A la vie
Le limoud (l’étude)
immobilité lumineuse : voilà le secret de la pierre de Jérusalem3. »
Nous t’avions oubliée, Jérusalem, nous avions erré, déserté. Nous avions
servi des dieux étrangers, sacrifié à des théories étrangères. À ces Moloch
modernes, nous avions livré nos enfants, ceux déjà nés, ceux qui auraient pu
naître, parce que nous avions oublié le geste fondateur d’Abraham, le premier
« casseur », le premier briseur d’idoles.
Retrouver le geste fondateur ne fut pas l’affaire d’un instant, d’une
illumination nocturne, ni l’effet d’un glaive dans les reins – mais un long
travail.
Le limoud (l’étude)
Il faut beaucoup, beaucoup travailler. Et j’ai donc beaucoup travaillé. C’est
pourquoi je suis sans pitié avec les pitres, les histrions, les esprits médiocres qui règnent sur Paris. Il faut bosser jusqu’à en crever, de même qu’il faut étudier jour et
nuit quand, enfin, on découvre la voie de l’Étude. Pas de demi-chemin4.
Nous ne sommes justifiés d’être là – je n’ai aucune justification à donner à un
progressiste occidental, cela va de soi, mais je parle en termes d’absolu –, je ne suis justifié d’être à Jérusalem que parce que j’étudie, parce que je suis digne de cette pierre de Jérusalem, dignité qui n’a aucun rapport avec aucune espèce de
nationalisme5.
Tous les matins, quand je vais ouvrir ma Guemara, je sais que l’amant va venir. Je
le sais de science certaine. Comme lorsque j’ouvre la porte de ma maison. Je rentre
chez moi6.
Tout le petit monde de la colonie française de Bayit Vegan se connaît, et
Benny est précédé d’une certaine réputation. Il trouve rapidement avec qui
étudier. L’un de ses premiers compagnons d’étude vient de la communauté
ashkénaze de Strasbourg. Après avoir pris la mesure de ce qui pouvait convenir à Benny, son ‘haver, son compagnon d’étude, l’emmène écouter plusieurs cours
ouverts au public. Au sortir d’une de ces séances, Benny peut enfin dire
« Matsati » (j’ai trouvé), « comme lorsqu’on rencontre enfin celle qui doit
devenir sa femme7 ».
« Voir le visage de son maître. Se mettre debout devant lui, c’est se grandir.
Sans cette vision il n’y a rien. Si l’on n’est pas capable, quand on voit son
maître, de se lever, c’est-à-dire de grandir avec lui, rien ne se passe8. »
Il suit le cours hebdomadaire de ce maître. Être nourri une seule fois par
semaine ne lui suffit pas ; comment l’être chaque jour ? Il est servi à nouveau
par la chance et les réseaux d’amis. On lui fait rencontrer un jeune homme qui
étudie dans le kollel où enseigne ce rav : à eux deux, ils feront la paire – une ‘
havrouta. La ‘havrouta : un couple d’étudiants, dont l’âge peut varier de treize à
cent treize ans, qui approfondissent ensemble les thèmes du cours du maître.
Dans ce kollel étudient des Russes et des Israéliens ba’alei techouva (revenus à
l’étude et à la pratique des commandements) issus de la société « branchée » de
Tel-Aviv, du monde de la mode et de la publicité. Bonheur de Benny de se faire
réceptacle, d’être abreuvé à la mesure de sa soif : « En France, j’ai reçu de mes
maîtres, et je leur en suis reconnaissant, des morceaux choisis. Maintenant, j’ai
toute la Torah. » Un an s’écoule sans que s’établisse entre Benny et son rav un
contact plus personnel ; quand cela se fera, ce sera à l’initiative du rav ; Benny
se contentait de « téter » cet enseignement, sans mot dire, comblé.
Benny a toujours voulu faire partager son bonheur. Dans la voiture du
docteur Bloch qui, en fonçant à une allure folle, ramenait Benny et quelques
jeunes à Bayit Vegan, il reprenait pour eux le cours, en éclairant les
implications. Un jour, où une séance devait avoir lieu dans une maison de
Bayit Vegan, il prend sur lui d’amener deux amis du quartier. Or la règle, pour
les cours dits fermés, est qu’il ne peut y avoir de nouveaux participants sans
l’accord préalable du maître. Le rav, glacial, demande donc aux nouveaux de
sortir. Benny s’approche, lui parle à l’oreille. Ils sont autorisés à rester.
Ce maître évite les effets de voix et de gestes. Sa parole est mesurée. Un
regard clair, qui peut rayonner de bonté ou devenir d’une dureté minérale
quand il est question de la méchanceté du monde.
Des cours du rav, Benny remplit des cahiers et des cahiers de notes, en
français, avec çà et là quelques termes en cursives hébraïques. Au milieu de ces
notes surgissent étrangement des noms de philosophes : « Ajustement de
l’expérience. Ni Hume, ni Kant. »
Benny acceptait ce fait qui le constituait : sa formation philosophique et son
habitation de la langue française. « La langue française, je l’ai habitée et je
l’habite encore. Preuve : mon maître ne supporte pas qu’on prenne des notes
en loaz9. Je suis à côté de lui et je prends des notes en français. Il n’a jamais fait
la moindre remarque. Pourquoi ? parce qu’il sait que j’habite cette langue. J’ai
près de soixante ans. Il parle un lechon ha-kodech (l’hébreu des textes)
merveilleux. Je peux retrouver la langue originale grâce aux cassettes ou aux
notes des copains qui écrivent dans sa langue à lui. Mais moi, je suis tenu de
comprendre. Pour comprendre, je dois parler en français, donc j’écris en
français. Cela donne des notes incompréhensibles pour quiconque, parce que
ce n’est ni français, ni hébreu […]. C’est de l’ordre de la facticité. Quand on
habite une langue, c’est dommage de piétiner cette habitation […]. Quand
Rachi a visité la langue française, […] c’était pour nous enseigner qu’il y a une
trace de sainteté, de kedoucha, à l’intérieur de la langue10. »
Lorsque, au moment où il désespérera de trouver une solution pour subvenir
à nos besoins (après la fermeture de l’Alliance française), je proposai de
reprendre un poste pour qu’il puisse étudier sans souci, il refusa : il avait
besoin, pour lui-même, de mener à son terme le travail d’élucidation entrepris.
Il considérait cependant que ce n’était ni une chance, ni un plus d’intelligence,
ni un exemple à imiter. Il ne ratait pas une occasion de louer ceux qui n’étaient
jamais sortis du monde du limoud. Il espérait qu’un jour, au bout du compte, il
arriverait à ne penser que dans l’hébreu.
Cette assise dans le monde de la Torah lui donnera la force d’accomplir tous
les renversements.
Du sein de cette sagesse, ayant toujours la possibilité de questionner son
maître et d’obtenir des réponses, il peut reconsidérer les savoirs autres, jauger
les autres formes de connaissance. Il ne s’agit aucunement de faire des ponts,
mais d’opérer une inversion fondamentale de point de vue, une révolution du
regard, une mise à l’écart sans concession de tout historicisme, critique
biblique, science du judaïsme – « pourquoi pas le judaïsme et les éléphants »,
disait-il par dérision. Il raconte l’anecdote de ce jeune étudiant qui, en visite
chez un universitaire, exprime son admiration devant l’imposante bibliothèque
et s’entend répondre : « Je fais la toilette des morts11. »
Il ne s’agissait pas non plus de transmettre ce qu’il recevait en l’état. Il
reconnaissait avoir fait une erreur quand, au cours des années quatre-vingt,
dans l’enthousiasme de ses premières découvertes des textes juifs, il avait fait un
cours sur l’Exode à Jussieu, et quand, dans un cours sur Philon, il avait
rapporté des midrachim ; il regrettait la publication de textes de Cabale traduits
en français. Déjà, au cours d’un des Cercles socratiques, où il est encore appelé
Pierre Victor, à l’un des intervenants qui l’interpelle sur le non-dit juif, il
répond : « Transmettre l’expérience hébraïque : non. C’est une expérience en
réserve, en retrait. Un repli sous forme de spéculation. Une pensée disjointe de
l’expérience intérieure, de l’expérience sociale12. »
Quelque quinze années plus tard, Eli Schonfeld, qui était allé pour la
première fois écouter Benny à l’université Bar Ilan lors d’un colloque sur
« Littérature et résistance », raconte :
« Le titre de la conférence était “Sartre et la République de la nuit13”. […]
Après la conférence, je l’ai accompagné à Bnei Brak pour aller prier. Tout en
marchant, Benny m’a dit qu’en vérité tout ce qu’il avait fait, c’était de
commenter un tossafot du traité du Talmud Avoda Zara (Le culte idolâtrique),
alors qu’on peut relire le texte de cette conférence : il n’y a pas une seule allusion, c’est du pur commentaire de Sartre, selon toutes les règles, sans