A la vie

Léo Lévy · Chapitre 29 sur 36

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A la vie

Le limoud (l’étude)

immobilité lumineuse : voilà le secret de la pierre de Jérusalem3. »

 

Nous t’avions oubliée, Jérusalem, nous avions erré, déserté. Nous avions

servi des dieux étrangers, sacrifié à des théories étrangères. À ces Moloch

modernes, nous avions livré nos enfants, ceux déjà nés, ceux qui auraient pu

naître, parce que nous avions oublié le geste fondateur d’Abraham, le premier

« casseur », le premier briseur d’idoles.

 

Retrouver le geste fondateur ne fut pas l’affaire d’un instant, d’une

illumination nocturne, ni l’effet d’un glaive dans les reins – mais un long

travail.

 

Le limoud (l’étude)

 

Il faut beaucoup, beaucoup travailler. Et j’ai donc beaucoup travaillé. C’est

pourquoi je suis sans pitié avec les pitres, les histrions, les esprits médiocres qui règnent sur Paris. Il faut bosser jusqu’à en crever, de même qu’il faut étudier jour et

nuit quand, enfin, on découvre la voie de l’Étude. Pas de demi-chemin4.

 

Nous ne sommes justifiés d’être là – je n’ai aucune justification à donner à un

progressiste occidental, cela va de soi, mais je parle en termes d’absolu –, je ne suis justifié d’être à Jérusalem que parce que j’étudie, parce que je suis digne de cette pierre de Jérusalem, dignité qui n’a aucun rapport avec aucune espèce de

nationalisme5.

 

Tous les matins, quand je vais ouvrir ma Guemara, je sais que l’amant va venir. Je

le sais de science certaine. Comme lorsque j’ouvre la porte de ma maison. Je rentre

chez moi6.

 

Tout le petit monde de la colonie française de Bayit Vegan se connaît, et

Benny est précédé d’une certaine réputation. Il trouve rapidement avec qui

étudier. L’un de ses premiers compagnons d’étude vient de la communauté

ashkénaze de Strasbourg. Après avoir pris la mesure de ce qui pouvait convenir à Benny, son ‘haver, son compagnon d’étude, l’emmène écouter plusieurs cours

ouverts au public. Au sortir d’une de ces séances, Benny peut enfin dire

« Matsati » (j’ai trouvé), « comme lorsqu’on rencontre enfin celle qui doit

devenir sa femme7 ».

« Voir le visage de son maître. Se mettre debout devant lui, c’est se grandir.

Sans cette vision il n’y a rien. Si l’on n’est pas capable, quand on voit son

maître, de se lever, c’est-à-dire de grandir avec lui, rien ne se passe8. »

Il suit le cours hebdomadaire de ce maître. Être nourri une seule fois par

semaine ne lui suffit pas ; comment l’être chaque jour ? Il est servi à nouveau

par la chance et les réseaux d’amis. On lui fait rencontrer un jeune homme qui

étudie dans le kollel où enseigne ce rav : à eux deux, ils feront la paire – une ‘

havrouta. La ‘havrouta : un couple d’étudiants, dont l’âge peut varier de treize à

cent treize ans, qui approfondissent ensemble les thèmes du cours du maître.

Dans ce kollel étudient des Russes et des Israéliens ba’alei techouva (revenus à

l’étude et à la pratique des commandements) issus de la société « branchée » de

Tel-Aviv, du monde de la mode et de la publicité. Bonheur de Benny de se faire

réceptacle, d’être abreuvé à la mesure de sa soif : « En France, j’ai reçu de mes

maîtres, et je leur en suis reconnaissant, des morceaux choisis. Maintenant, j’ai

toute la Torah. » Un an s’écoule sans que s’établisse entre Benny et son rav un

contact plus personnel ; quand cela se fera, ce sera à l’initiative du rav ; Benny

se contentait de « téter » cet enseignement, sans mot dire, comblé.

Benny a toujours voulu faire partager son bonheur. Dans la voiture du

docteur Bloch qui, en fonçant à une allure folle, ramenait Benny et quelques

jeunes à Bayit Vegan, il reprenait pour eux le cours, en éclairant les

implications. Un jour, où une séance devait avoir lieu dans une maison de

Bayit Vegan, il prend sur lui d’amener deux amis du quartier. Or la règle, pour

les cours dits fermés, est qu’il ne peut y avoir de nouveaux participants sans

l’accord préalable du maître. Le rav, glacial, demande donc aux nouveaux de

sortir. Benny s’approche, lui parle à l’oreille. Ils sont autorisés à rester.

Ce maître évite les effets de voix et de gestes. Sa parole est mesurée. Un

regard clair, qui peut rayonner de bonté ou devenir d’une dureté minérale

quand il est question de la méchanceté du monde.

Des cours du rav, Benny remplit des cahiers et des cahiers de notes, en

français, avec çà et là quelques termes en cursives hébraïques. Au milieu de ces

notes surgissent étrangement des noms de philosophes : « Ajustement de

l’expérience. Ni Hume, ni Kant. »

Benny acceptait ce fait qui le constituait : sa formation philosophique et son

habitation de la langue française. « La langue française, je l’ai habitée et je

l’habite encore. Preuve : mon maître ne supporte pas qu’on prenne des notes

en loaz9. Je suis à côté de lui et je prends des notes en français. Il n’a jamais fait

la moindre remarque. Pourquoi ? parce qu’il sait que j’habite cette langue. J’ai

près de soixante ans. Il parle un lechon ha-kodech (l’hébreu des textes)

merveilleux. Je peux retrouver la langue originale grâce aux cassettes ou aux

notes des copains qui écrivent dans sa langue à lui. Mais moi, je suis tenu de

comprendre. Pour comprendre, je dois parler en français, donc j’écris en

français. Cela donne des notes incompréhensibles pour quiconque, parce que

ce n’est ni français, ni hébreu […]. C’est de l’ordre de la facticité. Quand on

habite une langue, c’est dommage de piétiner cette habitation […]. Quand

Rachi a visité la langue française, […] c’était pour nous enseigner qu’il y a une

trace de sainteté, de kedoucha, à l’intérieur de la langue10. »

Lorsque, au moment où il désespérera de trouver une solution pour subvenir

à nos besoins (après la fermeture de l’Alliance française), je proposai de

reprendre un poste pour qu’il puisse étudier sans souci, il refusa : il avait

besoin, pour lui-même, de mener à son terme le travail d’élucidation entrepris.

Il considérait cependant que ce n’était ni une chance, ni un plus d’intelligence,

ni un exemple à imiter. Il ne ratait pas une occasion de louer ceux qui n’étaient

jamais sortis du monde du limoud. Il espérait qu’un jour, au bout du compte, il

arriverait à ne penser que dans l’hébreu.

Cette assise dans le monde de la Torah lui donnera la force d’accomplir tous

les renversements.

Du sein de cette sagesse, ayant toujours la possibilité de questionner son

maître et d’obtenir des réponses, il peut reconsidérer les savoirs autres, jauger

les autres formes de connaissance. Il ne s’agit aucunement de faire des ponts,

mais d’opérer une inversion fondamentale de point de vue, une révolution du

regard, une mise à l’écart sans concession de tout historicisme, critique

biblique, science du judaïsme – « pourquoi pas le judaïsme et les éléphants »,

disait-il par dérision. Il raconte l’anecdote de ce jeune étudiant qui, en visite

chez un universitaire, exprime son admiration devant l’imposante bibliothèque

et s’entend répondre : « Je fais la toilette des morts11. »

Il ne s’agissait pas non plus de transmettre ce qu’il recevait en l’état. Il

reconnaissait avoir fait une erreur quand, au cours des années quatre-vingt,

dans l’enthousiasme de ses premières découvertes des textes juifs, il avait fait un

cours sur l’Exode à Jussieu, et quand, dans un cours sur Philon, il avait

rapporté des midrachim ; il regrettait la publication de textes de Cabale traduits

en français. Déjà, au cours d’un des Cercles socratiques, où il est encore appelé

Pierre Victor, à l’un des intervenants qui l’interpelle sur le non-dit juif, il

répond : « Transmettre l’expérience hébraïque : non. C’est une expérience en

réserve, en retrait. Un repli sous forme de spéculation. Une pensée disjointe de

l’expérience intérieure, de l’expérience sociale12. »

Quelque quinze années plus tard, Eli Schonfeld, qui était allé pour la

première fois écouter Benny à l’université Bar Ilan lors d’un colloque sur

« Littérature et résistance », raconte :

« Le titre de la conférence était “Sartre et la République de la nuit13”. […]

Après la conférence, je l’ai accompagné à Bnei Brak pour aller prier. Tout en

marchant, Benny m’a dit qu’en vérité tout ce qu’il avait fait, c’était de

commenter un tossafot du traité du Talmud Avoda Zara (Le culte idolâtrique),

alors qu’on peut relire le texte de cette conférence : il n’y a pas une seule allusion, c’est du pur commentaire de Sartre, selon toutes les règles, sans