A la vie
… et quatre
juive, je suis juif. » Immobilité du Juif.
Pendant leur séjour en Israël, Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy
multiplient contacts et rencontres. Ils acquièrent une connaissance réelle des
faits et du pays, et peuvent ainsi, bien que la tâche ne soit pas facile, intervenir
en France.
Des invités moins médiatiques, venus de l’Université sans pour autant être
académiques, viennent partager leurs recherches avec le public de l’Institut :
Marie-Claire Galpérine (dont c’est, à quatre-vingts ans, le premier voyage en
avion), Monique Dixsaut, Éric Marty, Robert Legros.
… et quatre
Discret, le quatrième partenaire est Jean-Claude Milner, « le seul intellectuel
qui m’ait appris quelque chose ».
Un athée radical, dont le matérialisme remonte plus haut que Marx, au
penseur antique de l’atome, Lucrèce. Ses maîtres : Lacan et les théoriciens du
langage. Il connaît bien Foucault et s’y réfère souvent. Il ne pense ni avec Sartre
ni avec Lévinas. Son point de contact avec Benny : Marx revu par Althusser, et
l’ENS. « À la rue d’Ulm, il suffisait d’une conversation à deux pour se
connaître34. » Ils coexistent un an à l’ENS, à la cellule des étudiants
communistes réunis autour d’Althusser. « Benny Lévy est tout de suite apparu
comme le bras droit théorico-politique de Robert Linhart, et il a dit quelque
chose qui m’a beaucoup frappé ; il a dit : “Il faut étudier ce que c’est qu’un mot
d’ordre.” Voilà quelqu’un, ai-je pensé, qui a manifestement compris la manière
d’utiliser tous les outils que le structuralisme propose à des fins d’analyse
politique35. » Durant cette année-là, Jean-Claude Milner passe l’agrégation de
grammaire – il est reçu premier. En 68, il enseigne à Nanterre, noue des
contacts avec l’UJCML de l’École normale de Saint-Cloud, dont Jean-Claude Zancarini était responsable ; il rejoint Jacques-Alain Miller à Besançon. Le
premier compagnonnage avec Benny, c’est au comité de rédaction de La Cause
du peuple, où il a été appelé. Ils se voient alors chaque jour, et Benny sollicite
l’avis de Jean-Claude sur n’importe quelle question du moment qui le
tracasse – par exemple : la monogamie. Il le considère comme quelqu’un qui
sait tout : « Un jour, c’est le hasard qui faisait ça, à une réunion du comité de
rédaction, je revenais de la bibliothèque avec un sac rempli de livres. Benny le
prend, sort deux gros volumes cartonnés, les pose sur la table. La Science de la
logique de Hegel, mais en allemand ! Et puis Le Capitalisme monopolistique : “Je
ne sais même pas ce que c’est, c’est un livre de Chamberlain.” Et il continue.
[…] Ça s’est terminé par ce qui était le comble pour lui : un recueil de sonnets
d’un auteur français du dix-septième siècle, Drelincourt – qui connaît
Drelincourt ? C’était son idée, que j’étais quelqu’un qui pouvait parcourir
Hegel en allemand jusqu’aux sonnets d’un auteur absolument inconnu du dix-
septième siècle36. »
Quand Jean-Claude Milner quitte le comité de rédaction de La Cause du
peuple et la GP, il ne vit que pour la science. Peut-être est-ce là la raison qui lui
fait dire : « Je n’ai pas de biographie. » Et pourtant… Si, de son père, Juif
oublieux de soi, il a reçu la certitude que l’intelligence justifie tout, il n’en a pas
hérité la part d’ombre : la ruse plutôt que le courage ; c’est l’homme qui
n’hésite pas à compromettre sa carrière de linguiste en critiquant le soutien que
Chomsky, le grand maître de la linguistique, apporte au négationniste
Faurisson. Parce que, au fond, « le savoir est courageux37 ».
Pendant la bataille pour la titularisation de Benny, Jean-Claude Milner, alors
vice-président de Paris-VII chargé des questions de la science, pourra donner
quelques conseils utiles. Au moment de la création de l’école doctorale, il
s’investit totalement. Elle répond à l’idée qu’il se fait de la fonction haute de
l’université, telle qu’elle devrait être, un lieu de recherche et de transmission des savoirs. La fermeture décidée par le conseil d’administration lui laisse un
goût amer.
Leur correspondance s’amorce avec la parution du Nom de l’homme, qui
arrache Sartre à la doxa sartrienne. Elle durera vingt ans.
Au cours de ces vingt années, Jean-Claude Milner publie quelques « livres
fondamentaux ». De l’ école est un succès de librairie, bien qu’il s’y oppose « de
manière suivie et rigoureuse à la pédagogie moderne, à toutes les fadaises qui se
disent sous ce nom-là […]. Il a eu naturellement contre lui toute la canaille
progressiste, etc. […] C’est lui qui a inventé le merveilleux concept de
“vieillard sinistre”. Quand je pense à Mitterrand, je dis “vieillard sinistre”, seul
concept adéquat pour ce bonhomme38. »
En acceptant de participer aux séminaires de l’Institut, Jean-Claude Milner
fit preuve à notre égard d’une attitude inverse de celle de la plupart des anciens
de la Gauche prolétarienne. Quelques-uns étaient encore venus à Strasbourg ; à
Jérusalem, ce fut l’éloignement complet, à une ou deux exceptions près, parce
qu’ils ne comprenaient pas notre cheminement, ou pire, parce qu’ils étaient
rongés par le tout-politique : l’un d’eux n’avait-il pas refusé d’assister à la bar-
mitsva de Michaël parce qu’il ne voulait pas « venir en Israël tant qu’il y avait
des territoires occupés » ? Le rapprochement avec Jean-Claude Milner a été
rendu possible par sa position d’homme de savoir, de penseur matérialiste
ayant, à partir de là, puissance à déboulonner quelques idoles. Dans son
dialogue avec Benny s’ouvre pour Jean-Claude Milner un chemin vers « plus de
savoir39 », ce qui l’amène, dans sa recherche théorique sur les noms40 à la
prolonger par une réflexion sur le nom juif.
Plus étonnant encore : à partir de prémisses tout à fait étrangères, il formule
des propositions qui sont, en français, des propositions de la sagesse juive :
« B. Lévy : Oslo41 est entièrement européen. La tâche du Juif, selon toi ?
J.-C. Milner : Se délivrer de l’Europe.
B. Lévy : Tu viens de dire en français un verset capital pour nous : Jacob,
quand il rencontre Ésaü, son frère, fait d’abord une prière et dit : “Délivre-moi
de la main de mon frère, de la main d’Ésaü”, c’est-à-dire de la main de
l’Europe42. »
Et surtout, à la fin des Penchants criminels de l’Europe démocratique : « La
quadriplicité masculin / féminin / parents / enfant, voilà ce que désignent aussi
bien l’expression sereine “de génération en génération” que la question troublée
“que dirai-je à mon enfant ?”. Tous les groupes d’êtres parlants rencontrent la
quadriplicité, dira-t-on. Tous les noms qu’ils se donnent ou se refusent
reposent sur elle. Oui, certes, mais je poserai en thèse ceci : le nom juif est le
seul nom qui ait pu reposer sur la seule quadriplicité43. »
Dans son livre L’Arrogance du présent, la parenté des méthodes de lecture
apparaît à trois reprises : quand il évoque son intérêt pour la linguistique et le
rapport de Lacan à cette discipline : « Ce qui m’avait intéressé chez lui [Lacan],
ce n’était pas ce qu’il y avait de consonant avec la linguistique, mais au
contraire ce qu’il y avait de dissonant. […] Je souhaitais situer l’impensé de la
linguistique44 » ; à travers l’exigence, qui rappelle celle des docteurs du Talmud,
d’une « pensée par détails » contre « la pensée de manière massive45 » ; et enfin
à travers l’importance de la lettre pour la pensée : « Si l’on prend au sérieux la
littéralisation, alors la pensée est, pourrait-on dire, à une lettre près. Qu’on en
ajoute une, qu’on en retire une, cela peut faire la différence entre la justesse et
le ratage46. »
À Jérusalem, il est allé au Kotel. Benny était avide de savoir : « Alors, tes
impressions ? » Mais Jean-Claude se tait.
Matérialiste athée, il n’a à répondre devant aucune instance en hauteur. Le
tribunal de l’histoire est récusé, le public déconsidéré. Reste, unique, la passion
du savoir, la clarté de la pensée qui rend compte de la recherche. Mais le désir
d’écrire ?