A la vie

Léo Lévy · Chapitre 16 sur 36

Pages du PDF

A la vie

Sartre, déjà

 

C’est Alain Geismar qui a organisé le rendez-vous. Sartre et Benny se

rencontrent dans un café de Montparnasse, La Coupole. Pour Sartre, Pierre

Victor n’était qu’un personnage, un mythique chef de bande, « une sorte de

Milord l’Arsouille, c’est-à-dire un chef révolutionnaire qui tantôt était lié aux

Chinois, tantôt était un bourgeois riche mais d’opinion valable, tantôt un

politique profond suivi par une masse. J’étais assez curieux de te voir ce matin-

là […]. Et toujours le secret. Quand on parlait de toi, c’était “on ne sait pas s’il

viendra”. Bref, un personnage mystérieux27. »

Il voit arriver ce jour-là un tout jeune homme plutôt maigrichon, au regard

ardent, et qui n’a certes rien d’un dandy. Benny connaît Sartre depuis

l’adolescence ; il avait dévoré L’Être et le Néant (il ne le savait pas tout à fait par

cœur, à la différence de Pierre Goldman qui se promenait toujours avec un

exemplaire du livre sous le bras). Il avait médité la Critique de la raison

dialectique. Dès ce moment-là, en 70, quelques années donc avant l’accident de

santé de Sartre, s’établit une vraie relation entre Sartre et Benny, Sartre et les

maos.

« Ce qui m’a plu immédiatement, c’est que tu m’as paru plus intelligent que

la plupart des politiques que j’avais vus jusque-là, en fait les communistes. Et

beaucoup plus libre. Tu ne refusais pas de traiter les sujets moins politiques, le

genre de conversation que j’aimais avoir avec les femmes […]. Tu étais quand

même un mec, avec des qualités féminines28. »

Sartre avait connu le sort peu glorieux et décevant des compagnons de route

du PCF : utilisation maximum, respect epsilon, réciprocité nulle. Il avait avalé

la pilule par désir de rencontrer « le prolétariat », puisque le PCF était censé le

représenter. Au début des années soixante, à la fin de la guerre d’Algérie, pour

des étudiants de lettres, être publié dans Les Temps modernes, la revue que

Sartre avait créée à la Libération, était un titre de gloire ; mais en 68, Sartre

n’est plus en phase avec le mouvement, même s’il le soutient.

Avec les maos, l’entente est immédiate sur des principes fondamentaux de

l’action politique :

– l’exigence morale, la révolte contre l’injustice considérée comme le

principal déclencheur d’action : « Les maos me rajeunissent par leurs

exigences. » « Ce […] qui est une forte relation entre vous et moi, c’est l’idée

que vous avez de la morale, l’idée que l’amour de la Justice et la haine de

l’Injustice sont des forces réelles qui poussent le peuple à agir. Donc vous ne

faites jamais de machiavélisme29 » ;

– l’exercice de la souveraineté populaire même sur des secteurs limités –

 adaptation libre de la tactique maoïste de la zone libérée : « Je suis pour vous

parce que, au moins apparemment, vous voulez préparer une société qui ne

sera pas fondée sur l’autodomestication de l’homme, mais sur sa

souveraineté30 » ;

– enfin, tout est politique : « Tout est politique, c’est-à-dire tout met en

cause la société dans son ensemble et débouche sur sa contestation31. »

À La Cause du peuple, Sartre n’est pas un directeur potiche. Les discussions

n’aboutissent pas toujours à une position commune. Le discord s’inscrit dans

les colonnes du journal.

Ce qui le rendait heureux : enfin des actes ! Diffuser La Cause du peuple

interdite, ériger un tribunal pour juger la direction des Houillères. Enfin la

possibilité d’un rapport direct avec des ouvriers ! Les railleurs ont eu la partie

facile : le petit Sartre avec sa grosse canadienne, perché sur un tonneau pour

haranguer les ouvriers à la sortie de Renault-Billancourt. On peut toujours

sourire, mais chapeau bas devant l’intégrité de l’acte, l’insouci de briser l’image

du penseur pure conscience de survol que sa notoriété rend intouchable. Les

temps étaient définitivement derrière lui où, simple spectateur, il regardait

défiler les foules du Front populaire.

La GP dissoute par Marcellin, vive l’ex-GP ! C’est la grande métamorphose.

Les « organisations de masse » fleurissent : Secours rouge, comités Vérité et Justice, associations de mal-logés. Michel Foucault au fin sourire met sur pied

le GIP (Groupe d’information sur les prisons). Intellectuels et artistes de

cinéma, peintres, chanteurs apportent leur soutien. Avec Maurice Clavel, un

organe d’information indépendant est créé, l’APL, Agence de presse

Libération, dont la cheville ouvrière est Jean-Claude Vernier, surnommé

Tataouin, allez savoir pourquoi. Un nouveau journal paraît : J’accuse, qui

fusionne bientôt avec une Cause du peuple renouvelée d’où l’icône Mao a été

supprimée pour plus de conformité à cette nouvelle période qui s’ouvre :

élargissement du front démocratique. Tout cela financé par des dons, en

particulier quelques héritages que les bénéficiaires abandonnent à La Cause.

Pendant ce temps, dans l’ombre, opère la NRP (Nouvelle Résistance

populaire). Enlèvement de de Grailly, techniquement imparfait mais qui est

une réussite médiatique : le gouvernement est obligé de lever le secret du

scandale des abattoirs de la Villette ; saccage des locaux de Minute ; razzia chez

Fauchon pour distribuer ensuite le butin dans les bidonvilles.

C’est au début de cette époque, en 71, que Benny se voit doté d’un

supplément de pseudo dans un petit livre écrit par une journaliste « qui me

détestait déjà32 ». Il était « Pierre », il devient Pierre Victor. Victor, le vainqueur.

À moins qu’elle n’ait été frappée par une ressemblance avec le Victor de Rabbi

Jacob, interprété par Louis de Funès, ou par l’association jeunesse-pouvoir dans

Victor, ou les Enfants au pouvoir.

L’ampleur des manifs, des protestations, la qualité de ceux qui se ralliaient –

intellectuels, artistes, comédiens, exclus du PC fidèles à l’esprit de la

Résistance (celle qui travaillait à l’anéantissement des nazis, pas celle des

manœuvres politiciennes d’après la Libération) – entretiennent l’illusion de

bouleversements imminents. Nous n’avions pas à nous soucier de l’après. Nous

vivions, intensément, une succession de présents.

Jusqu’au premier choc : la mort de Pierrot33.