A la vie

Léo Lévy · Chapitre 19 sur 36

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A la vie

Enseigner la philo sans être un professeur de philosophie

en question ; c’est son mari qui a été l’initiateur de certains décrets antijuifs

pendant l’Occupation, pas elle. Mais s’était-elle désolidarisée à un moment

quelconque, avait-elle une seule fois émis une protestation ? Françoise persiste.

Finalement, il est décidé que sa mère n’entrera pas dans la maison, qu’elle la

recevra, seule, dans la cour ou le jardin.

Les réflexions portaient aussi sur un métier qui gardât la trace de la

connaissance acquise en usine. Denis retourne en usine, devient ouvrier

qualifié, suit en même temps des cours du soir puis devient ingénieur et

directeur d’un laboratoire de recherches sur les énergies nouvelles (en 68, il

voulait faire des études d’anthropologie). Anne, après les campagnes pour

l’avortement libre, entreprend un cursus de sage-femme. La conversion la plus

radicale fut celle de Françoise qui, de marchande ambulante de chaussettes,

devient infirmière en psychiatrie.

Benny obéit à sa vocation d’enseignant, « le plus beau métier du monde »,

en même temps qu’il poursuit son travail avec Sartre.

 

Enseigner la philo sans être un professeur de philosophie

 

Benny enseigne à Paris-VII, d’abord en formation permanente pour adultes,

puis en « sciences des textes et documents », un département où le texte

littéraire est abordé de manière non classique et qui s’est donc voulu

pluridisciplinaire. Outre la littérature on enseigne la linguistique, la

psychanalyse et, en option, la philosophie.

En formation permanente, les cours s’adressent à des personnes venues du

monde du travail, qui n’ont pas passé le bac et souhaitent cependant intégrer

un cursus universitaire. Le cours est conçu comme une initiation à la

philosophie, que Benny présente ainsi :

« Je ne vous communiquerai pas une somme de connaissances ; et je ne serai

pas prêtre d’un culte : vous ne saurez rien – la philo = non-savoir. Un

philosophe ne sait pas et se trouve en l’excellente compagnie de l’IDIOT. Idiot

veut d’abord dire (en grec et en latin) simple particulier. Le philosophe se veut

égal à n’importe qui – nous sommes tous des idiots. Avec quelle science le dit-

il ? Des philosophes ont tenté des philosophies qui se voulaient sciences, la

science par excellence, la science souveraine. Le philosophe se retrouvait au

voisinage du prince qu’il conseillait – roi-philosophe, disait Platon ; il se

voulait disciple de Socrate qui, lui, disait : “Tout ce que je sais, c’est que je ne

sais rien.” […] Je me présente : je chercherai devant vous, avec vous si vous

voulez, à philosopher dans cette direction : le philosophe avec les idiots, idiot

parmi les idiots, méfiant à l’égard du roi39. »

C’est Alain Geismar qui lui a proposé ce lieu d’enseignement. Alain Geismar

qui, après ses années de militantisme et de prison, a estimé qu’il ne pouvait

plus se livrer à un travail de recherche fondamentale et n’a donc pas réintégré

son labo de physique, mais un bureau de vice-président d’université.

Pour régler la question du statut d’enseignant de Benny, il « a fallu déployer

plus de science et de calculs qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner

toutes les Espagne40 ». Les réformes de l’université qui se succédent à une

cadence accélérée remettent en cause le poste de Benny. Il est d’abord chargé de

cours, puis assistant associé. Quand ce statut est devenu caduc, il ne reste

qu’une issue : devenir maître de conférences. Condition incontournable :

rédiger une thèse et la soutenir. On est fin juin, il faut absolument qu’il soit

docteur à la rentrée universitaire suivante, sous peine de se retrouver au

chômage. En trois mois, il rédige sa thèse – sur Philon d’Alexandrie –,

compose le jury, présidé par Pierre Thillet, spécialiste de philosophies grecque

et arabe, et passe la soutenance. Reste à obtenir le titre qui, depuis la dernière

réforme, est octroyé par une commission de spécialistes du Conseil national

des universités. À la commission des professeurs de philosophie, l’hallali est sonné par quelque Juif honteux. La titularisation est refusée, sous prétexte que

cette thèse n’est pas de la philosophie mais de l’hébreu. Eh bien, puisque c’est

de l’hébreu, allons devant la commission des professeurs de langues orientales,

décide Alain Geismar ! Ce qui fut fait et bien fait : grâce à la décision de

professeurs de chinois, de japonais et autres langues extrême-orientales, Benny

peut enseigner la philosophie.

Deux sortes d’étudiants assistent au cours. Il y a ceux qui viennent avec pour

seul souci d’obtenir leur UV. Benny ne fait passer d’examen que par exception.

Il préfère qu’on lui remettre un travail de recherche sur un point du cours et,

après un entretien, l’étudiant obtient – ou n’obtient pas, mais c’est plutôt

rare – son UV. Et il y a ceux qui sont venus, curieux d’entendre ce professeur

pas comme les autres. Car il n’enseigne pas de manière tout à fait académique.

La gestuelle, d’abord. Tout le corps est mobilisé par le mouvement de pensée.

Scansion des pas réguliers comme un métronome dans l’espace étroit entre

mur et rangées de tables, envol des mains, mobilité des noirs sourcils. Il s’assoit

quelquefois, mais sur le dossier de la chaise. Le regard aigu, soit concentré et

laissant deviner le travail intense avant le prochain bond de la pensée, soit

attentif aux signes d’écoute, de perplexité, de décrochage qui peuvent

apparaître sur les visages.

Le philosophe étudié le plus souvent, c’est le père de la philosophie, Platon.

Pour Benny, quand on étudie un texte, il s’agit d’établir un « pacte de

générosité » avec l’auteur41. L’aspect histoire des idées, possibles influences, etc.,

est explicitement méprisé. On étudie le texte de l’intérieur, seule compte la

recherche et la découverte du sens, et en quoi ce sens nous importe

aujourd’hui, comme si on lisait le texte par-dessus l’épaule de l’auteur et qu’on

pouvait ensuite le questionner.

L’enseignement se prolonge, sous une autre forme, au Relais Jussieu, devant

un bock ou un café.