A la vie
Les trois
humaines), et de celui de Paris-IV où enseigne Monique Dixsaut.
Les amis de longue date, Jean-Claude Milner, Alain Geismar, Gérard
Bobillier, las, découragés ou impuissants, déclarent forfait.
Une seule issue : en appeler à l’opinion éclairée et aux plus hautes autorités
de l’État, les ministères de l’Éducation nationale et des Affaires étrangères, les
deux ministères concernés. Deux personnes sont en position d’intervenir, dont
Benny espère qu’elles accepteront de le faire : Alain Finkielkraut et Bernard-
Henri Lévy.
Les trois
C’est une chance exceptionnelle que m’ont donnée mes deux compagnons, Alain
Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy, en me permettant de créer l’Institut ; parce que
sans eux je n’étais rien, j’étais écrasé par la France24.
Alain Finkielkraut et Benny se sont connus au cours du reportage qu’ils ont
fait en partie ensemble en 1980 ; un an après la mort de Sartre, Alain avait
écrit un bel article dans Le Nouvel Observateur : « Sartre parmi nous ». Benny a
aimé son livre Le Juif imaginaire. Il craint seulement que la violence du débat à
Strasbourg sur le port du foulard n’ait altéré les sentiments d’Alain à son égard.
Crainte qui se révèle sans fondement25.
Il connaissait moins Bernard-Henri Lévy, sinon par ses livres. Mais lorsque
Bernard-Henri Lévy avait publié dans Le Monde un article où il s’interrogeait
sur ce qui avait bien pu provoquer son retour au judaïsme, Benny lui avait
adressé une lettre dans laquelle il répondait vertement à sa question.
Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy, indignés de l’injustice commise et
convaincus que Benny devait continuer d’enseigner à Jérusalem, se lancent
dans la bataille. Par chance, le personnel diplomatique a changé. Des hommes
ont remplacé les pantins : Jacques Huntzinger, ambassadeur à Tel-Aviv, Régis Koetschet, consul à Jérusalem. Commence le ballet des tractations,
interventions, négociations, suggestions, entre les divers services concernés en
France et à Tel-Aviv. Benny vit dans l’attente des appels téléphoniques qui
l’informent des progrès, quand il y en a, et des réponses des autorités. Sous
l’œil goguenard de ses filles, dès la première sonnerie, il saute sur l’appareil. On
joue à deviner, à l’expression du visage, qui est à l’autre bout du fil. On se
trompe rarement : « C’est Bernard ! »
« Lévinas » était le nom qui unissait les trois compères, si différents les uns
des autres. Son nom serait donc le fondement du nouveau lieu d’enseignement
à créer. Décision en apparence facile et évidente, que les tensions entre les
héritiers d’Emmanuel Lévinas – ils étaient en procès – allaient pour un temps
compliquer.
À la suite de rumeurs, les Hansel sont soupçonnés de vouloir rapatrier les
archives de Lévinas à Jérusalem – forme triviale qu’avait prise la crainte d’une
« récupération juive » de l’œuvre de Lévinas. À la demande de Simone Hansel,
Benny écrit une lettre de démenti pour le tribunal.
Il considère cependant qu’il n’a pas à prendre parti dans la dispute : Lévinas
avait désigné son fils Michaël comme exécuteur testamentaire ; il devait donc,
concernant le futur institut, s’adresser à lui.
L’Institut d’études lévinassiennes existe sur le papier ; il a un local 33 rue
Ramban, un directeur, Benny Lévy, et un président, Shmuel Wygoda. Reste à
le lancer. Pour Benny, aucune entreprise n’est technique, politique ou
bureaucratique.
Lancer l’Institut, c’est d’abord approfondir ses liens avec les deux
cofondateurs. Ils viennent à la maison pour la première fois. Les filles sont
surprises et charmées par la simplicité de nos invités. Nous occupions alors,
succédant à une imitation de chalet suisse, un appartement de style vaguement
persan. Là, loin des flashes et des micros, sous le regard attentif et non prévenu des enfants, il devenait plus facile d’aborder les questions épineuses, de faire un
sort aux rumeurs :
« Bernard, le bruit court que tu n’es qu’à moitié juif, seulement du côté
paternel, donc que tu ne serais pas juif. »
Bernard dément la rumeur. Sa mère est juive, elle est même petite-fille d’un
rabbin d’Algérie.
Pour Benny, rien n’est perdu quand un Juif ne cède pas sur son rapport au
vrai, ni sur le rapport au féminin. Il fait l’éloge de la femme juive. On est très,
très loin de l’idéal féminin de Bernard-Henri Lévy. Alain Finkielkraut
s’exclame, exaspéré : « Je sais bien, moi, ce qu’il voudrait, Benny : ou que nos
femmes se convertissent, ou qu’on divorce ! »
Après ces échanges, on peut passer aux problèmes d’organisation :
déroulement de la soirée d’inauguration, entretiens avec la presse, la radio, la
télévision. Une soirée de soutien financier doit avoir lieu le lendemain à
Savion, chez un ami belge : Jacky O. Il nous avait invités, Benny et toute la
famille, pendant les fêtes de Souccot, à un repas où Benny devait parler de son
rapport à Sartre et de son retour aux textes juifs. Cette première soirée à Savion
inaugurait une longue suite de rencontres avec les communautés juives
d’Anvers et de Bruxelles.
Puis c’est la mobilisation générale des fidèles du séminaire, comme au bon
vieux temps… de la GP. Il faut créer l’événement et un raz-de-marée du
public – « l’émeute », comme disait Benny. Il faut que tout soit parfait,
l’accueil de nos hôtes, la réception du public, les interventions, et que cette
perfection éclate aux yeux, sinon du monde, du moins du public israélien et
francophone, et des autorités françaises.
Le grand soir, la foule est au rendez-vous. Restent de ce moment d’exception
quelques images, quelques paroles.
Le lendemain, à Savion, dans la nuit tiède de cette banlieue chic de Tel-Aviv,
les invités assis aux tables disposées autour de la pelouse, reconnaissants envers Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy d’être là, sont attentifs et chaleureux.