A la vie
Les grands débats
Alain et Bernard s’épanchent.
« Il faut aimer [son interlocuteur], puisque c’est en aimant quelqu’un qu’on
arrive à voir par-delà ses gestes, par-delà ses masques, les points de bonté très
forts, très secrets26. »
Voilà donc notre « rabbin sectaire », en réalité Juif des textes, Juif de la lettre,
lancé dans une aventure avec deux Juifs jetés dans la modernité.
L’unité dans la diversité de ce trio étaient fondée sur l’exigence commune de
penser hors des diktats de la doxa et du progressisme. Sans entraîner une
pensée unique.
« Ce qui nous intéresse au plus haut point, c’est non seulement le contenu
du dialogue, mais de faire effet par la forme même du dialogue. Nous
voulons – la société israélienne en a particulièrement besoin – faire sentir qu’il
est parfaitement possible d’être soi-même jusqu’au bout, sans concessions, et
en même temps maintenir et approfondir notre amitié, garantie des
modifications que l’un produit sur l’autre27. »
Modification que, pour lui-même, Alain Finkielkraut formule ainsi :
« Incroyant ne signifie plus pour moi émancipé mais inconsolé28. »
Les grands débats
Nous sommes en 2001. Il y a eu Durban. C’est la deuxième Intifada.
Des écoliers meurent dans l’explosion de bus ; des jeunes dans des cafés, des
familles entières dans des restaurants, des pizzerias, au marché. On vit des
scènes d’enfer.
Mais c’est Israël qui est mis en accusation. Derrière le nom d’Israël, l’antique
figure honnie : le Juif – selon le mot d’ordre popularisé à Durban : « One Jew,
one bullet » (un Juif, une balle).
Le thème du premier grand débat sera donc : « La mémoire, l’oubli, solitude
d’Israël ».
« La pensée […] doit refuser les “théories” qui suturent. Notre tâche n’est
pas de bricoler à la place des politiques impuissants une “solution” politique.
Notre tâche : penser la solitude d’Israël, noyau de l’effet de vérité. L’oubli
d’Auschwitz, inévitable dans l’histoire universelle, c’est le retour obligé de la
solitude. Voici la configuration que je propose comme schéma de notre débat :
la mémoire, l’oubli, solitude d’Israël29. »
Il lance le débat par ce constat : « On a crié dans les rues de Paris et de
Strasbourg “Mort aux Juifs” et la moitié de l’humanité au moins – l’arabe
ouvertement et l’européenne en partie mezza voce – réclame un Nuremberg
pour “les crimes israéliens contre l’humanité”. Constat : ça s’est retourné. »
En Israël, un petit parti de gauche veut préparer une révolution laïque. En
dépit de son existence éphémère, il est le symptôme d’une question
persistante : qu’est-ce qui fonde l’être ensemble de ce pays ? Un contrat à la
mode occidentale ou le serment des six cent mille Hébreux au pied du Sinaï ?
Benny livre une réponse dans Le Meurtre du Pasteur, qui vient alors de
paraître : « un acte d’indépendance30 ».
Le thème du deuxième débat, en 2002, sera « La laïcité ». Il se déroulera sans
Bernard-Henri Lévy (en mission pour le gouvernement français en
Afghanistan) avec Alain Finkielkraut et Benny Lévy – et la salle, bien sûr.
La question de la laïcité, fondamentalement, est celle du rapport à la parole
originelle. Pour le Juif, il n’y a pas de rupture : « Le simple d’Israël : Moïse et
les six cent mille Hébreux au pied du mont Sinaï, témoins des paroles
données31. » Et toute la sagesse d’Israël est la garde de cette vision originelle.
Pour l’Occidental, il y a séparation : d’un côté l’État, de l’autre ce qu’il est
convenu d’appeler la religion. Le Juif moderne est prisonnier de la conception
occidentale :
« Ce n’est pas le simple du Sinaï qui commande le destin du Juif, c’est le
compliqué de la question juive nouée à la question de la laïcité qui commande
à l’heure actuelle le destin du peuple juif. Tout se joue dans les vocables :
aujourd’hui, lorsque vous dites Israël, les gens pensent État d’Israël. Quand les
mots ont gagné, cela devient un fait. On peut juste, dans les mots, faire le lent
travail de reconquête, de réappropriation du simple d’Israël. Nous sommes
jetés dans cet a posteriori : dans une situation où il faut défendre l’État contre
des ennemis qui veulent le détruire. […] Nous sommes otages les uns des
autres, otages de l’État juif parce que, fondamentalement, chaque Juif est otage
ou responsable des autres Juifs32. »
Défendre l’État ne signifie pas se couler dans cette forme, qui n’est pas
neutre : « Il s’agit de libérer le Sinaï de la vision politique du monde.
Autrement dit, la pensée qui s’imaginerait qu’il suffirait de truffer l’État de
Sinaï pour qu’au bout du compte le messie arrive, est fondamentalement
fausse. Par contre nous avons une responsabilité par rapport au nom d’Israël
emprunté par l’État. Dans un État qui a une mainmise sur le signifiant Israël,
tout ce que l’on peut faire pour éviter la profanation de ce nom doit être
fait33. »
Au printemps 2003 paraît le livre d’enquête de Bernard-Henri Lévy Qui a
tué Daniel Pearl ?. Il est invité à l’université hébraïque par Robert Wistrich,
directeur du Centre international d’études sur l’antisémitisme. Dans l’immense
auditorium de l’université du mont Scopus où se bousculent plus de deux mille
personnes, les gens sont assis dans les travées ou sur les marches des escaliers.
Benny (son séminaire sur « La pensée du retour après Rosenzweig et Lévinas »
touchait à sa fin) présente ainsi, devant une salle devenue attentive et
silencieuse, l’ouvrage de Bernard-Henri Lévy : « Pensée du retour, question
déterminante de ce beau livre. » Retour d’Omar, l’assassin, venu à un islam
radical après des études dans les meilleures écoles anglaises. Retour de Daniel Pearl, qui, avant d’être décapité, affirme : « Mon père est juif, ma mère est