A la vie

Léo Lévy · Chapitre 23 sur 36

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A la vie

Sortir de la Vision Politique du Monde. Exténuation des Tenant-Lieu

SORTIR DE LA VISION POLITIQUE DU MONDE

EXTÉNUATION DES TENANT-LIEU

 

Dix ans s’écoulent entre la fin de la GP et le départ à Strasbourg. Pendant

ces années, nous passons d’un lieu à l’autre, de Boulogne à Eaubonne et

d’Eaubonne à Groslay. Boulogne, c’est la période glauque de l’après-

dissolution ; Eaubonne, l’expérience communautaire ; Groslay, fin de

l’expérience communautaire, début de la halakha1.

Sartre, le bienveillant, est le principal interlocuteur de Benny. Interlocution

qui prend vraiment fin non pas avec la mort de Sartre, mais avec Le Nom de l’

homme, en 1984, un petit livre dense de moins de deux cents pages qui

concentre vingt-deux cahiers d’écolier remplis de notes sur L’Être et le Néant, le

Saint Genet, la Critique de la raison dialectique, Les Séquestrés d’Altona…

Alain Geismar avait proposé à Sartre d’embaucher Benny pour lui fournir

une couverture administrative, une carte de travail. Après l’accident de santé

qui prive Sartre presque totalement de la vue, le rôle de Benny va changer.

Sartre pensait d’abord qu’il l’aiderait à faire le quatrième tome de L’Idiot de la

famille, mais cela n’intéressait pas du tout Benny et Sartre avait fini par dire :

« Ce n’est pas convenable que tu ne sois là que pour enregistrer2. » Il y eut alors

le projet d’une série de dix émissions pour la télévision sur la vie de Sartre, qui

devait être l’occasion d’une fresque historique. La première, de 1905 à 1917,

en même temps que l’enfance de Sartre, devait présenter la révolution russe et

la Belle Époque. Les « copains » ex-GP devaient effectuer les travaux (rémunérés) de recherche historique. Les autorités de la chaîne et de l’État

s’inquiètent, n’osent pas interdire, mais les tracasseries se multiplient ; d’abord

sur des questions budgétaires, puis c’est l’insulte préméditée. Le directeur de la

chaîne demande à Sartre de réaliser un bout d’essai d’après lequel on jugerait

de la validité de l’ensemble. Sartre n’accepte pas qu’on lui fasse passer un

examen et claque la porte.

L’autre projet, auquel Sartre tient beaucoup, est l’écriture d’un livre à deux,

au titre déjà trouvé : Pouvoir et Liberté. Sur son lit d’hôpital, peu avant la fin, à

Benny bouleversé, il tient à affirmer sa détermination : « Tu verras, on aura

encore le temps de le faire, ce livre3. »

L’altération de sa vision, qui lui interdit toute lecture, contraint Sartre à

inventer une nouvelle manière d’écrire, le génie consistant, comme il le dit lui-

même, à inventer une solution à une situation impossible. Ce livre devait être

le produit d’une pensée à deux, d’un nous non fusionnel. Une partie des

entretiens est une réflexion sur les possibilités de ce nous.

Avec Simone de Beauvoir, le cadre de la pensée était fixé par Sartre et, à

l’intérieur de ce cadre, elle suggérait ou critiquait. Avec Benny, c’était très

différent.

Sartre et Benny avaient en commun d’être habités par une grande violence

intérieure : pour Benny, celle de l’exil ; chez Sartre, celle engendrée, au

moment de la grande guerre, par les galopins de La Rochelle. Avec cette

manière de dépouiller hommes et faits des oripeaux de la mauvaise foi chez

Sartre, de la doxa chez Benny, ils maniaient l’écriture comme Pardaillan son

épée. Benny, à Jussieu comme à Jérusalem, exhorte son auditoire à oublier ses

lambeaux de connaissances, à aborder les textes en toute liberté. Il reprend en

leitmotiv les dernières lignes des Mots : « Rien dans les mains, rien dans les

poches… » Il partage avec Sartre le même éloignement de la nature, la même

absence d’enracinement : « Plus tard j’ai cent fois entendu les antisémites

reprocher aux Juifs d’ignorer les leçons et les silences de la nature ; je répondais : En ce cas je suis plus juif qu’eux. Les souvenirs et la douce déraison

des enfances paysannes, en vain les chercherais-je en moi. Je n’ai jamais gratté

la terre, ni quêté les nids, je n’ai pas herborisé ni lancé des pierres aux oiseaux.

Mais les livres ont été mes oiseaux et mes nids, mes bêtes domestiques, mon

étable et ma campagne4. »

De L’Être et le Néant, Benny recommandait à tout un chacun la lecture des

descriptions : le garçon de café, la femme coquette. « Si nous avons jubilé à la

lecture des scènes du garçon de café et de la femme coquette dans L’Être et le

Néant, c’est que Sartre – nous en étions sûrs – visait par-delà la mauvaise foi

une… bonne foi5. »

Cette sympathie n’est pas seulement littéraire. La notion de « conscience

diasporique6 » relève d’une affinité plus profonde : « Quand, dans sa principale

et première œuvre philosophique, L’Être et le Néant, il caractérise l’être dans sa

conscience comme un être “diasporique”, donc le rapporte explicitement à la

figure juive, on pourrait considérer que c’est une manière de parler – on aurait

tort. À voir l’insistance, la répétition régulière de ces “manières de parler”

philosophiques, il faudrait quand même soupçonner une vraie profondeur,

c’est-à-dire quelque chose qui ne tient pas seulement à la solidarité pour le Juif

victime7. »

Sartre avait permis à Benny, jeune adolescent, d’habiter la langue française.

Il achève le geste en 74 en écrivant à Valéry Giscard d’Estaing, le président de

la République, pour demander la naturalisation de Benny. Giscard d’Estaing

répond favorablement8 et, en janvier 1975, Benny devient français. On fête

l’événement chez Liliane (de l’entourage de Sartre). Autour du philosophe se

retrouvent Benny, Sophie sa mère, Glucksmann, Denis Clodic. Par gratitude,

Sartre, qui avait la capacité rare de dépasser le politique, s’abstiendra désormais

d’attaquer publiquement Giscard d’Estaing.

« Sartre n’était pas un politique. Évidemment, le Sartre que vous connaissez,

le Sartre progressiste qu’on n’aime pas, était un politique. Mais celui-là est connu de tous, je ne vais pas en parler ; moi, je vais vous parler de l’autre, qui

est le vrai, à mon avis : un Sartre qui, pour obtenir ma naturalisation, n’a pas

hésité un seul instant à écrire une lettre à Giscard d’Estaing – qui c’était,

Giscard d’Estaing ? Un galopin ! –, alors qu’il avait refusé de répondre à une

lettre du général de Gaulle – qui était quand même quelqu’un – parce que de

Gaulle, qui lui avait écrit, l’avait appelé “maître”. Sartre lui a répondu : “Il n’y a

que les garçons de café qui me parlent comme ça.” Mieux : Sartre a parlé à la

radio ; il a simplement dit au journaliste de Radio Luxembourg : “Attendez ma

mort pour diffuser ce que j’ai dit” ; cinq minutes après sa mort, celui-ci l’a

diffusé en ces termes : “Je ne peux pas attaquer politiquement Giscard

d’Estaing parce que je suis tenu par un lien de reconnaissance envers lui : il a

naturalisé Benny Lévy.” »

Tandis que, à l’intérieur du petit appartement de Sartre, assis face à face de

chaque côté de la table en bois brut à l’épais plateau grossièrement équarri, ils

remontent le temps, de la Révolution de 89, archétype de toutes les

révolutions, à la révolution anglaise, de la révolution anglaise aux hérésies du

Moyen Âge et aux textes sur la gnose, au-dehors, l’idée de révolution implose.

Les livres de Soljenitsyne commencent à être traduits. Le zek recouvre la figure

du prolétaire en acier, la voix des dissidents sort de la clandestinité. Les

dissidents, ou plus exactement ceux qui pensent autrement, sont traités soit

comme des fous – on les envoie en hôpital psychiatrique – soit comme des

voyous – on les envoie en Sibérie. Ce n’est pas seulement l’application perverse

d’une théorie juste qu’ils mettent en cause, mais la théorie elle-même.

« Le défi de Soljenitsyne : dévoiler l’agonie foncière de l’idée de révolution.

Soljenitsyne vide complètement la figure du révolutionnaire9. »

Benny n’admet pourtant ni le repli libéral – façon Raymond Aron, auquel

Sartre s’est opposé – ni le remplacement de l’homme révolutionnaire par le

chrétien. À propos du livre de Chafarévitch, un autre dissident, Le Phénomène

socialiste, il écrit : « Le retournement [de la révolution en totalitarisme] est escamoté au profit d’un déplacement : le bon, c’est le chrétien. Il y a

contradiction : il attaque la figure de l’hérétique, or elle représente, à l’époque,

la liberté intérieure que Soljenitsyne a déployée dans L’Archipel10. »

La dénonciation du totalitarisme est relayée en France par André

Glucksmann et Bernard-Henri Lévy. Malgré son amitié pour Maurice Clavel,

chez qui se réunissent régulièrement d’anciens cadres maos et parfois Michel

Foucault, Benny se tient à l’écart des « nouveaux philosophes ».

« Ce qui nous choquait, ou peut-être devrais-je commencer par dire je plutôt

que nous, ce qui nous choquait dans la “nouvelle philosophie”, c’est qu’on

puisse faire des livres comme si de rien n’était. Comme si de rien n’était, c’est-

à-dire comme si nous n’avions pas brûlé de n’en rien faire, et même mieux – ou

pis – comme si nous n’avions pas eu la tentation de brûler le livre11. »

Les échanges avec Clavel sont nombreux ; nous lui rendons visite chez lui à

Pasquin et en Bretagne où, pour un été, nous sommes voisins. Benny admire

l’ancien résistant qui a participé à la libération de Chartres, son panache : pour

un mot de son film coupé par la télévision, Clavel quitte le plateau sur un

« Messieurs les censeurs, bonsoir ! » qui stupéfie les présentateurs. Benny a

aimé son livre, Nous l’avons tous tué, « ce Juif de Socrate !… » qui réunit les deux

noms, les deux pôles de sa pensée. Il n’a pas encore les outils critiques pour

démonter cette métaphorisation du nom juif. Par contre, le retour au

christianisme de Maurice Clavel, « l’épée dans les reins », « la nuit de feu de

Pascal », lui restent étrangers.

Le choc décisif, c’est la lecture des textes de Lévinas – il lit tout Lévinas

entre 1975 et 1978 – et la rencontre avec les textes de la Cabale.

Un jour, à Eaubonne, on voit entrer quelqu’un dont il est difficile de dire, à

première vue, si c’est un vieux monsieur ou un adolescent. Il a la posture, la

démarche d’un homme vénérable, mais la chevelure noire et la silhouette

juvénile. Quand il s’approche, on est surpris par le timide sourire d’enfant.

Charles Mopsik veut rencontrer Benny. C’est un disciple de Jean Zacklad qui a été son professeur de philosophie à Yabné, le lycée juif parisien, « sans doute un

des seuls à comprendre ses cours ». Zacklad, lui-même ancien élève de

Manitou12 – qu’il avait connu au seuil de la conversion –, donne un cours

d’initiation à la Cabale. Après quelques rencontres à Eaubonne, Benny assiste

aux séances qui ont lieu chez Jean Zacklad à Paris, rue de l’Assomption. Un

été, celui-ci passe à Verdier. Il a apporté ses provisions de nourriture casher.

Pour la première fois, nous sommes confrontés aux problèmes du Juif réel en

voyage. Cela se passe dans la légèreté : Zacklad ne s’embarrasse pas d’exigences

gastronomiques et se nourrit de conserves. Quant à nous, nous sommes encore

de l’autre côté. Après les séminaires sur la Cabale qui avaient lieu rue Dieu,

près de la place de la République, Benny allait ensuite avec les copains manger

une choucroute à la brasserie du coin.

Sur le conseil de Jean Zacklad, René est envoyé au Talmud Torah13 du rabbin

Fahri. Quant à Benny, il apprend l’aleph-bet dans le Pentateuque, en

compagnie d’Arlette Elkaïm-Sartre, Évelyne, Tony et Rosine, une ex-GP, avec

Shmuel Trigano pour professeur.

À la même époque, Benny reprend la lecture de Lévinas. Dans les années

soixante, le tintamarre politique l’avait rendu sourd à sa voix. Il est revenu au

texte de Lévinas parce que, avec Sartre, ils sont arrivés à un point de butée dans

l’analyse du rapport à autrui. Il y découvre une pensée dégagée de l’horizon

politique, la réhabilitation du pharisien, un énoncé du Nom audible pour un

Juif moderne. À ce moment-là, il se reconnaît dans l’accordement entre

philosophie et Torah voulu par Lévinas. « Peut-être que cette illusion m’était

alors nécessaire », dira plus tard Benny.

En route pour Verdier, nous nous arrêtons à Junas, près de Nîmes, chez

Arlette, où Sartre prend quelques jours de vacances. Dans la maison aux vieilles

pierres, Arlette, douce et discrète, veille au bien-être du « petit vieux », à son

confort, à sa santé, et aussi à ses plaisirs : quand nous sortons prendre un pot à

la terrasse d’un café, elle lui décrit la beauté des femmes, leurs toilettes, l’éclat des bras nus. C’est à Junas que Benny fait part à Sartre de la vérité qui l’a

foudroyé ; car la vérité ne se laisse pas découvrir sur un mode pacifique, « la

vérité frappe ». Il a lu dans un petit livre de Cabale traduit en français que le

monde était créé avec des lettres14.

« Sartre regardait mon visage en feu : la vérité parlait, j’en étais sûr, et je ne

comprenais pas un mot15. »

Grâce à ce que lui rapporte Benny de ses lectures et l’effet qu’elles

produisent sur son existence – Benny, pour la première fois depuis l’enfance, a

jeûné à Kippour –, Sartre entrevoit qu’il y a une possibilité de penser à neuf la

fin de l’histoire. Chassé-croisé étonnant – Benny aurait dit « exorbitant » :

l’antique sagesse incarnée par ce jeune homme, la pensée moderne d’après-

89 dans l’homme déjà chargé d’ans. Il fallait que Simone de Beauvoir fût bien

aveuglée par la jalousie pour imaginer Sartre en train de devenir juif, alors qu’il

ne faisait qu’utiliser à des fins qui lui étaient propres, à partir d’un souci qui

était le sien, le penser autre que lui apportait Benny : comment le messianisme

juif pouvait redonner force et élan à l’idée révolutionnaire. En vérité, Sartre

était un homme de foi :

« Sartre a donc produit la thèse suivante : que du groupe en fusion ne peut

sortir qu’un groupe assermenté, du groupe assermenté ne peut sortir que la

terreur, de la terreur ne peut sortir que le culte de la personnalité – ça, c’est le

déploiement de la raison dialectique. Alors comment croire ? Pourquoi croire ?

Parce qu’il faut croire, c’est la réponse de Sartre. Incroyable ! Et après on vient

me traiter d’intégriste16… »

Il faut reconnaître que l’affection de Benny pour Sartre n’incluait pas

forcément son entourage. Benny accompagnait Sartre aux réunions du comité

de rédaction des Temps modernes, qu’il trouvait le plus souvent d’un ennui

mortel. Il y avait amené Pierre Goldman, récemment libéré. Sa désinvolture le

rafraîchissait : « Il arrivait en pantalons blancs, quinze journaux sous le bras et,

pendant que les gens, de manière onctueuse, préparaient le sommaire, il

ouvrait ses journaux – ça mettait un peu d’air frais17. » Cela n’empêcha pas

Benny de publier plusieurs articles au cours de l’année 7718. La plus grosse

affaire fut d’organiser, pour la revue, le colloque israélo-palestinien, à la

demande des Palestiniens rencontrés lors de leur voyage à Jérusalem : colloque

intitulé « La paix maintenant ? » et qui se tint dans l’appartement de Foucault.

C’est Catherine von Bülow, qui travaillait alors chez Gallimard, qui s’occupa

des détails de l’organisation :

« Je faisais l’interprète pour Sartre, qui ne parlait pas anglais. Le colloque se

tenait en anglais parce que les Israéliens et les Palestiniens ne parlaient pas tous

français. Simone de Beauvoir a amené Sartre, qui était déjà aveugle. Elle était

furieuse parce qu’il n’avait pas reconnu Foucault. Sartre se sentait mal dans

cette assemblée ; comme je traduisais, il avait du mal à tout entendre… Mais il

sentait bien que ça n’allait pas, que ça allait se terminer en queue de

poisson19. »

Des complications dès le départ : aucun intellectuel égyptien n’accepte de

participer au colloque. Du côté israélien : des intellectuels de gauche et le rav

Adin Steinsaltz, « le seul qui n’ait pas eu recours à une langue de bois ». Ce

n’est pas vraiment un dialogue, les intellectuels palestiniens s’expriment comme

s’ils étaient autour d’une table de négociations. À part Éli Ben-Gal, Sartre ne

connaît personnellement aucun des participants ; quand l’un d’eux intervient,

Benny se penche et lui nomme à l’oreille celui qui prend la parole. Pour

certains, Benny est en train de manipuler le vieux philosophe.

 

Face à la conjoncture – résurgence de l’extrême droite sous le masque plus

avenant de la « nouvelle droite », regroupement de la gauche sous l’égide du

parti socialiste –, Sartre et Benny décident de publier, sans attendre

l’élaboration complète du livre, une partie des entretiens qu’ils ont eu chaque

matin depuis cinq ans, partie destinée à refonder l’idée de gauche. Ils

paraîtront dans Le Nouvel Observateur. Ces entretiens sont enregistrés sur cassettes. Sartre les réécoute avec Arlette et indique les corrections qu’il

souhaite apporter.

Sartre et Benny s’attendent à de vives réactions. Benny lui-même a été

surpris par les propos de Sartre remettant en cause certains de ses dits : il

affirme, par exemple, ne pas avoir connu l’angoisse ; à propos de la résurrection

des corps et du rapport des Juifs à leur Dieu, Sartre renverse ce qu’il a écrit

précédemment, en cela fidèle à lui-même, si l’on en croit Simone de Beauvoir

dans les Mémoires d’une jeune fille rangée : « La véritable supériorité qu’il se

reconnaissait, c’était la passion tranquille et forcenée qui le jetait vers ses livres

à venir. […] Il ne s’enracinerait nulle part, ne s’encombrerait d’aucune

possession20. » Le tutoiement choque aussi ; il date pourtant de la période GP,

quand Sartre a remisé le vouvoiement au vestiaire, en même temps que le

costume-cravate. Scandale au pays de la Sartrie. Benny se fait traiter de rabbin

– « alors que je ne savais rien ! » – et accuser de vouloir convertir Sartre. À

croire que son physique – son nez – et sa manière de réfléchir à partir du

concret lui attiraient ce qualificatif, comme le pôle attire l’aiguille. Gavi, sans

méchanceté, lui avait déjà servi l’épithète dans On a raison de se révolter :

« Gavi : Le rabbin !

Victor : Comment ?

Gavi : Les rabbins… Tu penses par référence21 ! »

Plus tard, Alain Badiou, dans un article de Libération, le traitera de « rabbin

sectaire22 ».

À l’instar du tribunal érigé par Sartre et Bertrand Russell pour juger les

crimes de guerre américains au Vietnam23, Simone de Beauvoir veut ériger un

tribunal pour juger les crimes de Sartre et de Benny. Nature du crime sartrien :

oser vivre quand tous le tiennent déjà pour mort. C’est ce que remarque

ironiquement Sartre à propos du film Sartre par lui-même24, qui se termine sur

l’image de son bureau vide : « Ils me croyaient déjà mort. » Jean Daniel, malgré

les pressions de la vieille garde, sur un coup de fil impératif de Sartre, publie les entretiens. C’est un tollé. De l’entourage de Sartre, seuls Claude Lanzmann –

qui était plus sérieusement occupé à la réalisation de son film Shoah – et

André Gorz ne prennent pas part au lynchage. L’effet sur Sartre est dévastateur.

Son état de santé s’aggrave, il est de nouveau hospitalisé. Benny est absent : il

se trouve en Israël et en Égypte pour le reportage commandité par Foucault.

Arlette m’assure qu’il est inutile de le faire revenir. Je finis par désobéir et lui

demande de rentrer. Il va tous les jours à l’hôpital. Sartre est heureux de sa

présence, forme des projets et conclut : « On s’est bien amusé. »

Quand Sartre meurt, Giscard d’Estaing propose des funérailles nationales.

Benny serait plutôt pour : la France lui doit bien ça. Mais Simone de Beauvoir

refuse : Sartre, dit-elle, était contre. C’est un cortège imposant qui

l’accompagne au cimetière Montparnasse. Une femme se détache de la foule et

vient agresser Benny : son fils s’est suicidé après la lecture des livres de Sartre, et

voilà que maintenant il a renié ses propres écrits ! Valéry Giscard d’Estaing

vient s’incliner sur la tombe.

Le soir, dans la petite maison de Groslay, le téléphone sonne. Benny

décroche. Une voix de femme avinée déverse un flot d’injures ordurières : c’est

Simone de Beauvoir ; puis c’est une voix d’homme, tout aussi avinée. Benny,

comme frappé par la foudre, reste collé à l’appareil. Je finis par le lui arracher

des mains.

 

Pour ces entretiens, Sartre avait formulé deux exigences concernant Benny :

l’égalité dans l’interlocution et qu’il n’apparaisse plus masqué, mais sous son

nom propre. Son nom retrouvé, Benny peut à présent, en toute bonne foi, se

plonger dans les textes juifs :

« Quand je suis devenu français grâce à Sartre, j’ai pu passer à l’essentiel. Je

n’ai plus été gêné par ce problème d’être français ou pas. J’ai pu passer à

l’essentiel : à savoir ce que cela voulait dire “être étranger sur terre”. C’est Sartre

qui m’a redonné le goût de mon nom propre et qui m’a donné donc le premier

coup d’envoi pour retourner vers les Textes25. »

L’année a été rude, pour moi aussi. Je dois rester allongée pour mener à

terme un deuxième bébé, fruit tangible de nos premiers pas en halakha.

 

1. Ensemble des prescriptions.

2. J.-P. Sartre, entretiens B. Lévy / J.-P. Sartre inédits, ABL.

3. Ce livre « à deux auteurs » (expression de J.-P. Sartre) n’a pu être achevé. Sont parus sous ce titre,

aux éditions Verdier, en 2007, les cahiers de notes de Benny Lévy, sorte de carnet de bord de leurs échanges.

4. J.-P. Sartre, Les Mots, cités par B. Lévy, « Sartre et la judéité », La Cérémonie de la naissance, op. cit.,

p. 85-86.

5. B. Lévy, J.-P. Sartre, L’Espoir maintenant, Verdier, 1991, « Présentation » de B. Lévy, p. 11.

6. Cf. J.-P. Sartre, L’Être et le Néant, Gallimard, 1943, p. 182, cité par B. Lévy, « Sartre et la judéité »,

La Cérémonie de la naissance, op. cit., p. 87.

7. B. Lévy, « Un parcours avec Sartre », interview par Salomon Malka réalisée sur RCJ en

janvier 1982, publiée ensuite dans Le Matin le 16 janvier 1982.

8. ABL.

9. Notes de lecture de B. Lévy sur Le Chêne et le Veau, ABL.

10. Notes de lecture de B. Lévy, ABL.

11. B. Lévy, Cercles socratiques, Lagrasse, 1978, ABL.

12. Léon Ashkenazi (1922-1996).

13. École religieuse fonctionnant pendant les vacances scolaires.

14. Petit livre intitulé Rabbi Siméon Bar Yochaï et la Cabbale, de Guy Casaril.

15. B. Lévy, Être juif. Étude lévinassienne, Verdier, 2003, p. 13.

16. B. Lévy, séminaire « Théologie et politique », école doctorale de Jérusalem, 1998-2000, séance

du 28 juin 2000, ABL.

17. B. Lévy, conférence au Bnai Brith, Jérusalem, 17 décembre 2002.

18. Pierre Victor, « À l’Est, rien de nouveau », o Les Temps modernes, n 369, avril 1977 ; « Page

blanche », o o idem, n 370, mai 1977 ; « De la libre circulation des hommes et des idées », idem, n 371,

juin 1977 ; « Dossier dissidents », présentation, interview de Jacek Kurón, o idem, n 372, juillet 1977.

19. Témoignage de Catherine von Bülow, ABL.

20. Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Gallimard, 1958, p. 476.

21. P. Gavi, J.-P. Sartre, P. Victor, On a raison de se révolter, op. cit., p. 311.

22. Libération, 17 avril 2000.

23. Le Tribunal Russell, tribunal d’opinion fondé par les deux philosophes en 1966.

24. Réalisé par Michel Contat et Alexandre Astruc.

25. A. Finkielkraut, B. Lévy, Le Livre et les livres. Entretiens sur la laïcité, op. cit., p. 31.

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