A la vie
Les Palestiniens
l’usine, drapeaux rouges en tête, ont occupé les bureaux pendant quelques
heures. Cette action était le premier exploit de la NRP (Nouvelle Résistance
populaire). À sa tête : Antoine, le pseudonyme d’Olivier Rolin, ses seconds :
Tarzan et le beau Benoît, au visage ciselé, qui, avec un sourire en coin, ne
m’appelait que « la mère ».
En 1969, l’usine de Flins a produit plus de trois cent mille voitures.
À ce langage de la révolte, les plus sensibles, les plus réceptifs étaient les
travailleurs immigrés, à qui échouaient les tâches les plus pénibles, et les laissés-
pour-compte dans les syndicats traditionnels. Venus du Maroc, de Tunisie ou
d’Algérie, leur diversité d’origine générait des conflits, par contre tous
vénéraient Nasser. Le sort du Palestinien devait leur permettre de surmonter les
antagonismes nationaux.
Les Palestiniens
Les Palestiniens, c’est moi qui les ai inventés.
(Plaisanterie de Benny)
Le message est parvenu à Benny par l’intermédiaire du frère aîné, Bouli : le
Fatah organise en Jordanie, où vit la majorité des réfugiés palestiniens, un
camp international pour étudiants. Benny rencontre alors Sartaoui (qui, jugé
trop modéré, se fera assassiner quatorze ans plus tard, en 1983, par un groupe
de terroristes palestiniens).
Il y aura un Juif et une femme dans la délégation, pour qu’il soit clair que le
soutien aux Palestiniens ne procède ni de la haine du Juif ni du mépris de la
femme.
Benny étant toujours interdit de séjour dans les pays sous influence
communiste et les pays arabes, c’est Alain Geismar qui va représenter la GP. La femme pressentie est Judith Miller, qui refuse énergiquement. En cas de
défection, dans mon rôle habituel d’ultime recours, ou plus vulgairement de
bouche-trou, je dois la remplacer. Pourtant, j’aurais plutôt eu envie d’aller
taquiner le bourgeois sur les plages chics – une des opérations GP prévues pour
l’été. Mais peut-être vais-je quand même y échapper. Je crois qu’un bébé
s’annonce et si cela se confirme, Benny et moi sommes d’accord, pas question
de partir. On attend avec impatience le résultat du test ; hélas ! négatif.
Comme la délégation française est déjà partie, je rejoins à Bruxelles une
délégation de marxistes-léninistes prochinois. Le voyage est d’un ennui mortel.
Ma voisine, secret oblige, refuse tout échange.
Arrivés à Amman, nous passons à la douane. Des fonctionnaires jordaniens
portant le kéfié, assis à intervalles réguliers le long du tapis roulant, surveillent
les bagages. Derrière chacun d’eux, des fedayin, de sympathiques jeunes en
treillis, fusils à l’épaule, échangent des plaisanteries. Mes compagnons de
voyage ont été chargés d’un énorme colis de médicaments à livrer au camp.
Lorsque les douaniers font mine d’en vérifier le contenu, fini de plaisanter.
Quelques paroles impératives des fedayin. Le douanier se crispe mais
obtempère. Un an plus tard, Septembre noir20 sera sa revanche.
Étape suivante : on nous reçoit dans un petit bureau avant de nous
embarquer vers le camp. Le colis de médicaments est livré. Un appel. Une
vieille femme entre, portant un seau et un balai. Elle se prend la tête entre les
mains, se balance et psalmodie : « Ma terre, ma terre, on m’a pris ma terre ! »
Cela dure quelques minutes puis, sur un geste du fedaï, la vieille femme cesse
aussitôt, reprend son seau et son balai et disparaît derrière la porte. La
représentation est terminée.
Le camp avait d’abord été installé près de la frontière du Jourdain, où de
sérieux accrochages entre fedayin et armée israélienne s’étaient produits. Après
quelques survols d’avions menaçants, les « invités » avaient furieusement
protesté : oui pour la propagande, non pour le danger ; à la suite de quoi, le camp avait été déplacé près d’Amman. C’est là que nous avons débarqué. Je
retrouve Alain Geismar et Olivier de S. Il y a semble-t-il des Anglais et des
Américains. Je me lie peu. J’accomplis avec effort ce pour quoi nous sommes
venus : creuser des abris – qui ne serviront à rien : des massacres auront bien
lieu mais ils seront le fait des Bédouins du roi Hussein, il n’y aura pas de
bombardements – et rendre visite à des familles. Dans les camps de réfugiés, du
dénuement, mais ce n’est ni la misère indigne ni le sordide des bidonvilles.
Souvent, le long des tentes, une bande de terre cultivée où poussent quelques
légumes et quelques fleurs. On entre dans une tente. Un vieillard est assis sous
la photo d’un jeune homme. J’écoute, sans broncher, vanter les exploits de ce
héros de la guerre de 48. À aucun moment je ne fais le lien entre ce combattant
et des cousins venus en Israël après les camps de concentration et qui m’avaient
chaleureusement reçue, cinq ans auparavant. Ils existaient quelque part dans
mon cœur, en deçà de la mémoire. Existence silencieuse, séparée, recouverte
par le discours idéologique.
La fierté du Fatah, ce sont les « lionceaux », des garçons de huit à douze ans
entraînés à la guérilla.
On demande des donneurs de sang pour une étudiante qui a eu un accident.
Avec d’autres, je me propose. Au lieu du tube habituel, on me tire un bocal qui
me semble énorme. « Ils doivent en prendre pour leur propre réserve », suppose
Alain.
L’épisode est devenu légendaire dans la famille. J’étais « celle qui avait donné
son sang pour les Palestiniens ». Ce n’était pas une louange.
Je ne supporte ni la nourriture du camp ni notre tente étouffante. Seul vrai
repos, les branches d’un vieux figuier.
Le soir, au moment des conférences, je suis trop épuisée pour les suivre – je
m’endors. Une seule me tient éveillée : une conférence sur la question juive, où
la brochure de Marx est abondamment citée. « Mais c’est de l’antisémitisme ! » Alain ne répond pas. Il refusera cependant de parler à leur radio en tant que
Juif s’adressant aux Juifs21.
Le rapport de voyage écrit pour le bureau politique de la GP est
parfaitement et théoriquement limpide : les Palestiniens sont l’avant-garde de
la lutte des pays arabes et du Proche-Orient – c’est par la lutte que sera établie
une Palestine laïque et démocratique. Le Fatah et l’OLP sont les représentants
du peuple palestinien.
Dans l’un des énoncés de la plate-forme politique des Comités Palestine, les
rédacteurs se soucient de lier les racismes antijuif et antiarabe : « Les CP luttent
contre le sionisme et le racisme antijuif qui sont à l’origine de la création de
l’État d’Israël et contre l’exploitation raciste (antijuive ou antiarabe) du
problème palestinien par les groupes fascistes et néo-fascistes. »
Cela n’empêchera pas les ouvriers immigrés maghrébins de diffuser Feddaï,
le journal des CP, en clamant : « Lisez Feddaï, le journal antisémite ! » Les
militants d’origine intellectuelle essayent vainement de corriger, d’expliquer.
En octobre 1972, après les attentats de Munich, Benny rêve encore d’une
Palestine démocratique qui serait une terre d’asile pour tout Juif persécuté.
Mais, corrige-t-il aussitôt, c’est impossible : le principal allié des Palestiniens est
aussi un pouvoir qui persécute les Juifs.
La clause « souffrance juive » a joué. Le délire utopique ne peut annihiler le
réel de la souffrance juive, il le touche de trop près.
À la fin de l’été, nous nous retrouvons, Benny et moi, avec Alain, Redith et
François, leur fils aîné, sur la côte normande. Repas en commun le soir. Alain
nous fait découvrir son canard à l’orange. Longues discussions.
Pour Benny commence le cycle de préparation de textes, pour réunions
restreintes, de bilans, pour réunions élargies. Usage métaphorique de concepts
tirés des écrits militaires de Mao – « base arrière », « zone libérée », « longue
marche », « oser lutter, oser vaincre » – qui nimbent chaque petite action d’une
aura épique. Vocabulaire belliqueux qui, plus profondément, correspond au désir de Benny d’en découdre avec la France des « salauds » selon Sartre,