A la vie
Derniers Jours
Juillet 2003.
Nous avons gagné. Après l’élection d’un nouveau président à Paris-VII,
Benny a obtenu une délégation de deux ans renouvelable. Je plaisante
sottement : ne plus avoir à nous battre va nous manquer.
Une lettre arrive des États-Unis : Christian Delacampagne invite Benny à
Baltimore pour le centenaire de Sartre, en 2005. Léger haussement d’épaules
de Benny.
Il a encore le séminaire des doctorantes à préparer ; rédiger le livre qui a déjà
son titre, Être juif, et doit être prêt pour la fin du mois d’août. Il s’inquiète de
la trop grande impatience des journalistes qui assiègent Verdier. Même protégé
par son lieu d’étude et son maître, il craint la corruption de la flatterie.
Il est fatigué, comme chaque fois à ce moment de l’année. Mais un jour, il
soulève la main, la pose sur la poitrine : « J’ai mal ! », plutôt étonné qu’inquiet.
Il faudrait consulter. Son médecin, un ami, est lui-même mal en point ; il ne
veut pas le déranger. Un autre, à qui il décrit ses symptômes, pense à un
asthme d’effort et prescrit une radio des poumons. Bien des jours passent
jusqu’à ce que Benny consente à aller au centre médical. On lui propose de
consulter sur place un médecin, il refuse, ce serait une perte de temps.
On part se reposer au bord de la mer. Quand il ne nage pas, Benny écrit. À
la fin du jour, il m’entraîne au bord de l’eau. Assis sur les rochers, en silence, on
attend. Après que le soleil s’est enfoncé sous la ligne d’horizon, on repart, toujours silencieux. Je n’ose pas le questionner sur ce rituel qu’il a instauré.
Était-ce un signe ? Lequel ?
Nous devions rester cinq jours, mais le fils d’un ami de Strasbourg se marie ;
les cinq jours se réduisent à quatre.
Voyage éclair à Paris pour la présentation de DEA d’un étudiant de
l’Institut.
On entre dans la période intense mais épuisante qui précède le nouvel an
juif et Kippour. Benny doit se lever encore plus tôt pour dire les supplications
avant la tefila du point du jour. Son visage se creuse, je m’inquiète : « Dès la fin
des fêtes, avant de reprendre ton séminaire, nous partirons à la montagne pour
un vrai repos. » Léger haussement d’épaules de Benny.
La veille de Kippour, avant de demander pardon au Nom, nous nous
demandons pardon l’un à l’autre. C’est plus difficile à obtenir des filles ; elles
sont déjà loin de l’adolescence mais se renvoient la balle comme des petites
filles : « Je ne vois pas pourquoi c’est moi qui dois demander pardon alors que
c’est elle qui… » On finit par y arriver. Ce soir-là Benny est un peu plus
solennel ; il est soucieux de n’oublier personne dans sa volonté de pardon. Il
nomme chacun, y compris ceux qui sont loin.
Il faut construire la soucca. Aucune aide cette année : aucun jeune garçon
n’est disponible. Benny dort et étudie dans la soucca. Le quatrième matin, il
tombe. Je me précipite, je n’arrive pas à le soulever. Je veux appeler une
ambulance. Il murmure : « Ce n’est pas la peine. »
L’hôpital, les sanglots de Batsheva, le visage blême de Deborah. Les amis
arrivent, le rav. Je ne veux pas abandonner Benny. Joël G., très ferme :
« Rentrez à la maison, on s’occupe de tout. » Le soir même, c’est l’enterrement.
On a attendu l’arrivée de René pour le kaddish1. Beaucoup de monde ;
présence discrète du consul et de l’ambassadeur, têtes couvertes.
Benny repose devant les collines de Jérusalem. Il est parti le même jour que
le Gaon de Vilna.
On peut lire, gravé sur le marbre de sa tombe, le verset de Jérémie 5:1 :
Parcourez en tous sens les rues de Jérusalem,
scrutez, cherchez dans ses places :
si vous trouvez un homme, un seul, qui pratique la justice,
un homme de confiance,
la cité obtiendra de moi son pardon.
Et ces paroles de son rav :
C’était un homme à la pensée pleine d’audace
sans prétention et ‘ hassid, un disciple d’Abraham,
il a employé toutes ses forces à briser les idoles,
les conceptions édomiques,
après qu’il a vu la ville en flammes
et qu’il a connu son créateur.
1. Louange du Nom avant d’accompagner le mort au cimetière, que l’on répète aux dates anniversaires
du décès.
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Abraham accroche le monde à son étoile
Et Sarah bouche le gouffre, l’abîme.
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