A la vie

Léo Lévy · Chapitre 35 sur 36

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A la vie

Derniers Jours

 

Juillet 2003.

Nous avons gagné. Après l’élection d’un nouveau président à Paris-VII,

Benny a obtenu une délégation de deux ans renouvelable. Je plaisante

sottement : ne plus avoir à nous battre va nous manquer.

Une lettre arrive des États-Unis : Christian Delacampagne invite Benny à

Baltimore pour le centenaire de Sartre, en 2005. Léger haussement d’épaules

de Benny.

Il a encore le séminaire des doctorantes à préparer ; rédiger le livre qui a déjà

son titre, Être juif, et doit être prêt pour la fin du mois d’août. Il s’inquiète de

la trop grande impatience des journalistes qui assiègent Verdier. Même protégé

par son lieu d’étude et son maître, il craint la corruption de la flatterie.

Il est fatigué, comme chaque fois à ce moment de l’année. Mais un jour, il

soulève la main, la pose sur la poitrine : « J’ai mal ! », plutôt étonné qu’inquiet.

Il faudrait consulter. Son médecin, un ami, est lui-même mal en point ; il ne

veut pas le déranger. Un autre, à qui il décrit ses symptômes, pense à un

asthme d’effort et prescrit une radio des poumons. Bien des jours passent

jusqu’à ce que Benny consente à aller au centre médical. On lui propose de

consulter sur place un médecin, il refuse, ce serait une perte de temps.

On part se reposer au bord de la mer. Quand il ne nage pas, Benny écrit. À

la fin du jour, il m’entraîne au bord de l’eau. Assis sur les rochers, en silence, on

attend. Après que le soleil s’est enfoncé sous la ligne d’horizon, on repart, toujours silencieux. Je n’ose pas le questionner sur ce rituel qu’il a instauré.

Était-ce un signe ? Lequel ?

Nous devions rester cinq jours, mais le fils d’un ami de Strasbourg se marie ;

les cinq jours se réduisent à quatre.

Voyage éclair à Paris pour la présentation de DEA d’un étudiant de

l’Institut.

On entre dans la période intense mais épuisante qui précède le nouvel an

juif et Kippour. Benny doit se lever encore plus tôt pour dire les supplications

avant la tefila du point du jour. Son visage se creuse, je m’inquiète : « Dès la fin

des fêtes, avant de reprendre ton séminaire, nous partirons à la montagne pour

un vrai repos. » Léger haussement d’épaules de Benny.

La veille de Kippour, avant de demander pardon au Nom, nous nous

demandons pardon l’un à l’autre. C’est plus difficile à obtenir des filles ; elles

sont déjà loin de l’adolescence mais se renvoient la balle comme des petites

filles : « Je ne vois pas pourquoi c’est moi qui dois demander pardon alors que

c’est elle qui… » On finit par y arriver. Ce soir-là Benny est un peu plus

solennel ; il est soucieux de n’oublier personne dans sa volonté de pardon. Il

nomme chacun, y compris ceux qui sont loin.

Il faut construire la soucca. Aucune aide cette année : aucun jeune garçon

n’est disponible. Benny dort et étudie dans la soucca. Le quatrième matin, il

tombe. Je me précipite, je n’arrive pas à le soulever. Je veux appeler une

ambulance. Il murmure : « Ce n’est pas la peine. »

L’hôpital, les sanglots de Batsheva, le visage blême de Deborah. Les amis

arrivent, le rav. Je ne veux pas abandonner Benny. Joël G., très ferme :

« Rentrez à la maison, on s’occupe de tout. » Le soir même, c’est l’enterrement.

On a attendu l’arrivée de René pour le kaddish1. Beaucoup de monde ;

présence discrète du consul et de l’ambassadeur, têtes couvertes.

Benny repose devant les collines de Jérusalem. Il est parti le même jour que

le Gaon de Vilna.

On peut lire, gravé sur le marbre de sa tombe, le verset de Jérémie 5:1 :

 

Parcourez en tous sens les rues de Jérusalem,

scrutez, cherchez dans ses places :

si vous trouvez un homme, un seul, qui pratique la justice,

un homme de confiance,

la cité obtiendra de moi son pardon.

 

Et ces paroles de son rav :

 

C’était un homme à la pensée pleine d’audace

sans prétention et ‘ hassid, un disciple d’Abraham,

il a employé toutes ses forces à briser les idoles,

les conceptions édomiques,

après qu’il a vu la ville en flammes

et qu’il a connu son créateur.

 

1. Louange du Nom avant d’accompagner le mort au cimetière, que l’on répète aux dates anniversaires

du décès.

 

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Abraham accroche le monde à son étoile

Et Sarah bouche le gouffre, l’abîme.

 

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