A la vie

Léo Lévy · Chapitre 17 sur 36

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A la vie

Dissolution

 

Nous avions prôné la nécessité pour « les masses » de la violence

révolutionnaire : « Le pouvoir est au bout du fusil. » Nous avions martelé des

slogans, nous avions couvert des murs de bombages de peinture. Nous n’avions

pas posé de bombes. Pierrot s’est trouvé au bout d’une arme, du mauvais côté,

il a rencontré la mort. Brutal rappel à l’ordre du réel. On n’est plus dans le

symbolique, dans la représentation. Benny, Alain Geismar et tous ceux du petit

groupe dirigeant décident qu’il n’y aura pas d’escalade de la violence, que le

cortège des obsèques sera pacifique. Ordre est donné de remiser les boulons et

les bâtons. C’est la fracture avec une frange de militants qui souhaitaient en

découdre. L’enlèvement de Nogrette, par représailles, obéit aux mêmes critères

que les autres actions de la NRP : pas d’armes, interdit de tuer. Il s’agit de

satisfaire à la morale en sanctionnant le responsable des vigiles, donc le patron

de Tramoni, celui qui a tué Pierrot. Le sanctionner, mais sans attenter à sa

personne ; ses geôliers vont courir les pharmacies pour lui procurer les

médicaments dont il avait impérativement besoin pour suivre son traitement.

Deuxième choc, septembre 1972 : l’attentat, aux Jeux olympiques de

Munich, contre des athlètes israéliens. Il signifie que tout Israélien, quel qu’il

soit et où qu’il soit, est un homme à abattre. Il ne s’agit plus de structure

étatique. Olivier Rolin, le patron de la NRP, et Benny se rencontrent et

tombent immédiatement d’accord pour le condamner. « Si lui, qui n’était pas

juif, avait considéré que Munich était l’expression de la juste lutte du peuple

palestinien, je n’aurais pas donné cher de la suite… Nous n’avons même pas eu

à discuter. On a pris la plume et on a dénoncé l’attentat34. » Ils publient un

communiqué dans La Cause du peuple. Sartre est contre cette condamnation ;

pour lui, le terrorisme est justifié quand il n’y a pas d’autre moyen de lutter.

Nouvelle fracture, avec le gros de la base ouvrière, les ouvriers immigrés des

comités Palestine et du MTA (Mouvement des travailleurs arabes).

Troisième ébranlement : Lip, « peuple debout, sans les piques ».

« Un rêve qui est un éveil » (Maurice Clavel).

L’usine des montres Lip, à Besançon, doit être mise en liquidation. Les

ouvriers occupent l’usine, confisquent le stock de montres et continuent la

fabrication. À leur tête, un père tranquille, Charles Piaget, délégué CFDT, qui

veille à la cohésion de la communauté des Lip, des balayeurs aux ingénieurs. La

force utopique de cette lutte émane du Comité d’action inspiré par Jean

Raguenès, « le prophète fou modéré par le chef de paroisse35 ». Raguenès, un

moine dominicain, aumônier à la Sorbonne en 68, travaillait à Lip depuis 71.

C’est avec lui surtout que Benny noue le dialogue.

Nous partons à Besançon en famille. Une foule de deux cent mille personnes

venues d’un peu partout parcourt les rues de la ville. Sur les épaules de son

père, René domine. Le soir, les Lip et leurs « invités » discutent autour de

brasiers.

Toutes les décisions sont prises par l’assemblée souveraine, lieu d’une parole

libérée. Tout se passe démocratiquement, dans l’illégalité, sans violence

revendiquée. C’est une remise en cause des idées de la GP. On avait voulu se

mettre au service du peuple ; ici, le peuple se passait de nos services. Il n’y avait

plus qu’à disparaître.

« On a trouvé dans l’événement social qu’était Lip la preuve que ça pouvait

se révolutionner en dehors de nos schémas. On a quand même eu la lucidité

d’en prendre acte. On disait très clairement à l’époque : avec Lip, on a fini

notre boulot. Ça nous permettait de sortir en beauté. Et c’est important parce

que la sortie contraire, la sortie en laideur, c’est la sortie terroriste36. »

Fin 73, Benny décide de dissoudre37. Commence le difficile travail

d’explication auprès des militants ; certains pleurent. Ce travail dure jusqu’au

début de 74. Au cours d’une réunion, un de ceux qui voulaient passer à la lutte

armée, fils de la grande bourgeoisie bordelaise, balance un pot de purin sur la

table.

Le gouffre.