A la vie

Léo Lévy · Chapitre 20 sur 36

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A la vie

Verdier

Avant notre départ pour Strasbourg, un couscous géant réunira une

vingtaine d’étudiants sous le cerisier de Groslay.

Cet enseignement provoquait des effets très divers. Benny se méfiait comme

de la peste des phénomènes de fascination. Pour s’attaquer aux idées toutes

faites, aux idées « petits cailloux42 » de la doxa, il s’adressait toujours à la raison.

Certains étudiants, à peine sortis du cours et la porte refermée derrière eux, n’y

pensaient plus – ce dont Benny plaisantait pendant les séances. Il y en eut qui,

d’abord touchés, eurent vite fait de fabriquer des anticorps, selon la loi de l’effet

rétro au billard, évoquée par Jean-Claude Milner précisément à propos des

contrecoups produits par la pensée de Benny. Parfois, les changements ont été

plus durables : une des étudiantes a effectué un séjour dans un couvent des

sœurs de Notre-Dame de Sion pour retrouver ses sources chrétiennes. Une

ancienne élève, partie vivre à Strasbourg, continue, en rêve, de « se faire

engueuler » par Benny. Il y eut ensuite ceux que notre montée à Jérusalem n’a

pas éloignés.

 

Verdier

 

1974. Où passer l’été ? « Il fallait un lieu de repos à la fois tranquille et un

peu sécurisé43. » Bien qu’il y ait eu dissolution, la machine militante s’attarde :

quand quelqu’un avait besoin de se mettre au vert, s’ouvraient les maisons

d’amis ou de parents d’amis. Quelques dysfonctionnements parfois. Un prêteur

n’a pas apprécié que son hôte prolétaire lui vide sa cave à vin.

Alain Raybaud nous a trouvé dans les Corbières une maison au confort

rustique, allongée au milieu des vignes, au pied d’un escarpement : Verdier. Les

hôtes, Colette et Bob le Bisontin, nous accueillent avec gentillesse et simplicité.

D’emblée, Bob manifeste son côté facétieux et décoche des flèches ; tout y

passe : l’établissement, le rigorisme, la chefferie. Benny se prête volontiers au

jeu de massacre quand est visé le chef, mais résiste quand à travers la persona c’est la personne qui est visée. Son rire éclate et monte ; celui de Bob ressemble

plus à un petit séisme intérieur qui relève les coins de la bouche, illumine le

regard, mais ne franchit pas la barrière des dents. Cet été-là, trois des Geismar,

Redith, Alain et petit Pierre, nous rejoignent pour quelques jours. On fête

l’anniversaire de Redith sous les tilleuls. Les Le Bris, qui habitent un petit

village proche, viennent en voisins. C’est un passage incessant de jeunes, ex-

militants ou non, qui viennent partager repas, discussions, baignades dans la

rivière paresseuse et ombragée ou la cascade glacée. Mais les promenades dans

les collines, nous les faisons seuls ou avec René. Redith s’est risquée à nous

accompagner une seule fois : nous empruntions des chemins trop épineux.

Un peu plus tard, Bob nous présente Michèle.

La descente de l’Aude jusqu’à la mer a été projetée et préparée par Bébert.

Benny fait partie de l’expédition mais, terrassé par une forte migraine, il ne

touche pas à sa rame. Il est moqué pendant tout le séjour, et au-delà. La haute

silhouette d’Aimé, le père de Colette, à la voix profonde et l’accent rocailleux,

apparaît de temps à autre. Il apporte des légumes du jardin, des fruits du

verger ; le soir, entre deux parties de belote, il nous explique la vigne et les

viticulteurs. Si bien qu’on décide, puisqu’on est libres, de revenir à l’automne

aider aux vendanges, avec l’équipe de saisonniers venus d’Espagne.

À l’automne, il y a là une jeune de Lip et quelques compagnons de l’été.

Folles vendanges, investies des restes de notre folie militante (« Je ne suis pas

plus fou à cette époque que je ne l’étais quand je voulais faire la révolution en

pleine société de consommation », dira Benny à Jérusalem). Un jour de violent

orage, on décide qu’on ne se laissera pas vaincre par les éléments. Donc, dans la

gadoue jusqu’aux chevilles, encapuchonnés, le nez sur les ceps, on coupe les

grappes ruisselantes, les doigts gelés, pendant que l’équipe des sages saisonniers

patiente auprès du feu. Mais la pièce est vendangée en son entier. Un jour de

belle chaleur, temps idéal pour vendanger mais encore plus pour se baigner, on

file à la mer. Notre style, aussi, déconcerte. Personne ne reste longtemps courbé sur les grappes. Alain Raybaud se dresse et, sécateur brandi, braille la suite

d’une discussion commencée au repas ou sur la route. Un autre aussitôt surgit

et répond. Le papé veille au bord de la vigne. Aimé arrive avec le tracteur, René

juché à ses côtés. Merveilleuse rondeur des grappes sous la feuille avant la chute

dans la corbeille. L’humeur dionysiaque se manifeste plutôt le soir, quand les

Lévy sont couchés. De la salle commune montent des rires sonores, des bruits

de discussion, des éclats de protestation. Colette gronde. On nous raconte le

lendemain les facéties de Bob.

« Dans la journée, on était sur le schéma Mao Tsé-toung, et le soir, nous

tous sauf lui, nous ripaillions ensemble au mess des soudards, en bas… C’était

une leçon de courage : ce n’est pas simple de s’arracher à un groupe en fusion

qui festoie après une journée de travail44. »

La relation entre Bob et Benny évolue de manière contrastée. D’abord, c’est

Bob qui attaque le rigorisme mao et, ce qui à ses yeux est anachronique et

bizarre : l’unité double que nous formons Benny et moi. Benny se contente de

parer les estocades. Le donjuanisme de Bob lui est étranger. À partir des rares

bribes que Bob, très discret, lui livre, il essaie de comprendre son histoire selon

la méthode qu’il a apprise de Sartre : « la psychanalyse existentielle45 ».

Quand, après le marasme de la dissolution, Benny fait émerger quelques

idées-forces, Bob accompagne le mouvement.

« Ce que je peux dire sur l’hébreu, c’est que je crois que ça m’a sauvé la vie.

L’epsilon que m’a donné l’hébreu m’a sauvé la vie. Pas n’importe quel hébreu,

l’hébreu qu’incarnait Benny46. »

La découverte des textes juifs réactive un désir ancien : se faire circoncire,

« pour être avec eux dans les trains ». Il vitupère « les fils à papa » qui ont entre

les mains un tel héritage et n’en font rien.

Jean Zacklad a été le pionnier de l’espace domestique halakhique à Verdier.

Quand viendra notre tour, nous apporterons notre vaisselle, soigneusement

emballée et gardée jusqu’au prochain séjour. Une fois apprises, nous enseignons à Bob et Colette les règles de casherout concernant les feux et le vin ; il arrivera