A la vie

Léo Lévy · Chapitre 24 sur 36

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A la vie

Lève-Toi et Marche

 

Depuis la rentrée 1980, nous habitons Groslay en famille : une petite

maison au fond d’une impasse, un pré herbeux, un cerisier vénérable. Au-delà

de la clôture, des vergers. Au-delà des vergers, l’école communale. Groslay, une

enclave villageoise entre Sarcelles et Montmorency. Près du passage à niveau,

une ferme où l’on va chercher le lait. C’est là aussi que les musulmans de la

région viennent acheter des moutons pour l’Aïd-el-Kébir. Bernard et Évelyne

ont quitté Groslay pour Ménilmontant.

Le premier pas a été la circoncision de René. Avant l’opération, il avait

étudié avec son père les textes qui parlent de la circoncision d’Abraham. Au

regard des quatre-vingt-dix ans d’Abraham, les dix ans de René paraissaient

moins lourds.

Le deuxième fut la naissance de Rachel. « Enfin je suis normal », soupire

René, à qui cela pesait d’être fils unique.

Le troisième, l’instauration des séparations dans le temps, chabat et les fêtes,

ainsi que dans l’organisation de la cuisine (séparation des vaisselles) et

l’alimentation.

Nous avions commencé par supprimer le porc et les fruits de mer. Puis le

pain à Pessa’h : huit jours de contrainte, on pouvait le supporter. Pendant cette

période de transition, période risquée dans tous les domaines, il nous est arrivé

quelques mésaventures. Invités chez des proches ou des connaissances qui

ignoraient ou ne prenaient pas au sérieux notre engagement – une lubie d’un nouveau genre –, nous avons reconnu dans ce qu’on nous offrait le goût du

porc. Quand nous sommes devenus plus savants, les choses se sont simplifiées,

nous avons pu indiquer clairement les conditions d’un repas partagé. C’est

grâce aux Bloede, un jeune couple d’Épinay, que les choses allaient se faire plus

méthodiquement et avec plus de science.

Voici comment nous les avions connus : un jour débarque à Groslay un petit

homme avec une grande barbe, au regard très noir. Il avait suivi dans les

journaux l’affaire scandaleuse des entretiens. Il y avait vu l’opposition de deux

attitudes à l’égard de la vieillesse : l’une, moderne, de mépris et de mise à

l’écart, et l’autre, faite de respect et de considération. Quant au comportement

des sartriens à l’égard de Benny, il le rapprochait de celui des idolâtres qui s’en

sont pris à Abraham : « Tu leur as pris leur fétiche, ils t’ont jeté dans la

fournaise. » Il s’agissait du rav Abitbol, et le but de sa visite était de recruter

Benny (vu de l’extérieur comme un chef de brigands) pour la yeshiva qu’il avait

ouverte à Strasbourg. On y dispensait un enseignement non classique, qui

privilégiait le questionnement. Il propose de venir à Paris faire des séminaires

d’étude des textes juifs, des textes de Guemara. Benny énonce ses conditions :

le séminaire doit être ouvert à tous les « copains » qui le souhaitent, juifs ou

non, filles et garçons. Comme ceux de Jean Zacklad, ces séminaires se

tiendront rue Dieu, chez Redith. Alain Finkielkraut a assisté à une de ces

séances, complètement imperméable au charisme du rav et choqué par ses

propos radicalement antisionistes.

Rav Abitbol connaissait les Bloede et c’est donc par lui que nous sommes

mis en contact avec eux. Alain Bloede étudie avec René et le prépare à la bar-

mitsva. Nous passons alors d’un état de tranquille ignorance – on ne sait même

pas où il peut y avoir problème : pour son premier Kippour, Benny va à la

synagogue en voiture ; pour notre première soucca, on trouve plus sympathique

de la monter sous le tamaris du jardin – à un état de perplexité permanente où

le moindre geste de la vie quotidienne doit être reconsidéré. Combien de fois avons-nous pensé : « Bienheureux ceux qui ont grandi dans cet air et pour qui

cela va de soi ! » Je suis à la cuisine. Benny me crie : « Attention ! » Est-ce la

bonne cuiller, le bon couvercle, la bonne casserole ? Je reste en suspens en

attendant le résultat des recherches de Benny ou de son coup de téléphone aux

Bloede. Ceux qui pâtissent le plus de la nouvelle situation sont nos invités.

Groslay est loin des magasins casher, on est souvent en rupture de stock. Un

jour qu’Alain Geismar et Olivier Rolin s’invitent à la maison – Olivier nous

apporte son premier livre –, je leur sers de misérables croquettes de poisson

pané. Olivier se console en évoquant un veau au porto : de l’histoire ancienne.

Chabat, Benny prépare un commentaire de la paracha avec une édition des

midrachim traduits en anglais. C’est René qui lit et traduit le texte. Françoise,

Phiphi, Mano sont régulièrement nos hôtes. Aucun n’est juif, certains vont le

devenir. Ils n’acceptent pas toujours tranquillement le tranchant des

commentaires – ce dont nous ferons l’expérience aussi à Jérusalem : un jeune

normalien qui voulait donner des cours à l’Institut, une jeune étudiante de

Polytechnique affiliée aux amitiés judéo-chrétiennes, n’ont plus jamais donné

de nouvelles.

 

Ce qui a pour nous l’évidence d’un accord retrouvé reste parfaitement

opaque pour les proches de l’ex-GP. « Les textes, lui dit l’un, je comprends que

tu t’y intéresses, mais séparer les petites cuillers ! » (Benny confiait, amusé, à

l’auditoire de son séminaire que quinze ans plus tard il n’avait pas encore

étudié ce sujet ! Na’asse ve-nichma, « nous ferons et nous entendrons1 ».) Un

autre, naïvement, lui demande : « Mais comment vas-tu faire dans les

colloques ? » Une amie, qui vient de nous expliquer à quel point il est

important de faire étudier l’anglais très tôt aux enfants et qui le fait enseigner à

son petit garçon, s’indigne quand on lui dit que René apprend l’hébreu : lui a-

t-on demandé son avis ? Il y eut aussi un étrange repas avec Jean Raguenès, à

Groslay, toujours. Il supporte mal de voir Benny porter la kippa – une

usurpation ; l’ablution des mains, le partage du pain et le bench (la bénédiction d’après le repas), tout l’exaspère : « Vous nous avez tout confisqué ! »

Magnifique exemple d’inversion. Il est venu nous voir à Strasbourg. Lip, c’était

fini, il avait rejoint un monastère avant de partir pour les régions défavorisées

du Brésil. La dernière rencontre, ou plutôt croisée des chemins, ce fut au

Banquet du livre, à Lagrasse.

Toujours à l’époque où nous habitons Groslay, Benny doit rencontrer les

animateurs de la revue Esprit. Son directeur, Paul Thibaud, est président des

Amitiés judéo-chrétiennes. Cela ne se passe pas bien : « Quand on vous écoute,

c’est nous qui nous sentons en exil. » C’est un reproche. Pour la première fois,

nous nous rendons compte que lorsque l’existence juive n’est pas vécue comme

malheur ou souffrance mais comme plénitude, ce n’est pas toujours

supportable pour les autres.

René va avoir treize ans et prépare sa bar-mitsva. Nous ne savons toujours

pas si nous sommes ashkénazes ou séfarades – du côté paternel, ce n’est pas

clair. Nos mentors étant ashkénazes, notre apprentissage se fait selon ce rituel.

René a choisi de faire un commentaire sur la Torah comme fiancée ;

commentaire émouvant parce qu’il part de son élan propre et de son attente.

Hanna-Léah B., Sophie et moi avons préparé le repas. Sophie apporte les doux

trésors de la pâtisserie syro-libanaise, combinaisons variées de pistaches,

d’amandes, de fleur d’oranger. Un seul incident : un kilo d’amandes jugées

« suspectes » file à la poubelle. Vingt ans après, Sophie s’étranglait encore

d’indignation : « Comme s’il pouvait y avoir des problèmes avec des

amandes ! » L’assemblée est très composite : les parents, à divers degrés

d’assimilation, qu’ils soient d’Égypte ou franco-polonais, les amis, des copains.

Benny revêt le talith pour la première fois, ou plutôt le rav Abitbol de

Strasbourg, de main de maître, le lui met d’autorité.

Maintenant, pour les fêtes, parfois pour chabat, nous sommes les hôtes des

Bloede. Nous en apprenons beaucoup en les regardant s’affairer. Succession rapide des gestes précis, précipitation : le temps presse, on approche de la

limite. On allume les bougies, c’est l’apaisement total et profond.

Le troisième bébé s’annonce : après Rachel, Déborah.

L’idée de quitter Groslay commence à poindre. Rav Abitbol a cessé de

donner cours à Paris quand il a vu débarquer un psychanalyste connu : on

sombrait dans la mondanité. Nous avions déjà fait quelques courts séjours à

Strasbourg, pour un séminaire ou à l’occasion d’événements familiaux. Le rav a

promis à Benny qu’il pourrait trouver dans le limoud et la Torah et la

philosophie ; un mensonge qui, dira Benny plus tard, n’a sans doute pas été

inutile. Paris ne semble rien avoir à lui offrir. Je suggère Jérusalem, où une de

mes amies va partir, mais Benny n’est « pas prêt ». Quant à René, il n’a qu’une

envie : rester à Groslay. Pour lui, ce départ est une catastrophe : il aimait

étudier avec Alain Bloede, il s’est découvert un amour fou pour Paris, il avait

de bons copains au collège. Il fera payer très cher à ses professeurs du lycée

Akiba de Strasbourg la contrainte subie.

On a vendu des livres – les trente-six tomes de Lénine, au poids, mais pas

Marx. Le camion de Dan et Adrienne emporte à Strasbourg nos planches de

bibliothèque, quelques fauteuils et la table de travail de Benny, souvenir de

Sartre.

 

1. Exode 24:7. Priorité des actes sur l’intellection.

 

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