A la vie
Une maison, un jardin : Bayit Vegan
Nous voilà arrivés puis installés à Bayit Vegan1, le quartier le plus haut
perché de Jérusalem. Des rues, Harav Ouziel, Bayit Vegan, Harav Franck
s’enroulent autour de la rue Hapisga, la « route du sommet », elles sont
coupées de sentes et de volées d’escaliers ombragées. En grand nombre, des
établissements d’enseignement de tous niveaux, de la maternelle au collège
universitaire ; de toute obédience – les combinaisons les plus variées
d’enseignement profane et d’étude des textes juifs : lycée mixte d’État, yechivot,
séminaires pour jeunes filles, Benei Akiva2, écoles primaires pour garçons,
écoles primaires pour filles. Un flux permanent d’enfants, de jeunes filles et de
jeunes gens déambulent par grappes sans se mêler, discutent, pas toujours
sérieux, toujours animés. La danse des tsitsit3 donne un petit air allègre à la
démarche la plus pesante.
Ici, à Bayit Vegan, nous sommes « au cœur de tous les mouvements, au
milieu du jardin, comme si le lieu lui-même était le secret du temps4 ».
Chaque chabat est une petite révolution pacifique. Pas de voitures, l’air est
léger, les enfants et leurs jeux occupent la chaussée. Deux petites filles, les
cheveux noués sur la nuque, avancent d’un pas tranquille, leurs têtes inclinées
l’une vers l’autre comme pour se confier un secret. Arrivée à leur hauteur,
j’entends : « Dans la paracha Behoalotekha, il y a deux interprétations… » C’est
le moment, pendant le trajet entre la maison et la schule, où père et fils revoient
ou échangent ce qui a été étudié dans la semaine. C’était le rêve de Benny :
marcher en tenant la main de son petit-fils et réciter avec lui des michnayot. Par
les fenêtres ouvertes, les chants qui accompagnent les repas du chabat
emplissent les rues de douceur. Les plus beaux chœurs viennent des yechivot.
J’essaie parfois d’entraîner Benny dans mes promenades hors de Bayit
Vegan, vers des quartiers non protégés5 : Kiryat Yovel, Ramat Sharett, la forêt
de Jérusalem. Dès qu’il aperçoit une voiture ou entend une radio, il faut faire
demi-tour pour retrouver la paix chabatique de Bayit Vegan.
« Je n’ai pas écrit samedi. Étrange commencement de ce journal : pas
d’écriture, pas de radio, pas de nouvelles. Les “bruits du monde” totalement
interrompus, viennent les voix d’un autre monde. Qui requièrent toute
l’attention. Chabat, un espace attentif : la Torah a été donnée ce jour-là […].
Lu ce matin le premier verset de la section biblique : “Parle aux Benei Israël,
qu’ils prennent pour moi un prélèvement.” Le visage nouveau pris par ces
quelques lettres : “pour moi”, voilà à quoi tient mon chabat. Me comprendra-t-
on mieux si je parle d’un retour à soi6 ? »
À Kippour, c’est toute la ville qui retient son souffle. Les rues sont vides,
rares sont les voitures qui circulent. Au beit knesset, même si l’on est soutenu
par les chants, chacun est seul à être pardonné.
Pendant les jours de fête, comme Benny n’aime pas les invitations « par
paquets », nous recevons tout au long de la semaine, midi et soir. Benny
commente chaque fois un point différent sur le sens de la fête : la soucca,
demeure provisoire et pourtant refuge, lieu, matrice, linceul.
Claire beauté de l’aube à Chavouot7, quand, après la nuit d’étude, de tous
côtés, de petits groupes descendent la colline, rejoignent le flux des marcheurs
venus d’autres quartiers pour aller prier au Mur, dans la trace des Hébreux
d’autrefois apportant au Temple les prémices de leur récolte.
« Sa » fête, c’était ‘Hanouca, victoire de la résistance juive à l’assimilation
grecque, miracle de la petite fiole conservée pure de toute altération. Avec
chaque fête venaient les chants et les mets particuliers qui lui sont associés.
Comme nous visions l’unité du peuple juif, je faisais et des beignets et des
latkes8, et une chanson en yiddish suivait Ma’oz Tsour9.
Pour prier, au beit knesset installé à l’époque dans un rez-de-chaussée
aménagé, nous retrouvions une petite colonie de Français séfarades et quelques
Israéliens d’origine marocaine. Des locaux frustes, mais un petit groupe
chaleureux. Benny aimait la tefila de son ami Joël G., qui montait, limpide et
émouvante.
Au séminaire qu’il vient d’ouvrir, quelques-uns et quelques-unes viennent
assidûment. Après la tefila, il raconte et commente pour les « copains » ses
aventures de la semaine. Pour en faire émerger le sens, il recourt aux textes.
Quand il hésite sur une référence précise, un jeune savant est là, Philippe T.,
qui a été « à bonne école » et lui fournit aussitôt le titre du traité, la page, la
michna, le nom du sage.
Le jour où il décide de faire la première tefila à l’aube (au nets), il se rend à la
schule des Égyptiens, où l’enchante la rigueur du maître des lieux, qui reprend
la moindre erreur de cantilation de l’officiant.
Nous ne pensions pas demander la nationalité israélienne mais obtenir le
statut de résidents : « Si je suis venu à Jérusalem, c’est pour oublier le mot
“intégration10” ! » Quand on arrive, après une longue attente, devant
l’employée du ministère de l’Intérieur, double surprise. La première : ce statut
n’existe plus ; la deuxième : notre contrat de mariage – la ketouba – n’est pas
recevable. C’est pourtant une ketouba parfaitement casher, revêtue de la
signature de nos deux témoins, rav Weiss et rav Abitbol. Évidemment, il n’y a
ni fioritures ni cachet d’une communauté quelconque. Fureur de Benny qui
conteste les compétences de l’employée en la matière. Rien n’y fait, derrière son
mètre carré de bureau, la jeune bureaucrate est toute-puissante. Nous laissons
tomber la procédure. Jusqu’à la fin, Benny aura le statut de touriste.
Mais ici, point n’est besoin d’une mesure administrative pour qu’il se sente
chez lui.
1. Bayit Vegan signifie en hébreu « maison et jardin ».
2. Mouvement de jeunesse religieux sioniste.
3. Franges nouées aux coins du vêtement.
4. B. Lévy, séminaire « Philosophie de la Révélation ? Schelling, Rosenzweig, Lévinas », onzième
séance, 6 février 2002, ABL.
5. Quartiers où les voitures peuvent circuler le jour du chabat, à la différence des quartiers orthodoxes
de Jérusalem.
6. B. Lévy, Libération, 16 février 2002.
7. Fête du don de la Torah.
8. Galettes de pommes de terre râpées, mets traditionnel de Hanouka chez les Juifs d’origine
polonaise.
9. Chant de ‘Hanouca.
10. B. Lévy, conférence au Bnai Brith, Jérusalem, 17 décembre 2002.
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