gagnés par la même émotion. Comme « les mots
tressés » pour les beaux yeux d’Elsa, jusqu’à ce qu’on sache que les yeux d’Elsa,
c’était l’œil de Moscou et qu’Aragon finirait en errant le soir dans les cafés de
Saint-Germain-des-Prés à la recherche de quelque beau jeune homme.
Il y avait parfois des couacs. Benny admirait sans réserve ces vers de Genet :
On peut se demander pourquoi les cours condamnent
Un assassin si beau qu’il fait pâlir le jour.
Moi, je n’admettais pas l’impunité d’un crime pour cause de belle gueule.
Mais les premiers vers qu’il m’a récités avec une intense gravité sont de Paul
Éluard :
… et nos enfants riront
De la légende noire où pleure un solitaire.
Ces heures passées à échanger vers et chansons étaient des moments
exceptionnels et précieux.
Avec quelques proches, par ailleurs, on s’était fabriqué une sorte de code à
partir de dialogues de films. Par le retour de ces expressions, toujours les
mêmes, on ôtait toute gravité à des situations déplaisantes. Benny imitait Louis
Jouvet. Moi, Arletty et ses intonations canailles.
Quand les choses deviennent sérieuses, c’est-à-dire quand Benny s’investit
totalement dans la réflexion politique, fini de jouer.
Un jour, il revient d’une rencontre à l’ENS-Ulm. Des membres du cercle des
étudiants communistes avaient demandé à le rencontrer. Il fonce dans la
chambre, jette son cartable. Tendu, fermé, il me lance : « Ils ont besoin d’un politique. » Première irruption de ce « ils » protéiforme qui, un temps, va