A la vie
Sartre, déjà
C’est Alain Geismar qui a organisé le rendez-vous. Sartre et Benny se
rencontrent dans un café de Montparnasse, La Coupole. Pour Sartre, Pierre
Victor n’était qu’un personnage, un mythique chef de bande, « une sorte de
Milord l’Arsouille, c’est-à-dire un chef révolutionnaire qui tantôt était lié aux
Chinois, tantôt était un bourgeois riche mais d’opinion valable, tantôt un
politique profond suivi par une masse. J’étais assez curieux de te voir ce matin-
là […]. Et toujours le secret. Quand on parlait de toi, c’était “on ne sait pas s’il
viendra”. Bref, un personnage mystérieux27. »
Il voit arriver ce jour-là un tout jeune homme plutôt maigrichon, au regard
ardent, et qui n’a certes rien d’un dandy. Benny connaît Sartre depuis
l’adolescence ; il avait dévoré L’Être et le Néant (il ne le savait pas tout à fait par
cœur, à la différence de Pierre Goldman qui se promenait toujours avec un
exemplaire du livre sous le bras). Il avait médité la Critique de la raison
dialectique. Dès ce moment-là, en 70, quelques années donc avant l’accident de
santé de Sartre, s’établit une vraie relation entre Sartre et Benny, Sartre et les
maos.
« Ce qui m’a plu immédiatement, c’est que tu m’as paru plus intelligent que
la plupart des politiques que j’avais vus jusque-là, en fait les communistes. Et
beaucoup plus libre. Tu ne refusais pas de traiter les sujets moins politiques, le
genre de conversation que j’aimais avoir avec les femmes […]. Tu étais quand
même un mec, avec des qualités féminines28. »
Sartre avait connu le sort peu glorieux et décevant des compagnons de route
du PCF : utilisation maximum, respect epsilon, réciprocité nulle. Il avait avalé
la pilule par désir de rencontrer « le prolétariat », puisque le PCF était censé le
représenter. Au début des années soixante, à la fin de la guerre d’Algérie, pour
des étudiants de lettres, être publié dans Les Temps modernes, la revue que
Sartre avait créée à la Libération, était un titre de gloire ; mais en 68, Sartre
n’est plus en phase avec le mouvement, même s’il le soutient.
Avec les maos, l’entente est immédiate sur des principes fondamentaux de
l’action politique :
– l’exigence morale, la révolte contre l’injustice considérée comme le
principal déclencheur d’action : « Les maos me rajeunissent par leurs
exigences. » « Ce […] qui est une forte relation entre vous et moi, c’est l’idée
que vous avez de la morale, l’idée que l’amour de la Justice et la haine de
l’Injustice sont des forces réelles qui poussent le peuple à agir. Donc vous ne
faites jamais de machiavélisme29 » ;
– l’exercice de la souveraineté populaire même sur des secteurs limités –
adaptation libre de la tactique maoïste de la zone libérée : « Je suis pour vous
parce que, au moins apparemment, vous voulez préparer une société qui ne
sera pas fondée sur l’autodomestication de l’homme, mais sur sa
souveraineté30 » ;
– enfin, tout est politique : « Tout est politique, c’est-à-dire tout met en
cause la société dans son ensemble et débouche sur sa contestation31. »
À La Cause du peuple, Sartre n’est pas un directeur potiche. Les discussions
n’aboutissent pas toujours à une position commune. Le discord s’inscrit dans
les colonnes du journal.
Ce qui le rendait heureux : enfin des actes ! Diffuser La Cause du peuple
interdite, ériger un tribunal pour juger la direction des Houillères. Enfin la
possibilité d’un rapport direct avec des ouvriers ! Les railleurs ont eu la partie
facile : le petit Sartre avec sa grosse canadienne, perché sur un tonneau pour
haranguer les ouvriers à la sortie de Renault-Billancourt. On peut toujours
sourire, mais chapeau bas devant l’intégrité de l’acte, l’insouci de briser l’image
du penseur pure conscience de survol que sa notoriété rend intouchable. Les
temps étaient définitivement derrière lui où, simple spectateur, il regardait
défiler les foules du Front populaire.
La GP dissoute par Marcellin, vive l’ex-GP ! C’est la grande métamorphose.
Les « organisations de masse » fleurissent : Secours rouge, comités Vérité et Justice, associations de mal-logés. Michel Foucault au fin sourire met sur pied
le GIP (Groupe d’information sur les prisons). Intellectuels et artistes de
cinéma, peintres, chanteurs apportent leur soutien. Avec Maurice Clavel, un
organe d’information indépendant est créé, l’APL, Agence de presse
Libération, dont la cheville ouvrière est Jean-Claude Vernier, surnommé
Tataouin, allez savoir pourquoi. Un nouveau journal paraît : J’accuse, qui
fusionne bientôt avec une Cause du peuple renouvelée d’où l’icône Mao a été
supprimée pour plus de conformité à cette nouvelle période qui s’ouvre :
élargissement du front démocratique. Tout cela financé par des dons, en
particulier quelques héritages que les bénéficiaires abandonnent à La Cause.
Pendant ce temps, dans l’ombre, opère la NRP (Nouvelle Résistance
populaire). Enlèvement de de Grailly, techniquement imparfait mais qui est
une réussite médiatique : le gouvernement est obligé de lever le secret du
scandale des abattoirs de la Villette ; saccage des locaux de Minute ; razzia chez
Fauchon pour distribuer ensuite le butin dans les bidonvilles.
C’est au début de cette époque, en 71, que Benny se voit doté d’un
supplément de pseudo dans un petit livre écrit par une journaliste « qui me
détestait déjà32 ». Il était « Pierre », il devient Pierre Victor. Victor, le vainqueur.
À moins qu’elle n’ait été frappée par une ressemblance avec le Victor de Rabbi
Jacob, interprété par Louis de Funès, ou par l’association jeunesse-pouvoir dans
Victor, ou les Enfants au pouvoir.
L’ampleur des manifs, des protestations, la qualité de ceux qui se ralliaient –
intellectuels, artistes, comédiens, exclus du PC fidèles à l’esprit de la
Résistance (celle qui travaillait à l’anéantissement des nazis, pas celle des
manœuvres politiciennes d’après la Libération) – entretiennent l’illusion de
bouleversements imminents. Nous n’avions pas à nous soucier de l’après. Nous
vivions, intensément, une succession de présents.
Jusqu’au premier choc : la mort de Pierrot33.