A la vie
Apatride
S’étonne-t-on de poser le pied sur un sol, d’écraser les semelles de ses chaussures
sur une terre naturellement ferme ? Il arriva à un enfant de onze ans, exilé d’un pays qui n’était déjà pas le sien et réfugié sur un nouveau continent, de connaître cet étonnement, au point qu’aujourd’hui encore, il reste éberlué devant un homme qui,
d’une souveraine démarche, fend la matrice du paysage1.
Ils ont été fouillés.
Pour tout viatique, des papiers. Sur l’un est écrit, signé, tamponné, qu’ils
renoncent à la nationalité égyptienne et qu’ils ne reviendront jamais. Un
deuxième les autorise à entrer en Belgique, un troisième en France. Au petit
matin, ils embarquent. Ankara, Istanbul, Munich, Francfort, Vienne, enfin
Bruxelles. Épuisés après vingt heures de voyage, ils s’apprêtent à descendre. Il
fait noir. De vagues masses sombres de bâtiments, un éclairage mat çà et là.
Benny marche mais ne sent pas de sol sous ses pieds.
À l’hôtel, cette fois encore réunis dans une même chambre, Tony et Benny
sanglotent dans les bras l’un de l’autre. Benny ne comprend pas pourquoi ils
sont jetés là.
Au bout de quelques semaines, Sophie décide d’explorer les possibilités de
vivre à Paris où sont installées trois de ses sœurs. Tony se voit déjà circuler dans
le métro ; au Caire, il en a appris le plan par cœur. Benny est dans l’attente.
Cet ailleurs va se révéler bien peu accueillant : Sophie ayant trop tardé à
entreprendre ce voyage, l’autorisation d’entrée en France est périmée. Douaniers et contrôleurs leur tombent dessus ; ils vont être refoulés à la
frontière dès leur arrivée en gare du Nord. Rien ne fléchit ces fonctionnaires
zélés, surtout pas la violente diatribe de Sophie : « C’est à cause de vous qu’on
est là, vous et votre idiote guerre de Suez. Allez donc vous faire fiche ! » Grâce à
l’intervention des sœurs venues les accueillir, les choses finissent par se calmer.
Il n’empêche : la première impression de Benny, c’est que là non plus on ne
veut pas de lui. Une France hospitalière, peut-être, mais pas de très bon gré.
Elle a allumé son désir mais ne s’offre pas au tout-venant. Elle reste à
conquérir.
L’autorisation obtenue n’est que provisoire, il faut régulariser la situation à la
préfecture. Une fois de plus, très tôt le matin, prendre place dans
l’interminable file qui atteint la Seine, prévoir un sandwich pour le repas de
midi. Dans la queue, un mélange de réfugiés d’origines diverses. Pour Benny,
les « mauvais » émigrés sont les Hongrois qui ont fui les chars soviétiques à
Budapest − des « anticommunistes », juge-t-il du haut de ses onze ans.
La situation régularisée, on peut penser à la scolarisation provisoire des
enfants. L’internat. On est à huit jours des congés de printemps. Ils sont
accueillis au lycée de Rambouillet. Quand les élèves apprennent à chanter La
Marseillaise, Benny commence à pleurer ; il n’arrêtera pas pendanr ces huit
jours.
Le père restant inflexible, ils sont contraints de revenir à Bruxelles. Ils
entrent à l’Athénée, école secondaire du quartier d’Ixelles. Hélas, le flamand est
obligatoire. Benny est accablé mais se met au travail. En fin d’année, il
remporte tous les prix. Pour Tony, après le français, l’anglais et l’arabe, le
flamand, c’en est trop. Ô merveille, il trouve dans le bottin un lycée français,
comme au Caire. C’est un petit lycée fréquenté par les enfants des
fonctionnaires de la CEE et quelques Wallons. Cent cinquante élèves en tout.
Nouvel obstacle : un examen d’entrée ; nouvelle victoire : les deux frères sont
acceptés sans avoir besoin de redoubler.