A la vie
Rencontre
Je me souviens quand j’ai été présenté à sa mère. Elle m’a dit en montrant sa fille :
C’est grâce à elle que nous sommes là. Grâce à elle, ça m’a constitué, reconstitué,
institué – survivre est une grâce1.
Pas très loin du cœur de Paris, là où se trouvait autrefois la rue Coupe-
Gueule, s’élève un monument, sorte de monastère laïque qui accueillait, il y a
bien longtemps, les escholiers nécessiteux. On y enseignait surtout la théologie ;
le pape veillait personnellement sur ces jeunes espoirs. Grande était la
renommée de son enseignement, le rayonnement de sa science. Le monument
reçut le nom de son fondateur, Robert de Sorbon : la Sorbonne.
Dans l’imaginaire des étudiants rebelles, une Bastille à prendre.
Comme dans les couvents, une cour pavée encadrée de longues galeries où,
vastes alvéoles, tantôt bruissantes, tantôt muettes, s’ouvrent les amphis. Sous les
combles, les locaux des associations d’étudiants. Au premier étage, une vaste
salle, la bibliothèque aux longues tables vernies, des lampes. Chaque lecteur,
avec son livre, isolé du monde dans son cône de lumière. En attendant
l’ouvrage demandé – un quelconque essai littéraire – je lisais la vie de Lénine
par Gérard Walter, indifférente aux chuchotements, quelque part derrière moi,
et au bruit de chaises remuées. Soudain, une large face débonnaire s’impose à la
lisière du halo de ma lampe, et une voix susurrante m’adresse la question la
plus banale qui soit : « Qu’est-ce que tu lis de beau ? »
Brillante entrée en matière ! Mais rassurez-vous, ce n’était pas encore Benny.
C’était seulement son émissaire.
Ils étaient trois amis à préparer, au lycée Louis-le-Grand, le concours
d’entrée à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm, trois Parisiens de
rencontre : François R., venu du Sud-Ouest, noir de poil, ébouriffé et joufflu,
Jean-Pierre G., du Jura ; des as primés au concours général, jeunes Rastignac
montés à Paris pour faire carrière et rencontrer des filles ; le troisième, arrivé de
Bruxelles, tout simplement pour conquérir les sommets de la culture française.
Ils ne m’étaient pas totalement inconnus. Entre la Seine et le jardin du
Luxembourg, Odéon et Maubert, tout un monde circule en bandes, en
groupes. Les haltes : des cafés – Le Petit Duc, L’Escholier, Le Champo –
librairies, bibliothèques, cinémas. Le gratin : la gauche étudiante.
Une nébuleuse d’organisations, de groupes, sous-groupes, tendances. On se
reconnaît, ou plutôt on se repère par son appartenance « politique », comme
dans les comédies où les valets reçoivent leur nom de leur province d’origine.
Celui-là, c’est un philo tendance Ligue communiste internationale ; tel autre,
socio, médecine, majoritaire ou minoritaire. Le gratin du gratin : l’UEC (les
étudiants communistes). Leur local : celui du journal Clarté, en face du petit
square Paul-Painlevé ; quelques arbres et un banc. Une grande césure sépare le
PCF, fidèle au pouvoir soviétique et critiqué, entre autres, pour son tiède
soutien au peuple algérien, des étudiants communistes de toutes tendances,
marxistes-léninistes, trotskistes d’internationales diverses, italiens, gramsciens,
titistes, etc., qui ont pour point commun d’être opposés au Parti communiste
français.
En bonne orthodoxie léniniste, à l’UEC s’élaboraient et se discutaient les
théories. Les syndicalistes de l’UNEF (Union nationale des étudiants de
France) et, à la Sorbonne, de la FGEL (Fédération générale des étudiants de
lettres) se chargeaient de la pratique.
L’autre pôle élitiste était les grandes écoles. Dans la plus pure tradition du
dix-neuvième siècle, Polytechnique, les grandes écoles d’ingénieurs, Normale
supérieure, étaient à la fois l’avant-garde de la gauche étudiante et des
travailleurs intellectuels, ou intellectuels au travail, un brin condescendants
envers l’amateurisme des sorbonnards. Par son statut d’hypokhâgneux, donc de
futur normalien, et sa fréquentation de l’UEC, Benny appartenait doublement
à l’élite.
Quant à moi, syndicaliste à la Sorbonne, en lettres classiques qui plus est, le
plus bas dans l’échelle des valeurs militantes en cours, j’étais le dessous du
dessous du panier, bref, la piétaille.
J’affichais d’ailleurs un solide désintérêt pour toute élucubration. Il me
fallait du concret.
À se croiser les uns les autres dans les mêmes haltes, tous les visages
devenaient familiers. Un jour, Prisca, l’égérie rayonnante de bonté du
mouvement étudiant, me désigne de loin « le frère de Tony Lévy, tu sais, de la
gauche de l’UEC. Un gars qui promet ».
J’aperçois, derrière une haie d’épaules, un profil projeté en avant, au bout
d’un maigre cou. Pas impressionnant du tout.
Après quelques sorties en groupe, dans les inévitables cafés et cinémas,
quelquefois les restaurants grecs de la rue de la Harpe – un peu de viande
hachée et beaucoup d’épices corsées sur une montagne de riz –, c’est dans un
café tranquille, de l’autre côté du Boul’Mich, loin des circuits habituels, qu’a
lieu notre premier tête-à-tête.
Rencontre en vérité. Pour une fois, je sens qu’on s’adresse à moi, pas à une
image de « belle Juive », midinette, odalisque, madone.
Face à une survivante, Benny est obligé d’abandonner sa tactique de
séduction : toucher les cœurs en jouant du martyre des Juifs. Il est contraint à
la sincérité.
Côte à côte à la petite table ronde. Dans la demi-obscurité, feu limpide sous
la paupière étirée, il parle. Le décor s’estompe. J’écoute le récit de l’exilé, de sa
quête égarée du féminin. J’ai confiance ; bientôt je serai consolée.
Plus tard, pour nous parler, car il fallait bien aussi répondre à ses questions,
nous préférions marcher du quartier des Écoles au faubourg Saint-Antoine, où
j’habitais.
Le faubourg des sans-culottes, des sections armées de piques, leurs voix
toutes fondues dans le grondement vengeur du « Ah, ça ira, ça ira, les
aristocrates à la lanterne, les aristocrates, on les pendra ! ». Un siècle et demi
plus tard, au début des années cinquante, pâle remake : les manifs du 1 er Mai
le long du faubourg, de la Nation à la Bastille. Des cars de CRS stationnent
dans une rue parallèle, la rue de Charenton. Ils s’embusquent dans les passages
du Chantier et de la Boule-Blanche. La tête du défilé approche. Des élus de
gauche, les fédérations des différents syndicats, avec des mots d’ordre sur les
salaires, puis les associations de déportés. Quand arrivent les travailleurs
algériens, c’est la charge, bâtons levés.
Le faubourg d’avant l’opéra Bastille, encore peuplé d’artisans et d’ouvriers
du meuble, tapissiers, vernisseurs, ciseleurs, menuisiers, ébénistes. Beaucoup
d’émigrés venus d’Espagne, d’Italie, d’Europe centrale et quelques-uns du
Maghreb. Dans l’étroit passage où j’habitais, aujourd’hui endroit branché mais
éteint et morne, à côté de Jacques et Monique, on jouait avec Lina, Wanda,
Amparo et Maria.
En lentes déambulations le long des quais, pour arriver à la maison nous
passions d’un monde à l’autre, nos pas suivant le chemin des révolutions
passées. La borne, c’était la colonne de Juillet avec au sommet le génie de la
Liberté, ailes déployées, en équilibre sur la pointe du pied, prêt à l’envol, ou à
la chute.
Puis ce fut la première rencontre avec ma mère. Toute réjouie, comme je l’ai
rarement vue. Sans doute parce qu’elle voit qu’il est juif. Elle le toise, puis le met tout de suite à l’aise : « Qu’est-ce que tu es maigre, on dirait que tu sors
d’Auschwitz ! » Elle l’assoit à table, devant une soupe épaisse et fumante. Et se
met à raconter. Le Vel’d’Hiv’, comment j’avais sauvé presque toute la famille de
la déportation, du simple fait d’avoir été conçue. Un an et demi plus tard,
prévenue d’une rafle imminente, elle traverse Paris depuis le faubourg jusqu’à
Suresnes sur une charrette à bras tirée par un artisan du faubourg, Robert
Sylvestre, un ami de mon père, digne d’être nommé juste parmi les nations.
Une simple question déclenche une suite d’images : la vie d’une ville juive
de haute Silésie, dans une région passée successivement sous autorité russe,
allemande, polonaise ; la révolution de 1905 vue par la fillette de neuf ans
qu’elle était alors ; les sorties, les réunions, les cours qui réunissaient les jeunes
du Bund2.
Dans son français teinté de yiddish, elle lui dévoilait des choses dont elle ne
nous avait jamais parlé à nous, ses filles. Que mon père avait été membre
« fondateur » – comme disait Benny qui aimait donner une dimension épique
au moindre fait – du parti bolchevik ; qu’il s’était réfugié en Allemagne pour
fuir l’enrôlement obligatoire dans les armées du tsar. De retour en Pologne, il
s’était fait recruter par les bureaux d’embauche français pour travailler dans les
mines du Nord. Puis il avait atterri à Paris, où le rejoignent bientôt femme et
enfant, une petite fille. Une deuxième naît. Les conditions de vie sont très
difficiles : une seule pièce, l’eau dans la cour. Retour en Pologne de la femme et
des deux enfants jusqu’à ce que mon père se mette à son compte comme
artisan et trouve un logement plus vaste avec un atelier adjacent. La famille se
retrouve : des jumelles se sont ajoutées ; nées à Bendzin3, sevrées à Varsovie,
elles font leurs premiers pas en gare de Berlin. Quand éclate la guerre
d’Espagne, il veut s’enrôler dans les Brigades internationales mais il est
contraint d’y renoncer : « Non ! tu ne me laisseras pas seule à Paris avec les
enfants ! »
Seule, elle l’est restée cependant, quelques années et une autre guerre plus
tard.
Si petite et ronde qu’elle fût, ma mère était une colonne de solidité, corps
refuge. Sur son visage lisse au teint clair, aucun malheur n’avait réussi à laisser
sa marque. Un malheur juif assez réel pour se passer d’imaginaire. Dans ses
récits, jamais de pathétique, mais de l’humour ou de la colère.
Benny se fait kéli (réceptacle), éponge – il absorbe –, un monde étrange
vient à sa rencontre, celui de Bendzin, imprégné de hassidisme, où seuls deux
grands noms d’écrivains étrangers avaient pénétré : Émile Zola et Victor Hugo.
On dit chez nous qu’un père « n’a » pas de fille, qu’on la lui a seulement
laissée en garde, jusqu’au jour où il doit la restituer.
C’est ainsi que Benny me reçoit, d’un père sorti de l’histoire en fumée.
La souffrance juive, « la plus bouleversante de toutes les souffrances » (Jean-
Paul Sartre), sera pour Benny le point de butée de toutes les utopies, le grain de
sable qui, au bout du compte, fera s’effondrer les théories les mieux agencées.
1. Séminaire « La pensée du Retour », vingt-deuxième séance, 14 avril 2003.
2. Mouvement socialiste juif créé à la fin du dix-neuvième siècle à Vilna.
3. Ville du sud de la Pologne. En 1921, 62 % de la population était juive.
OceanofPDF.com