A la vie
L’ENS, non-lieu
gouverner nos vies.
En juillet, les résultats du concours sont affichés. Benny est reçu, vingt-
deuxième bis. Bis, parce qu’il est reçu à titre d’étranger. Il y a eu un vingt et
unième, un vingt-deuxième, un vingt-troisième : il n’existe pas assez pour
déranger la suite des nombres.
L’ENS, non-lieu3
N’étant pas français, Benny ne peut pas avoir le statut d’aspirant
fonctionnaire enseignant ou chercheur ni jouir des privilèges qui en
découlent – par exemple, le présalaire. Il peut loger à l’école grâce à une faveur
du directeur, Robert Flacelière. Celui-ci essaiera d’obtenir de Pompidou,
ancien normalien, la nationalité française pour Benny. Quand il lui fait part de
la réponse négative, sèche et sans explication du Premier ministre, il laisse
échapper : « J’ai honte de la France ! »
Louis Althusser essaie de lui trouver des sources de revenus. Des cours
particuliers de philo, mais Benny n’a aucun goût pour le baby-sitting –
Bernard-Henri Lévy, le « tapir4 », a évoqué ce premier et bref contact dans Les
Aventures de la liberté. Althusser lui propose aussi de rédiger les mémoires du
propriétaire de La Tour d’Argent, le restaurant le plus renommé de Paris. Benny
est prêt à accepter : il serait grassement payé et pourrait se nourrir de la cuisine
la plus fine de tout Paris, mais le bureau politique de l’UJCML lui signifie qu’il
ne peut se compromettre avec un grand bourgeois et galvauder sa plume. Il
enrage et murmure : « On voit bien qu’ils n’ont jamais eu faim, eux ! »
Les nouveaux admis logent à deux dans une « turne ». L’autre est un pâle
« thala » effaré et besogneux. Pour les philosophes, deux directeurs d’études, les
« caïmans5 »: Louis Althusser, Jacques Derrida. Les examens de licence ne sont
pas vraiment un sujet de préoccupation. Benny est reçu avec mention très bien en sociologie en même temps que son frère aîné. Raymond Aron a corrigé leurs
copies. Jacques Derrida, excédé par la désinvolture de Benny – il n’arrive pas à
en obtenir une copie depuis longtemps exigée – l’enferme dans la salle des
Résistants, dont il ne sortira, furieux, qu’une fois le travail exécuté.
Tous « les autres » ont la possibilité de se retrouver dans leur famille au
besoin. Pour Benny, les endroits où se replier ne sont pas des positions mais
tout juste des escales. À Ville-d’Avray, chez Hillel et Berthe, la tante maternelle.
Depuis qu’ils sont en France, ils n’exercent plus d’activité politique, mènent
une vie d’intellectuels aisés mais continuent à penser en marxistes et
témoignent d’une exceptionnelle générosité. Dans l’appartement confortable
aux lignes sobres, les discussions sont souvent vives. Je me souviens d’une
question de Hillel qui, un bref instant, nous laissa sans voix : « Et si les ouvriers
décident que c’est bien de violer les filles de la bourgeoisie, vous allez leur
donner raison ? »
L’autre point de relâche, c’est le 26 rue des Rosiers, où Fleur a loué pour son
frère Bouli et son ami Bahgat – les BB – un studio. Libéré des camps nassériens
à l’occasion d’une visite de Khrouchtchev, Bouli s’est vu lui aussi autorisé à
quitter l’Égypte, en renonçant à la nationalité égyptienne ; le voilà donc
apatride. En Belgique, n’ayant pas longtemps supporté la cohabitation avec le
père, il a demandé un permis de résider en France pour y suivre un cursus
universitaire ; et, quelques mois plus tard, Bahgat l’a rejoint – Bahgat, son
« frère de captivité ». Lorsqu’un gardien s’était acharné à coups de fouet sur
Bouli, Bahgat, le protégeant de son corps, reçut les coups à sa place et lui sauva
ainsi la vie.
Tous deux nous attendaient, souriants et sereins. Leur situation n’était
pourtant pas très brillante au début de leur séjour en France. Invariablement,
au menu, il y avait des petits pois à la sauce tomate et au cumin. Au grand
frère, Benny confiait ses hésitations, ses scrupules. Il pouvait débattre des
questions qui n’avaient pas de réponse évidente. Ces échanges furent parfois déterminants, après 68 et à propos des Palestiniens : nous marchons rue Saint-
Antoine, nous allons chez les BB ; Benny avance tête baissée, préoccupé :
« Quel est le problème ? — On doit parler du soutien aux Palestiniens. — Et
alors ? — Quand même, il s’agit d’Israël. »
Hors ces deux lieux de répit : le désert.
Nous étions ensemble, bien sûr, mais de manière vagabonde. À la rentrée 66,
l’air sombre et tourmenté, histoire de me mettre en condition, il me déclare
qu’il ne supporte plus de rester à l’École et que nous devons vivre ensemble.
« D’accord, mais alors il faut se marier. »
Je n’étais pas encore laminée par l’idéal révolutionnaire. Ne pas faire souffrir
ma mère était important à mes yeux.
Ce mariage, nous le considérions comme une simple formalité. Il n’en restait
pas moins un mariage, nécessitant un certain nombre de préparatifs. Je les
assure avec un simulacre de dédain. Benny, étonnamment, se montre docile.
Pour son premier costume sur mesure, il supporte les séances d’essayage sans
trop d’impatience. Dur labeur pour le tailleur : Benny a une jambe légèrement
plus courte que l’autre et les épaules de guingois.
Pour le logement, il faut combiner les rêves de grandeur de Benny – un
trois-pièces au minimum – et la réalité de notre budget : mon salaire de
maîtresse auxiliaire à mi-temps en attendant l’année de stage du capes.
L’exigence légitime de Benny est d’avoir une chambre à soi, un bureau où
travailler et élaborer ses textes politiques. Le résultat du compromis est un
trois-pièces de la taille d’un studio, gare de Lyon, dans un bloc d’anciens ilm
remplacés aujourd’hui par d’étincelants immeubles de verre.
Les préparatifs enfin terminés, reste encore à passer la journée.
À la mairie, le 11 mars 1967, moment de gravité quand je reçois l’anneau.
Le repas se déroule dans notre galerie des glaces, l’ancien atelier de mon
père, longue pièce haute de plafond ; côté cour s’alignent en majesté six hautes
fenêtres. Au fond, devenue inutile, l’immense cheminée où se préparaient les vernis ; au milieu, le poêle à sciure. J’espère seulement que personne n’aura