A la vie
Initiation à L’étude : Strasbourg
La ville me laissait plutôt froide, mais nous avions été séduits par la gaîté et
la vivacité des familles autour de la yeshiva des étudiants, et par la sérénité, la
tranquille assurance des familles alsaciennes de vieille souche ou de celles
venues de la communauté de la rue Cadet1.
Nous avons trouvé un appartement au troisième étage d’un immeuble
ancien du boulevard d’Anvers, pas très loin de la frontière avec l’Allemagne.
Côté cour et côté rue, nos fenêtres donnent sur des frondaisons. Un vaste
couloir au parquet défoncé, une immense chambre d’enfants et, pour Benny,
un bureau qui, à l’occasion, sert de chambre d’amis. Les amis, les anciens
copains passent à la maison. Avec Adrienne, je vais attendre Rachel à la sortie
de l’école. Adrienne, sa haute silhouette excentrique, ses cheveux très courts et
violemment colorés font sensation.
L’immeuble est un microcosme de la société alsacienne : au rez-de-chaussée,
un couple de retraités et leur fils, au cerveau atteint à la suite d’un accident,
dont le hobby est d’agresser les commerçants juifs dans leurs magasins. Mais
nous, il nous « protège ». Une très gentille vieille dame vit seule au premier. Au
deuxième, une famille catholique pratiquante qui fuit le bruit que nous faisons
et finira par déménager. À leur demande, Benny a rencontré le curé de la
paroisse. Discussion sur la casherout, le paganisme, le judaïsme, la mythologie,
la Bible. « Jésus est venu pour accomplir la loi, pas pour l’abolir. — Dans ces
conditions, réplique Benny, pourquoi ne pas faire les mitsvot ? » Le curé le
regarde et dit : « Eh bien justement, je ne sais pas. » C’était un curé honnête2.
Cette famille est remplacée par une dame sympathique, professeur d’histoire, et
son chat. Au quatrième, une famille protestante. Tout en haut, les gardiens,
une famille d’immigrés espagnols. Pas de problème pour la soucca : nos voisins
acceptent qu’on la construise dans la cour ; tous connaissent les fêtes juives.
Nous emménageons. Pour refaire les peintures, nous avons embauché un
jeune de la yeshiva, passionné d’échecs, comme René. Au rythme de trois
coups de pinceau, une partie d’échecs, les choses n’avancent pas beaucoup.
Heureusement, le fidèle Phiphi arrive, qui combine l’énergie d’un ancien
champion de rugby et l’efficace rapidité d’exécution d’un ancien militant. Je
supporte mal les odeurs de peinture. Je l’ignore encore, mais c’est Michaël qui
s’annonce.
Maintenant que nous sommes installés, il faut que nous songions à… nous
marier ; à nous marier sous la ‘houpa3. La ketouba4 est une simple feuille,
imitation parchemin, sans fioriture aucune. Quatre hommes tendent un talith
au milieu du couloir. Il y a peu de monde : les enfants, quelques amis, les
étudiants de la yeshiva. Le rav se tourne de tous côtés : « Où est la mariée ? » Je
suis tout près, mais en fichu et pas maquillée, dans ma plus jolie robe mais qui
date un peu, je ne me détache pas vraiment des autres femmes présentes.
Benny s’applique à prononcer la formule qui réalise notre lien. On se connaît
depuis vingt ans et pourtant l’émotion est intense. Bob n’est pas loin de
pleurer. Puis ce sont les danses, les lignes mouvantes des hommes qui avancent
vers les mariés et se retirent au rythme syncopé des chants entonnés à pleine
voix. Rachel, quatre ans, perchée sur les épaules d’Abraham A., se réjouit de la
fête.
Quelques mois plus tard, nous nous retrouvons à l’hôpital civil de
Hautepierre. Michaël naît. On l’a déposé entre mes bras ; je lui parle et caresse
sa petite bouille toute ronde. Il écoute gravement. On chuchote : « Qu’est-ce
qu’elle fait ? — Elle lui parle. » Un interne vient me prendre le bébé pour un examen complémentaire. La jeune sage-femme stagiaire remballe dans la
précipitation ses affaires et se sauve. Quand, le lendemain matin, le bébé ne
m’étant toujours pas rendu, Benny va pour s’informer, il rencontre le vide.
Chacun se dérobe et le renvoie à un autre responsable, jusqu’à ce qu’il
parvienne au chef de service. Il me revient ravagé : « Le bébé est mongolien. »
Je suis soulagée. Pendant quelques secondes d’angoisse, j’ai cru qu’il allait
m’annoncer la mort de l’enfant.
Quand nous rentrons à la maison, Benny se rassérène. Me voir avec le bébé
éloigne les fantasmes que fait naître le mot. L’administrateur de la yeshiva des
étudiants, Francis Ach, lui parle de la méthode Doman, mise au point à
Philadelphie, pratiquée aussi par une équipe anglaise. C’est une méthode qui
exige un gros investissement en temps, en énergie, et une aide nombreuse.
Celle-ci nous est venue de toutes les communautés de Strasbourg, sans faiblir,
pendant des années. L’effet le plus positif de notre choix, c’est qu’il a modifié le
regard des autres sur Michaël : il est devenu un enfant qu’il fallait aider, ce
n’était plus un petit monstre.
« Lévinas ne semble même pas se douter qu’une part vive de la douleur pure
du déficient mental vient d’autrui. Pour ce dernier, l’enfer, c’est sans ambiguïté
les autres5. »
Michaël a su épeler l’alphabet hébreu à trois ans et lire à cinq ; pour le
français, bien qu’on ait commencé plus tôt, cela a pris plus de temps.
Pour le programme de stimulation physique, ramper et avancer à quatre
pattes, il faut l’encourager de la voix, avec des chants et des percussions ; Benny
et René, aidés des volontaires, se donnent à fond. Pour la partie jeu de ballon et
course, cela concerne Benny, qui emmène les enfants au parc de l’Orangerie.
Une canette de boisson les récompense de leur effort. Quand Michaël grandit,
Benny lui enseigne le ‘Houmach6. Il met tout son talent d’acteur à jouer la
rencontre d’Éliézer et de Rivka ou celle de Joseph et ses frères. Avec Michaël, Benny apprend que, parfois, le rapport à la Torah peut ne pas passer par le
sekhel, l’intellectualité.
Chaque semaine, on accompagne en famille Benny à la gare : il part
enseigner à Paris. Il dort alors chez sa mère ou chez les Dembo, que nous avons
connus à Strasbourg : Haïm, à la silhouette rebondie, une belle voix profonde,
de l’autorité, de l’humour7, et Jessica, menue, vive et souriante.
Au retour, nous faisons halte à la pâtisserie Meyer pour compenser l’absence
par quelque gâterie.
Pour les congés scolaires, tant que les enfants sont petits – Batsheva naît un
an après Michaël –, on ne va pas plus loin que les Vosges, en village de
vacances ou en gîte, avec d’autres familles de Strasbourg. C’est là que Benny,
anxieux, attend des nouvelles de sa titularisation. C’est Phiphi, le fidèle, qui lui
annonce la victoire au téléphone.
Plus tard, on poussera jusqu’aux Alpes et à Verdier. Quel que soit l’endroit,
le programme de Benny ne varie pas beaucoup – limoud : le daf ha-yomi8 et
l’étude des commentaires sur la paracha (à chaque repas de chabat, un point est
commenté et la participation des enfants requise) ; lectures pour préparer les
cours de l’année. Pour reprendre des forces, longues randonnées pédestres.
Congé ou pas, pour préparer chabat, on se partage le travail. À Benny
revient la préparation des viandes, poulet soigneusement frotté à l’ail et
saupoudré de cumin, ragoût de bœuf qui mijote toute la nuit ; à moi, le pain,
les salades et les desserts. Benny s’enveloppe d’un grand tablier de toile bleue –
quelquefois le tablier est plus coquet, il s’orne de petites fleurs. Ce temps où
l’on se retrouve tous les deux à s’activer dans la cuisine est un moment
privilégié de discussions et d’échanges, jusqu’à l’instant fatidique où tout
s’accélère et se bouscule. C’est aussi le moment des visites impromptues –
Benny interrompt ses opérations culinaires pour offrir sa spécialité : le café
turc.
Comme Benny enseigne à l’université et qu’il a gardé des liens hors du
monde de la Torah, on le suppose apte à aider les personnes aux parcours les
plus extraordinaires. Ainsi lui adresse-t-on un jour une jeune femme, silhouette
fragile et comme cassée. Elle était mère supérieure d’un couvent quand elle a
appris qu’elle était juive. Sa mère, juive hongroise, avait aidé Raoul Wallenberg9
à sauver des Juifs. Elle s’était juré de « sauver » aussi sa fille, qu’elle avait donc
élevée comme une chrétienne. Devenue mère supérieure, la jeune femme avait
commencé à allumer les bougies le vendredi soir, à manger casher ; puis elle a
décidé d’aller se confier à Lustiger, qui lui a répondu : « On peut être juif dans
l’Église et aller très loin ; mais pas de mitsvot ! »
Benny est également sollicité pour des conférences, à Strasbourg, dans de
petites villes et des villages d’Alsace, ailleurs en France. À Caen, pour
l’inauguration d’un musée, le colloque est si peu productif de son point de vue
qu’il se jure bien qu’on ne l’y reprendra plus.
La conférence qui fait événement, c’est le débat sur la laïcité avec Alain
Finkielkraut, salle René-Hirschler, la grande salle communautaire de
Strasbourg. On est juste après l’affaire du foulard10. Des étudiants de Benny
sont venus de Paris. Le débat est rude, devant un public très partagé. Beaucoup
plus tard, ce débat sera repris à Jérusalem puis à Paris, mais le ton en aura bien
changé, même si, au fond, les arguments restent à peu près les mêmes. Alain
Finkielkraut défend l’école, la culture et les valeurs républicaines. Benny craint
les retombées d’une loi contre le port du foulard pour le port de la kippa et le
repos du chabat. Pour lui, la laïcité est le nom donné par la doxa à l’autonomie
perverse du politique.
La majeure partie de son temps, Benny la consacre au limoud. À la yeshiva
des étudiants puis à Eshel, il a appris auprès de maîtres qui lui ont donné accès
à des « morceaux choisis ». Il a eu des compagnons d’étude venus comme lui au
limoud après un parcours universitaire ; d’autres, pas toujours munis du sacro-
saint baccalauréat, avaient reçu essentiellement une formation juive.
C’est avec le rav Pinto qu’il apprend à se frayer un chemin dans le maquis
des commentaires talmudiques. Son bon sourire, sa patience infinie devant les
tâtonnements et les balbutiements des débutants : il fallait toute cette douceur
pour apaiser le tourment de Benny qui passait des nuits sur des Tossafot11, en se
lamentant : « Rendez-moi, rendez-moi la clarté de Descartes ! »
À Bnei Brak, un jeune étudiant de la yeshiva de Slobodka, à ses heures
perdues, s’intéresse à la philosophie. Il découvre les livres de Lévinas, lui écrit.
Pas de réponse. Un jour, il tombe sur un article de journal qui relate
l’étonnante aventure d’un ancien chef révolutionnaire, philosophe parti en
yeshiva à Strasbourg. Le jeune homme vient d’Alsace. Quand il retourne chez
lui pour les congés de Pessa’h, il rencontre Benny et teste son rapport à l’étude.
Pendant quelques années, ils étudieront ensemble chaque Pessa’h, jusqu’au
moment où Éric A. s’installe pour une plus longue période à Strasbourg avec sa
toute jeune femme. Ils étudient alors ensemble chaque jour. Trois années
intenses durant lesquelles Benny découvre l’étude classique, telle qu’elle se
pratique dans les grandes yechivot israéliennes. Ils préparent ensemble le
séminaire sur les mitsvot des Benei Noa’h que Benny donne quand il se rend à
Paris. L’approfondissement de son limoud donne à Benny une idée plus claire
de ce qu’il peut offrir en partage aux « copains » qui ne sont pas juifs et à
quelques-uns de ses étudiants de Paris-VII.
Cette alliance de l’étudiant classique et de Benny provoque l’intérêt d’autres
étudiants présents à Strasbourg. Aussi Benny et Éric A. étudient-ils, chacun de
leur côté, d’autres thèmes avec d’autres compagnons d’étude (haverim).
Presque tous sont d’origine marocaine. Benny leur envie leur imprégnation des
textes juifs, les versets qui leur viennent sans effort aux lèvres dès qu’ils les
convoquent. Il admire le Juif « simple » qui, affairé toute la journée, trouve la
force de se lever une heure plus tôt le matin pour étudier une page de Guemara
ou lire une page du Zohar.
Cette effervescence née autour d’eux étant bientôt ressentie comme une
menace, ils doivent quitter la yeshiva. Après quelques semaines d’errance, ils
sont accueillis à la yeshiva d’Eshel, à la fois lieu d’enseignement pour jeunes
garçons et communauté séfarade. Benny découvre le rituel séfarade, les
mélodies portées par la belle voix du rav Wizman qui, comme son nom ne
l’indique pas, vient du Maroc. Nous sommes toujours dans l’incertitude quant
à l’appartenance du père de Benny mais comme il a vécu toute son enfance
dans la maison de ses grands-parents maternels, décision a été prise que nous
serions séfarades. René, lui, choisit une schule polonaise.
Michaël souffre d’une cataracte. Faut-il l’opérer ? Le jeune chef du service
d’ophtalmologie, José Sahel, vient nous voir pour discuter de la chose. Il
devient l’un des compagnons d’étude de Benny, qui le trouve
exceptionnellement doué. Ils étudieront ensemble pour arriver à trancher cette
question : doit-il abandonner la médecine pour se consacrer au limoud ou bien
faut-il qu’il continue ses recherches, qui sauveront la vue à de très nombreux
patients mais ne lui laisseront guère de temps pour étudier ? Ils ont tranché en
faveur des recherches. Moitié plaisantant, moitié sérieux, Benny n’appelait plus
José que « le futur prix Nobel ».
Quand Éric A. retourne à Bnei Brak, Benny sait que l’avenir de son limoud
est en Eretz Israël. C’est là-bas que se trouvent les lieux d’étude les plus
exigeants. Il va enfin pouvoir être vraiment guer tochav, étranger résident12.
1. La communauté de la rue Cadet fut après la guerre une des rares communautés orthodoxes de Paris.
2. Anecdote rapportée par B. Lévy dans son séminaire « Philosophie de la Révélation ? Schelling,
Rosenzweig, Lévinas », Jérusalem, Institut d’études lévinassiennes, 2001-2002, seizième séance, 20 mars 2002, ABL.
3. Dais nuptial.
4. Contrat de mariage.
5. B. Lévy, Être juif, op. cit., p. 68.
6. Le Pentateuque.
7. Haïm (Richard) Dembo (1948-2004) était un réalisateur de films dont le plus connu est La
Diagonale du fou (1983).
8. Où qu’ils se trouvent dans le monde, les Juifs pratiquants étudient chaque jour la même page de
Talmud (daf ha-yomi).
9. Raoul Wallenberg : diplomate suédois qui, en poste en Hongrie pendant la guerre, a sauvé des
milliers de Juifs. Arrêté par les Soviétiques, il est mort on ne sait quand ni comment.
10. Débat autour de la législation sur le port de signes religieux à l’école.
11. Commentaires du Talmud ajoutés par les gendres et petits-fils de Rachi.
12. Cf. Lévitique 25:23 : « Nulle terre ne sera aliénée irrévocablement car la terre [il s’agit de la terre
d’Israël] est à moi : vous n’êtes que des étrangers domiciliés (guérim ve-tochavim) chez moi. »
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