A la vie
« L’espèce de comédie que nous allions jouer » : Mai 68
propagande.
Benny et moi, en application d’un mot d’ordre de Mao Tsé-toung, pensons
qu’il faut compter sur nos propres forces et ne pas toujours s’abriter derrière
des protecteurs. Nous décidons donc de prendre des cours de karaté. Dès que
nous mettons le pied dans la salle d’entraînement, gros malaise. L’odeur
dominante de sueur mâle, d’abord, qui, au grand scandale de Benny, me
rappelle l’odeur de la mangue. Perplexité du moniteur quand il nous aperçoit,
haussant les sourcils jusqu’à la racine des cheveux. Beaucoup de crânes rasés,
des jeunes qui s’entraînent pour être de futurs paras, et une jeune fille aux
allures martiales. Nous avons eu vite assez de nous faire sauter à pieds joints sur
le ventre – pour durcir les abdominaux – et d’entendre des grognements divers.
Après trois séances, nous déclarons forfait.
« L’espèce de comédie que nous allions jouer11 » : Mai 68
Deux militants sur une barricade s’embrassent sous un drapeau noir dans l’attente
d’une charge de CRS, voilà le véritable symbole du mouvement12.
Tout avait commencé par une révolte contre la séparation des garçons et des
filles dans les campus. Cela devient une révolte contre les systèmes, politiques
ou philosophiques, toute totalité étant considérée comme mutilante. En mars,
Pierre Juquin, du Comité central du PC, est ridiculisé par Dany Cohn-Bendit
dans un amphi de Nanterre. En mai, la police investit la Sorbonne, c’est le
déclenchement des affrontements. Dans la Sorbonne occupée, à l’Odéon, les
étudiants auxquels se mêlent quelques jeunes ouvriers découvrent avec ivresse
que chacun peut parler ; n’importe qui peut monter à la tribune, s’emparer du
micro, raconter sa vie. C’est une exaltation de la jeunesse et du renouveau ;
« Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi13 ! »
L’UJCML, méfiante quand il s’agit des seuls étudiants, se mêle au
mouvement à sa manière quand les ouvriers déclenchent la grève générale et
répond à leur aspiration de nouveauté en proposant de renouer avec les
origines du mouvement ouvrier, la CGT pure et dure telle qu’elle était à sa
création, avant sa dégénérescence.
Autant remonter à l’Antiquité.
La consigne, très stricte, donnée par le chef de l’UJCML, Robert Linhart,
était de ne pas se mêler aux affrontements.
Benny, le second de Robert Linhart, avait une autre raison, personnelle celle-
là, de respecter la consigne : le refus des autorités françaises de régulariser sa
situation administrative paraissait d’autant plus inquiétant que son frère Tony,
qui faisait partie des mêmes mouvements politiques, avait obtenu la nationalité
française le 16 avril 1968. Tout cela fait que, la nuit des barricades, nous nous
retrouvons, Benny, quelques copains et moi, bloqués dans une salle de la rue
d’Ulm. Eux se tiennent près de la fenêtre, essayant d’interpréter les lueurs, les
rumeurs et les bruits, échangeant des commentaires à voix basse. Benny est
assis au milieu du vide, parfaitement immobile, mains dans les poches, le buste
légèrement incliné en avant. Il n’a pas l’air d’écouter, plutôt de se recueillir.
J’essaie bien de l’entraîner « pour voir au moins ce qu’il se passe » ; un « Non,
on reste ici ! » très ferme stoppe mon mouvement vers la porte. À l’aube, nous
partons à pied pour rentrer à la maison dans l’odeur stagnante des gaz
lacrymogènes.
À peine quelques jours plus tard, on nous raccompagne : Robert Linhart
dans le 13 e, Benny et moi gare de Lyon. Robert, assis près du conducteur, se
tourne vers Benny et s’adresse à lui pour faire un éloge exalté de Daniel Cohn-
Bendit, qu’il compare à Rosa Luxemburg. La parole est plus que vibrante, mais
à peine plus qu’aux moments où il s’emballe sur une tactique à adopter pour
démolir ses adversaires. Je trouve la comparaison un peu outrée ; réponse de
Benny : « Robert a du génie. »
Nous apprenons quelques jours plus tard qu’il a dû être hospitalisé, mais
Benny reste très discret sur la raison de l’hospitalisation. Un simple « Il a
craqué ». Son état, désormais, regarde les médecins.
Mais pour les militants, pour l’UJCML, il fallait combler le vide.
L’obligation en revient à Benny.
Dès lors, nous ne nous voyons plus beaucoup. L’oral du capes passé
le 3 mai 1968, je me trouve disponible jusqu’à la rentrée prochaine. Après
Creil, je suis envoyée à Besançon. C’est pour faire des comptes rendus
d’enquête et de travail que je rencontre Benny, toujours dans une des salles de
la rue d’Ulm, toujours assis sur un tabouret, mains dans les poches. Tout
autour, la salle est bruissante des discussions des militants. À tour de rôle, ils
viennent faire leur rapport. Benny écoute sans prendre de notes, le regard
aiguisé, aveugle à ce qui l’entoure ; déjà il trie et met en forme la matière qu’on
lui délivre. Il n’est pas d’immobilité plus active. Avec un soupçon d’impatience
j’attends mon tour. Le peu que j’ai à dire ne va pas du tout dans le sens de la
ligne ni du mot d’ordre « Pour une CGT de lutte de classes ». Ma tâche
consistait à entraîner des étudiants aux portes des usines et populariser ce mot
d’ordre. Un jour, à la sortie d’une usine, je me retrouve en compagnie de
Jacques-Alain Miller (qui enseignait alors à l’université de Besançon) pour une
distribution de tracts. Les jeunes prolos rentraient à l’usine l’allure libre,
conquérante, alerte, non pas retenue et réticente, comme j’ai pu le voir plus
tard lorsque j’étais établie ; dès qu’ils jetaient un coup d’œil sur nos tracts, leurs
visages se fermaient : ils n’en avaient rien à faire de ces vieux machins.
C’est de ce décalage que je fais part à Benny ; brièvement mais avec force ; je
m’adresse à un profil. Quand j’ai terminé, pas un regard, un simple hochement
de tête pour signifier que le message a été reçu.
Tout est terminé. Après la manifestation massive des gaullistes, les électeurs
votent pour une assemblée réactionnaire. L’illusion du « tous dans la rue » se
dissipe en laissant un goût amer. Ne reste que l’image du lanceur de pavé qui fera le tour de la terre : un an plus tard, Chou En-lai mimera le geste devant la