A la vie
Un tenant-lieu : la GP. Le politique comme absolu
délégation de lycéens de la Gauche prolétarienne ; la photo sera reproduite
après bien des années dans un journal israélien, l’associant – illusion
rétrospective – à Benny.
Mais pour l’UJCML, il ne reste même pas ça. Rien qu’un sentiment de
gâchis complet.
Cette fois, c’est rue des Rosiers, chez son frère Bouli, que Benny est assis,
désemparé. Ce n’est plus une assise, c’est un affaissement. Il n’y a là que les BB
et moi. Nos questions se croisent. Benny, las et sans plus de courage, peine à
répondre ; la tentation est grande de tout laisser tomber. « Mais si tu
abandonnais, que ferais-tu ? » Hésitant, Benny lâche qu’il se remettrait à la
philo. Nous avons alors recours à l’idole du moment : est-ce de cela que les
masses ont besoin ? On avait fait parler les masses ; Benny, rasséréné, reprend le
collier.
Un tenant-lieu : la GP. Le politique comme absolu
Il me fallait construire un lieu, et ma force venait de là. Un lieu, un tenant-lieu,
un sol. Quand la direction de la Gauche prolétarienne se retrouvait, dans quelque appartement que ce soit, effectivement, c’était chez moi. Là, j’étais chez moi. D’où
la force de cette amitié et le surcroît d’autorité de ma présence dans ce tenant-lieu14.
Lorsqu’il se taisait les situations les plus compliquées semblaient soudain simples,
des voies lumineuses s’ouvraient dans la broussaille du monde, chacun savait ce qui
lui restait à faire15.
L’insurrection, précisent les sans-culottes, fait table rase de l’autorité instituée16.
Après la toute-puissance de la théorie, c’est le politique comme absolu.
La soumission au joug du politique a d’abord été vécue dans l’effarement.
Commencée par un crachat, elle se termine avec un pot de purin – plaisirs
discrets de la chefferie.
À l’automne 68, première réunion pour les ex-cadres de l’UJCML. Benny en
revient complètement abattu, le visage sombre, le regard comme hanté par
quelque terrible vision. Que s’est-il passé ? L’ami, le chaleureux mentor de
Benny à l’ENS, le gentil Jacques Broyelle, s’est livré à une féroce critique-
autocritique.
« On avait eu tort de vouloir réfléchir par nous-mêmes. Il aurait mieux valu
se mettre sous les ordres de camarades chinois ou sous les ordres des annexes
qu’ils avaient en France, comme ce petit groupuscule qui s’appelait le Parti
communiste marxiste-léniniste, tenu par un crétin total17. »
Jacques Broyelle est massivement soutenu par les présents. Parce que Benny
proposait une autre issue, il se fait cracher dessus, « par ta copine », me dit-il,
une militante, frêle et douce blonde, mon ex-lien avec la cellule de Rouen.
Une deuxième réunion rassemble une soixantaine de personnes ; cette fois,
j’en suis. Benny, solitaire, est adossé à un mur au fond de la salle. Je le quitte
pour aller saluer des gens que je n’avais pas vus de tout l’été : visages de bois,
regards détournés – bref, on me snobe.
« Mais qu’est-ce qu’il leur prend ? — C’est parce que tu es ma femme. »
Double choc. Difficile d’admettre :
1. que Benny paie pour avoir loyalement maintenu, après l’hospitalisation
de Robert Linhart, la ligne politique que celui-ci avait définie ;
2. qu’au nom de la politique les liens soient brisés. On savait que cela
existait au PCF mais, justement, on avait voulu autre chose.
Après la dissolution officielle, par le ministre de l’Intérieur, en juin 1968,
c’est la dissolution effective ; chacun tire de son côté. Jacques Broyelle et sa
femme Claudie partent en Chine, d’autres rejoignent le PCMLF et d’autres se
perdent dans la nature, c’est-à-dire dans le corps universitaire. « Ils ont eu peur
de la mort », dit Benny. L’UJCML n’est plus.
Il ne reste plus qu’une poignée de rescapés. La Gauche prolétarienne (la GP)
naît de leur fusion avec des anciens du mouvement du 22-Mars, de retour de
Cuba où Fidel Castro est au pouvoir. Ils écrivent un livre : Vers la guerre civile18.
Le maître mot du moment, c’est « métabolisme » ; « Il faut renouveler le
potentiel militant par l’apport de sang neuf. » On est d’accord sur l’analyse de la
situation en France, les effets de 68, le refus des pauses, des replis, le primat de
l’action. La rencontre a lieu. C’est aussi le début d’une solide amitié entre
Benny et Alain Geismar, bientôt affectueusement surnommé entre nous « Papa
Geis ». Lorsque Alain est condamné à dix-huit mois de prison pour avoir, au
cours d’un meeting à la Mutualité, appelé à protester contre l’emprisonnement
des deux directeurs de La Cause du peuple, Benny ne travaillera pas seulement à
une mobilisation politique pour le soutenir, mais aussi à lui apporter un
réconfort tant affectif que moral.
Pendant ce temps de gestation, je suis loin, à Sedan – filatures en ruines et
culte du foot. Des élèves très mignons et des collègues transparents. J’occupe
une chambre spacieuse dans une belle et sévère demeure au milieu d’un grand
jardin planté de vieux arbres. Benny, insensible au charme du lieu, après une
seule visite, s’empresse de ne pas revenir. On se retrouve à Châtillon-sous-
Bagneux, proche banlieue sud de Paris. Fleur, sœur providence, y a loué un
appartement qui abrite Bouli, Benny, Sophie, leur mère, et moi quand je ne
suis pas à Sedan. Depuis la gare du Nord, je pédale jusqu’à Châtillon, sur un
vélo chargé à la gare de Sedan, aguerrie par les longues randonnées solitaires en
forêt ardennaise. Nos retrouvailles sont quasi muettes. Un bref éclair de joie et
quelques paroles de bienvenue.
Benny redevient vite un bloc de concentration.
Il est en pleine élaboration d’un texte d’orientation pour les rescapés de l’ex-
UJ et les nouveaux partenaires. Impérissable structure de ce type de texte :
point de départ, l’universel, l’universel selon Marx, c’est-à-dire le rapport de
forces à l’échelle mondiale. L’ennemi numéro un : l’impérialisme américain,
toujours embourbé au Vietnam malgré les accords de Paris en 68. L’aide des
Américains aux Vietnamiens du Sud, c’est de l’impérialisme ; l’aide des Russes et des Chinois au Vietnam du Nord, c’est de la solidarité. Puis il détaille
d’autres luttes, dans chaque partie du monde et enfin en France, qui sont mises
en relation : Mai 68 a la même « portée historique que la lutte des Noirs
américains19 ».
Du mouvement de 68, il dégage quelques lignes de force : la révolte, forme
suprême de l’action, la vigueur des mouvements de jeunes qui luttent « contre
le système d’enseignement décadent et corrompu – contre le mandarinat ».
Traduction théorique du mot d’ordre de 68, « élections, pièges à c… ». Le
mouvement se veut en rupture avec le légalisme et les illusions parlementaires.
« Il est plus intéressant aujourd’hui de parler une heure à la télé ou à la radio
que de disposer de dix députés s’exprimant dans une enceinte ridicule et
déconsidérée. »
68-69 sera d’abord l’année des lycéens, avec Christian Jambet et Eusèbe
(encore un pseudo venu de l’histoire chrétienne) comme maîtres d’œuvre.
C’est à eux qu’il revient d’« accélérer la décomposition de la bourgeoisie
idéologique », de renverser les murs des écoles et des lycées pour aller à la porte
des usines, dans les bidonvilles, sur les marchés.
D’où sabotage des cours, séquestration de proviseurs. Qui songeait à la
retraite ? La révolution serait accomplie bien avant !
Il y avait de quoi effrayer les gens au pouvoir. Ces jeunes lycéens, élèves des
classes préparatoires aux plus grandes écoles, et les élèves de ces mêmes grandes
écoles refusaient leur héritage, refusaient la place à eux assignée. Des aînés en
rupture qui se voulaient morts à la culture, morts comme intellectuels. Et
nous, nous qui étions intellectuels et juifs par-dessus le marché, nous voulions
doublement mourir pour renaître à une fraternité imaginaire.
L’acmé, c’est, au printemps 69, la marche sur Flins, où se trouve une des
usines Renault. Par petits groupes, à la nuit tombée, des lycéens et des militants
se répartissent dans les bosquets qui entourent l’usine. Un tout jeune lycéen
s’endort la tête sur mon épaule, petit frère d’une nuit. Au matin, on nous dit que tout s’est bien passé, on n’a pas eu besoin de notre aide. Ils sont entrés dans