A la vie
Dissolution
Nous avions prôné la nécessité pour « les masses » de la violence
révolutionnaire : « Le pouvoir est au bout du fusil. » Nous avions martelé des
slogans, nous avions couvert des murs de bombages de peinture. Nous n’avions
pas posé de bombes. Pierrot s’est trouvé au bout d’une arme, du mauvais côté,
il a rencontré la mort. Brutal rappel à l’ordre du réel. On n’est plus dans le
symbolique, dans la représentation. Benny, Alain Geismar et tous ceux du petit
groupe dirigeant décident qu’il n’y aura pas d’escalade de la violence, que le
cortège des obsèques sera pacifique. Ordre est donné de remiser les boulons et
les bâtons. C’est la fracture avec une frange de militants qui souhaitaient en
découdre. L’enlèvement de Nogrette, par représailles, obéit aux mêmes critères
que les autres actions de la NRP : pas d’armes, interdit de tuer. Il s’agit de
satisfaire à la morale en sanctionnant le responsable des vigiles, donc le patron
de Tramoni, celui qui a tué Pierrot. Le sanctionner, mais sans attenter à sa
personne ; ses geôliers vont courir les pharmacies pour lui procurer les
médicaments dont il avait impérativement besoin pour suivre son traitement.
Deuxième choc, septembre 1972 : l’attentat, aux Jeux olympiques de
Munich, contre des athlètes israéliens. Il signifie que tout Israélien, quel qu’il
soit et où qu’il soit, est un homme à abattre. Il ne s’agit plus de structure
étatique. Olivier Rolin, le patron de la NRP, et Benny se rencontrent et
tombent immédiatement d’accord pour le condamner. « Si lui, qui n’était pas
juif, avait considéré que Munich était l’expression de la juste lutte du peuple
palestinien, je n’aurais pas donné cher de la suite… Nous n’avons même pas eu
à discuter. On a pris la plume et on a dénoncé l’attentat34. » Ils publient un
communiqué dans La Cause du peuple. Sartre est contre cette condamnation ;
pour lui, le terrorisme est justifié quand il n’y a pas d’autre moyen de lutter.
Nouvelle fracture, avec le gros de la base ouvrière, les ouvriers immigrés des
comités Palestine et du MTA (Mouvement des travailleurs arabes).
Troisième ébranlement : Lip, « peuple debout, sans les piques ».
« Un rêve qui est un éveil » (Maurice Clavel).
L’usine des montres Lip, à Besançon, doit être mise en liquidation. Les
ouvriers occupent l’usine, confisquent le stock de montres et continuent la
fabrication. À leur tête, un père tranquille, Charles Piaget, délégué CFDT, qui
veille à la cohésion de la communauté des Lip, des balayeurs aux ingénieurs. La
force utopique de cette lutte émane du Comité d’action inspiré par Jean
Raguenès, « le prophète fou modéré par le chef de paroisse35 ». Raguenès, un
moine dominicain, aumônier à la Sorbonne en 68, travaillait à Lip depuis 71.
C’est avec lui surtout que Benny noue le dialogue.
Nous partons à Besançon en famille. Une foule de deux cent mille personnes
venues d’un peu partout parcourt les rues de la ville. Sur les épaules de son
père, René domine. Le soir, les Lip et leurs « invités » discutent autour de
brasiers.
Toutes les décisions sont prises par l’assemblée souveraine, lieu d’une parole
libérée. Tout se passe démocratiquement, dans l’illégalité, sans violence
revendiquée. C’est une remise en cause des idées de la GP. On avait voulu se
mettre au service du peuple ; ici, le peuple se passait de nos services. Il n’y avait
plus qu’à disparaître.
« On a trouvé dans l’événement social qu’était Lip la preuve que ça pouvait
se révolutionner en dehors de nos schémas. On a quand même eu la lucidité
d’en prendre acte. On disait très clairement à l’époque : avec Lip, on a fini
notre boulot. Ça nous permettait de sortir en beauté. Et c’est important parce
que la sortie contraire, la sortie en laideur, c’est la sortie terroriste36. »
Fin 73, Benny décide de dissoudre37. Commence le difficile travail
d’explication auprès des militants ; certains pleurent. Ce travail dure jusqu’au
début de 74. Au cours d’une réunion, un de ceux qui voulaient passer à la lutte
armée, fils de la grande bourgeoisie bordelaise, balance un pot de purin sur la
table.
Le gouffre.