A la vie
Les Voyages
Peut-être tout voyage, pendant longtemps, commencera pour moi par répéter un
voyage premier, fait à l’âge de dix ans1.
Il disait : « Je n’aime pas voyager sans toi. »
Ensemble, nous n’avons fait que trois voyages : Bruxelles, Rome, New York.
Avec Sartre, Benny est allé au Portugal, à Stuttgart, à Athènes… et à
Jérusalem.
Avec Alain Finkielkraut, en Israël et en Égypte (en 1980).
Seul, en Espagne et à Chicago, pour des conférences sur Sartre.
Avec une équipe des Verdier et son fils René, bien plus tard, au début des
années quatre-vingt-dix (nous habitions déjà Strasbourg), Israël à nouveau.
En Grèce, Sartre allait rejoindre une belle Hellène. Benny ne comprenait pas
trop le fonctionnement de Sartre avec les femmes. Une relation principale avec
laquelle tout était partagé – sauf la chambre – et une constellation de relations
secondaires s’ignorant en principe les unes les autres, secret et séparation
gouvernant ces relations. Sartre et Simone de Beauvoir partageaient
l’orgueilleuse position de surplomb. Tout cela laissait Benny perplexe ; il
respectait par contre le souci de Sartre de ne pas abandonner les femmes qu’à
un moment ou un autre il avait aimées, quoique cette générosité augmentât
parfois leur dépendance.
À Athènes, Sartre fait une apparition publique. Benny en rapporte le
souvenir ému d’une salle enthousiaste, debout pour accueillir le philosophe, sa
marche lente accompagnée par les applaudissements cadencés.
Excepté celui d’Athènes, ces voyages inscrivent dans l’espace le cheminement
de la pensée : du premier au Portugal, pour comprendre la révolution des
Œillets, au dernier voyage en Israël, avant la montée à Jérusalem, où Benny
approche le monde du limoud, goûte la chair de l’habitation juive.
Benny doit écrire. Nous cherchons un endroit tranquille. Marie-Hélène, une
ancienne condisciple du lycée français de Bruxelles, qui était venue nous voir à
Eaubonne avec son compagnon, nous propose l’appartement de ses parents à
Bruxelles, proche des bois qui entourent la ville, les bois de la Cambre. Pendant
que Benny travaille, René et moi nous promenons en forêt. Le soir, lectures.
Ce rythme monotone nous apaise. Marie-Hélène, qui ne comprend pas ce
manque de frénésie touristique, essaie de me bousculer. Elle arrive à nous
convaincre de passer trois jours ensemble à Amsterdam. Comme les hôtels sont
hors de prix, nous passons la première nuit dans une sorte d’auberge de
jeunesse : cendriers débordants de mégots et de débris divers, lits douteux. On
dort tout habillés ; René, anxieux, inonde le sien. La deuxième nuit, dans un
établissement tenu par des sœurs, le gîte est au moins convenable. Beauté des
quais sous la lumière grise et du musée Van Gogh ; horreur des restaurants
chinois où, quel que soit le nom du mets choisi, on reçoit un magma gluant et
blanchâtre.
À Rome, nous devons rester une semaine. Nous logeons dans un petit hôtel
pas très loin de la gare. Nous nous promenons jusqu’à l’arrivée de Sartre et de
Simone de Beauvoir qu’on rejoint dans leur bel hôtel, à l’architecture ancienne.
De la fenêtre de leur chambre, on domine la ville. Sartre veut tout savoir de ce qu’on a vu et de nos impressions. Il tient absolument à nous faire découvrir le
meilleur glacier de Rome, tout réjoui de nous offrir ce plaisir.
Benny est invité à donner une conférence à l’université de New York :
« Achever la révolution » (autour de Sartre). C’était en décembre 1982,
pendant la fête de ‘Hanouca. Partout des ‘hanoukiyot2, sur les comptoirs des
banques, dans les rues, à Central Park. Cette omniprésence de la fête était toute
nouvelle pour nous. Nous avons aimé New York, la coulée des rues entre les
alignements dressés. Nous habitions un studio à Manhattan, dans un bâtiment
universitaire. Benny était plutôt tendu avant sa conférence, mais nous avons
quand même pris le temps d’aller au restaurant goûter la cuisine chinoise
casher, de visiter le musée Guggenheim. À Brooklyn, dans le quartier syrien, il
retrouvait des impressions d’enfance plus intensément que lors de son voyage
au Caire. Au moment du retour, nous rencontrons quelques difficultés avec la
fermeture de la valise, qui explose. Je suis obligée de la ficeler. Benny s’énerve ;
il n’apprécie pas l’irruption anarchique de la matière. Regard perplexe,
vaguement dégoûté, de l’universitaire chargé de nous raccompagner – nous
devons réveiller de vieilles images d’immigrants calamiteux.
Au Portugal, la révolution des Œillets met un terme à quarante ans de
dictature salazariste. L’armée est le principal acteur de la révolution. Sartre et
Benny décident d’aller enquêter sur place. Benny part en éclaireur. Sartre,
Simone de Beauvoir et Sylvie Lebon le rejoignent à Lisbonne le lendemain.
Avant son départ, nous convenons que, le temps lui étant compté, ses lettres
serviront en même temps de carnet de bord. Il prend cependant un bloc
complet de notes. Au bar de l’hôtel, il retrouve Serge July. Le directeur de
Libération « se grise de l’air des sommets », trépigne, « il s’ébroue3 ».
Il est difficile d’analyser un mouvement de l’extérieur, « du point de vue de
Sirius », difficulté aggravée par la méconnaissance de la langue. Avec Sartre,
Benny s’attache à comprendre les rapports entre les micropouvoirs – une caserne, celle d’où le mouvement de démocratisation est parti, une clinique du
peuple, une usine d’aviation – et les instances politiques. Ils s’émerveillent de la
fraîcheur du mouvement mais s’inquiètent de son évolution4. Les lettres que
Benny m’écrit sont pleines d’humour et de nostalgie. La séparation lui pèse.
Stuttgart, c’est à peine un voyage, une visite éclair à Andreas Baader dans sa
prison, à la demande de Klaus Croissant, son avocat. Benny, très réticent,
accompagne Sartre. Bien que Sartre précise au micro des journalistes qu’il n’est
venu que pour protester contre les conditions de détention – l’un des
prisonniers, Holger Meins, est mort le 9 novembre 1974 après une grève de la
faim – et non pour soutenir l’action de Baader, le sens de la visite reste ambigu.
Israël, novembre 1977. Le geste de Sadate invité par Begin. Il est le premier
dirigeant arabe à se rendre en visite officielle en Israël – « le miracle ».
« [Il m’a fallu] attendre le voyage de Sadate à Jérusalem, les réactions de
Sartre face à mes réactions (les siennes propres étaient évidemment très
enthousiastes). Il m’a dit : Tu veux qu’on y aille5 ? »
Arlette, la fille adoptive de Sartre, les accompagne. Leur guide est Éli Ben-
Gal, un historien qui vit dans un kibboutz de la Chomer ha-tsaïr6. Venus
explorer les possibilités de dialogue et de paix, Sartre et Benny semblent obéir à
des motivations politiques. Pourtant, les carnets de notes de Benny révèlent
une pensée déjà travaillée par l’au-delà du politique :
« Messianisme juif : Avenir non lié au présent, met le rapport à l’autre
homme “au-dessus”.
Quel lien avec l’aujourd’hui ? “la valeur morale” (!!!).
La morale prophétique […] par le messie est plus totale que la morale de
tous les jours. Elle met en jeu à chaque instant toute la vie profonde des
hommes, mais notre morale présente est malgré tout le début d’un chemin vers
cette moralité future.
Référence au Tétragramme.
Dialogue avec cette réalité. Sartre y est concerné. Révolution/ messianisme.
Or l’homme est […] un homme pour l’autre.
Et pourtant le Juif n’est pas volontiers révolutionnaire. Donc méfiance juive.
La comprendre .
Distinguer le fait du soulèvement, essor, et illusion.
Légitimité de la méfiance juive et donc le rapport nécessaire de dépendance
réciproque entre le Juif et son partenaire occidental (opposé à l’Islam).
Indiquer que ce développement est moral. Vu exemple de morale : le
rapport du Juif à la révolution7. »
Benny veut aller au Kotel, au Mur. C’est là que pour la première fois, il met
les tefillin8.
« Il est possible que ma techouva9 ait été grandement catalysée par ces tefillin
qu’un loubavitch10 m’a mis quand j’ai visité le Kotel pour la première fois avec
Sartre. Notre guide, Éli Ben-Gal, a voulu l’en empêcher : “Il n’est pas croyant,
laisse-le !” ; et l’autre lui a répondu : “Laisse, je m’en occupe, de son athéisme !”
Le chauffeur, un Roumain, à Sartre : “Il lui met les tefillin !” Et Sartre, qui n’y
comprenait rien, me demande : “Mais qu’est-ce qui s’est passé ?” Je ne savais
pas quoi dire… Je ne suis pas pour l’attitude missionnaire, mais le fait qu’il y
ait une efficace pour un Juif à sentir le cuir sur la peau, ça, je peux en
témoigner11. »
En compagnie d’Alain Finkielkraut, il se rend en Israël en 1980. Foucault les
avait sollicités pour un journal italien, le Corriere della Sera. Il pensait que des
philosophes étaient les plus à même de lire les événements et d’en rendre
compte. Benny et Alain Finkielkraut devaient faire un reportage en Israël et en
Égypte sur l’état des esprits après le voyage de Sadate à Jérusalem. En Égypte,
Benny a juste le temps de revoir la maison des grands-parents où il avait vécu :
l’appartement lui paraît petit et délabré.
L’état de santé de Sartre, hospitalisé à Paris, s’étant aggravé, il abrège son
voyage. Alain Finkielkraut continue seul le reportage.
Le troisième voyage eut lieu une dizaine d’années plus tard, alors que nous
vivions déjà à Strasbourg. Christian Delacampagne, directeur du Centre
culturel français de Tel-Aviv, a organisé des journées d’étude sur le thème de la
traduction, en liaison avec la région de Languedoc-Roussillon. Les éditions
Verdier sont invitées, ainsi que Benny pour une conférence. Sont du voyage,
avec Benny, Colette et Michèle pour les éditions Verdier, Philippe Rochette
(Phiphi) pour le journal Libération, René à qui j’ai cédé ma place.
L’occasion du voyage est donc culturelle, cette fois, mais Benny part de
Strasbourg avec en poche l’adresse d’une famille de Bnei Brak. Ils découvrent
cette ville accolée aux flancs de Tel-Aviv l’Occidentale et dont tous les habitants
sont, avec des nuances, de stricte observance. Oranges et citrons brillent dans
les sombres feuillages des arbres fruitiers qui poussent un peu partout entre les
immeubles de béton. Ils sont invités à la table familiale. L’accueil est d’une
générosité extraordinaire : surabondance et finesse des mets, avec le souci de
devancer le moindre désir des invités. Ils souhaitent aller à Jérusalem ? Jacob L.
réquisitionne un ami infirmier et son ambulance. La voiture fonce sur la route
numéro 1. Ils arrivent à la nuit, à l’heure où les lumières de la ville rejoignent
les étoiles. Ils vont sur les tombes des sages du Sanhédrin, s’arrêtent au tombeau
du prophète Samuel. Les tombes, témoignage d’existence.
« Le lendemain, nouveau départ pour Jérusalem, avec Phiphi. Visite de Méa
Chéarim, notamment du quartier des Toledot Aaron. Coins et recoins secrets
d’un judaïsme hassidique hors du temps. Visite d’une salle de classe dans un
‘heder12. Les enfants beaux comme des anges, la tête couverte d’une kippa
tricotée blanche et de longues papillotes descendant le long du visage,
chantaient les versets à tue-tête. Leur maître semblait ne pas nous voir13. »
Il fallut encore quelques années avant que la décision de monter à Jérusalem
s’impose à Benny. « On ne décide pas de partir, la décision s’impose à soi », aimait-il à dire. Ce qui ne l’empêchait pas de bousculer les hésitants et
d’impulser quelques élans.
1. Lettre du Portugal à Léo Lévy, mai 1974, ABL.
2. Chandeliers de ‘Hanouca.
3. Lettres du Portugal à Léo Lévy, mai 1974, ABL.
4. Cf. lettres et notes manuscrites du Portugal, ABL.
5. B. Lévy, L’Événement du jeudi, 6-12 mai 1999, propos recueillis par Benoît Rayski et Valérie
Zenatti.
6. Organisation de jeunesse sioniste, d’idéologie socialiste laïque.
7. B. Lévy, notes de voyage manuscrites, 1978, ABL.
8. Petits boîtiers renfermant des versets hébraïques attachés par une lanière de cuir au front et au bras.
9. Retour.
10. Mouvement hassidique très militant né en Russie.
11. B. Lévy, séminaire « La pensée du Retour. Après Rosenzweig et Lévinas », Jérusalem, Institut
d’études lévinassiennes, 2002-2003, vingt-sixième séance, 18 juin 2003, ABL.
12. École où les petits garçons étudient exclusivement les textes juifs.
13. Témoignage de René Lévy, ABL.
OceanofPDF.com