A la vie
Enseigner la philo sans être un professeur de philosophie
en question ; c’est son mari qui a été l’initiateur de certains décrets antijuifs
pendant l’Occupation, pas elle. Mais s’était-elle désolidarisée à un moment
quelconque, avait-elle une seule fois émis une protestation ? Françoise persiste.
Finalement, il est décidé que sa mère n’entrera pas dans la maison, qu’elle la
recevra, seule, dans la cour ou le jardin.
Les réflexions portaient aussi sur un métier qui gardât la trace de la
connaissance acquise en usine. Denis retourne en usine, devient ouvrier
qualifié, suit en même temps des cours du soir puis devient ingénieur et
directeur d’un laboratoire de recherches sur les énergies nouvelles (en 68, il
voulait faire des études d’anthropologie). Anne, après les campagnes pour
l’avortement libre, entreprend un cursus de sage-femme. La conversion la plus
radicale fut celle de Françoise qui, de marchande ambulante de chaussettes,
devient infirmière en psychiatrie.
Benny obéit à sa vocation d’enseignant, « le plus beau métier du monde »,
en même temps qu’il poursuit son travail avec Sartre.
Enseigner la philo sans être un professeur de philosophie
Benny enseigne à Paris-VII, d’abord en formation permanente pour adultes,
puis en « sciences des textes et documents », un département où le texte
littéraire est abordé de manière non classique et qui s’est donc voulu
pluridisciplinaire. Outre la littérature on enseigne la linguistique, la
psychanalyse et, en option, la philosophie.
En formation permanente, les cours s’adressent à des personnes venues du
monde du travail, qui n’ont pas passé le bac et souhaitent cependant intégrer
un cursus universitaire. Le cours est conçu comme une initiation à la
philosophie, que Benny présente ainsi :
« Je ne vous communiquerai pas une somme de connaissances ; et je ne serai
pas prêtre d’un culte : vous ne saurez rien – la philo = non-savoir. Un
philosophe ne sait pas et se trouve en l’excellente compagnie de l’IDIOT. Idiot
veut d’abord dire (en grec et en latin) simple particulier. Le philosophe se veut
égal à n’importe qui – nous sommes tous des idiots. Avec quelle science le dit-
il ? Des philosophes ont tenté des philosophies qui se voulaient sciences, la
science par excellence, la science souveraine. Le philosophe se retrouvait au
voisinage du prince qu’il conseillait – roi-philosophe, disait Platon ; il se
voulait disciple de Socrate qui, lui, disait : “Tout ce que je sais, c’est que je ne
sais rien.” […] Je me présente : je chercherai devant vous, avec vous si vous
voulez, à philosopher dans cette direction : le philosophe avec les idiots, idiot
parmi les idiots, méfiant à l’égard du roi39. »
C’est Alain Geismar qui lui a proposé ce lieu d’enseignement. Alain Geismar
qui, après ses années de militantisme et de prison, a estimé qu’il ne pouvait
plus se livrer à un travail de recherche fondamentale et n’a donc pas réintégré
son labo de physique, mais un bureau de vice-président d’université.
Pour régler la question du statut d’enseignant de Benny, il « a fallu déployer
plus de science et de calculs qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner
toutes les Espagne40 ». Les réformes de l’université qui se succédent à une
cadence accélérée remettent en cause le poste de Benny. Il est d’abord chargé de
cours, puis assistant associé. Quand ce statut est devenu caduc, il ne reste
qu’une issue : devenir maître de conférences. Condition incontournable :
rédiger une thèse et la soutenir. On est fin juin, il faut absolument qu’il soit
docteur à la rentrée universitaire suivante, sous peine de se retrouver au
chômage. En trois mois, il rédige sa thèse – sur Philon d’Alexandrie –,
compose le jury, présidé par Pierre Thillet, spécialiste de philosophies grecque
et arabe, et passe la soutenance. Reste à obtenir le titre qui, depuis la dernière
réforme, est octroyé par une commission de spécialistes du Conseil national
des universités. À la commission des professeurs de philosophie, l’hallali est sonné par quelque Juif honteux. La titularisation est refusée, sous prétexte que
cette thèse n’est pas de la philosophie mais de l’hébreu. Eh bien, puisque c’est
de l’hébreu, allons devant la commission des professeurs de langues orientales,
décide Alain Geismar ! Ce qui fut fait et bien fait : grâce à la décision de
professeurs de chinois, de japonais et autres langues extrême-orientales, Benny
peut enseigner la philosophie.
Deux sortes d’étudiants assistent au cours. Il y a ceux qui viennent avec pour
seul souci d’obtenir leur UV. Benny ne fait passer d’examen que par exception.
Il préfère qu’on lui remettre un travail de recherche sur un point du cours et,
après un entretien, l’étudiant obtient – ou n’obtient pas, mais c’est plutôt
rare – son UV. Et il y a ceux qui sont venus, curieux d’entendre ce professeur
pas comme les autres. Car il n’enseigne pas de manière tout à fait académique.
La gestuelle, d’abord. Tout le corps est mobilisé par le mouvement de pensée.
Scansion des pas réguliers comme un métronome dans l’espace étroit entre
mur et rangées de tables, envol des mains, mobilité des noirs sourcils. Il s’assoit
quelquefois, mais sur le dossier de la chaise. Le regard aigu, soit concentré et
laissant deviner le travail intense avant le prochain bond de la pensée, soit
attentif aux signes d’écoute, de perplexité, de décrochage qui peuvent
apparaître sur les visages.
Le philosophe étudié le plus souvent, c’est le père de la philosophie, Platon.
Pour Benny, quand on étudie un texte, il s’agit d’établir un « pacte de
générosité » avec l’auteur41. L’aspect histoire des idées, possibles influences, etc.,
est explicitement méprisé. On étudie le texte de l’intérieur, seule compte la
recherche et la découverte du sens, et en quoi ce sens nous importe
aujourd’hui, comme si on lisait le texte par-dessus l’épaule de l’auteur et qu’on
pouvait ensuite le questionner.
L’enseignement se prolonge, sous une autre forme, au Relais Jussieu, devant
un bock ou un café.