A la vie

Léo Lévy · Chapitre 15 sur 36

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A la vie

Clandestin

force.

La Cause du peuple prônait :

– la révolte, « forme suprême de l’action » ;

– les actions illégales, parce que la légalité autorisait les conditions de travail

inhumaines ;

– des actions violentes pour dévoiler la violence quotidienne ;

– des actions souveraines, puisque la souveraineté s’éprouve en l’exerçant,

peu importe que ce soit sur un petit espace social.

Ces actions se déroulaient dans les lycées, les usines automobiles, les

chantiers navals, les mines.

Elles se traduisaient en titres vengeurs : « On a raison de séquestrer les

patrons », « La guillotine, oui, mais pour Touvier », « Il faut pendre les patrons

par les c… », dans le plus pur style du Père Duchesne. Ils devaient choquer le

lecteur. Ils y ont parfaitement réussi. Jusqu’à faire s’abattre le couperet

marcellinesque22 : en mai 1970, la GP est dissoute, La Cause du peuple

interdite. Ses deux directeurs successifs, Jean-Pierre Le Dantec et Michel Le

Bris, sont emprisonnés en attendant leur procès.

 

Clandestin

 

Notre bébé naît en mars 1970. Nous l’appelons René Lazare – René, d’après

René Camphin, un ouvrier résistant du Nord, Lazare, francisation à l’oreille du

polonais Lejzor, d’après mon père, Éliézer en hébreu. Ma mère essaie de nous

convaincre de le faire circoncire, en usant même de l’argument médical, que le

pédiatre a vite fait de balayer. Quant à faire ce plaisir à ma mère, les

révolutionnaires purs et durs que nous sommes devenus ne se laissent pas aller

à de telles faiblesses. Dans sa colère, elle nous souhaite que René devienne

banquier ou rabbin.

Nous quittons les Riss, qui nous avaient un temps hébergés, pour un

perchoir que Benny a déniché rue Léon-Frot, un minuscule deux-pièces,

quatrième étage sans ascenseur, inondé de soleil. Quelques jours pour moi

paisibles. Pas de visites, Benny raconte, un peu, ce qui se passe au-dehors. Par

de légers pinçotements, il surveille le dodu de son fils. Bébé prospère, gigote et

gazouille allègrement.

Jusqu’au jour où…

Deux mois plus tard à peine, ma mère surgit, tout essoufflée, rouge d’avoir

couru – c’est alors une dame de 74 ans, un peu forte. Elle s’est fait piéger par

les Renseignements généraux : ils sont venus chez elle, deux jeunes gens fort

bien élevés, lui demander notre adresse « pour achever la procédure de

naturalisation ».

La naturalisation ! L’immigrée des années trente, Française d’après le

Vel’d’hiv’, n’hésite pas à renseigner ces messieurs. Après leur départ, elle

réfléchit, soupçonne l’entourloupe et accourt pour nous prévenir.

Une sacoche, quelques vêtements, et Benny décampe. Je ne le revois plus

tant que j’habite là. Pendant quelques jours, une voiture stationne juste en face

de l’immeuble avec, à l’intérieur, deux policiers en civil.

Beaucoup d’arrestations dans le Nord.

« La dissolution dans le Nord a commencé avant la dissolution officielle par

la Cour de sûreté de l’État. La Cour de sûreté de l’État était une juridiction

exceptionnelle [mise en place après la guerre d’Algérie]. Elle pouvait faire

emprisonner qui elle voulait. À partir du moment où la Cour de sûreté te

mettait le grappin dessus, tu étais pratiquement sans droits. Le procureur de

cette cour était de Roubaix. Sa fille était une militante de la GP sans que son

père le sache. Quelques mois plus tôt, un coup de grisou avait tué seize

mineurs. Et ce coup de grisou avait eu lieu dans des conditions scandaleuses.

C’était le genre de chose dont tout le monde se fichait à l’époque, comme dans

les mines chinoises aujourd’hui. On avait décidé de dénoncer ça. On avait balancé des cocktails Molotov dans le bureau de sécurité des mineurs, qui était

vide. On a juste fait voler quelques chaises en éclats. C’était en janvier. Ils ont

pris ça comme prétexte pour nous inculper de crimes contre l’État, réclamant

la peine capitale ou la réclusion à perpétuité. J’ai été prévenu par la fille du

procureur. Je descends à Paris et préviens Benny que dans trois jours sera

officiellement annoncée la dissolution et qu’il faut avertir tout le monde.

Benny me demande de ne pas remonter dans le Nord, mais je dois avertir les

copains et dire au revoir à ma femme ; je prendrai toutes mes précautions.

Benny insiste, je pars quand même et me fais coincer par les flics : j’étais arrivé

à quatre heures du matin chez ma femme sachant que les flics ne venaient

jamais avant six heures du matin, mais je m’étais endormi. Je me suis retrouvé

en taule pour huit mois. [Après le procès populaire et le procès officiel] on a

gagné, on a été acquittés23. »

À Marseille, Tony, le frère de Benny, est arrêté lui aussi. Officiellement,

Benny habite au 14 rue des Marronniers et enseigne à Vincennes24. En fait, il

dort au hasard des lieux de réunion, je ne sais jamais à quel endroit.

Nous nous voyons l’été. Une école a été organisée pour les ouvriers des

comités de lutte25 à Bruxelles, la ville où ont été accueillis bien d’illustres

proscrits.

Une trentaine de participants, qu’il faut nourrir. Christian Jambet et Guy

Lardreau sont commis d’office. Les intellectuels ne doivent-ils pas servir le

peuple ? Mais leurs compétences culinaires sont limitées. Vers qui se tourner ?

Quand tout se dérobe, il reste la femme. Non que je sois experte. Bientôt ça

réclame : trop d’oignons, pas assez de sauce tomate… Alors là, j’explose !

D’accord pour les corvées mais pas pour les râleries !

Un incident rompt le sage déroulement des séances : un jeune ouvrier

immigré prend la parole et lâche des propos virulents contre les Juifs. Benny est

tétanisé. Je le regarde et découvre un masque figé d’idole. Un autre participant, « marié à une Juive », proteste violemment. Épreuve de la honte, la seule qui

vaille de faire le serment : plus jamais ça.

L’école se prolonge par l’institution des « paires rouges », qui doivent

permettre l’échange d’expérience entre un militant ouvrier et un militant

intellectuel. Roger, de la RATP, est le compagnon de Benny. Là encore, le lien

politique se double d’un rapport affectif qui survit à la dissolution. Mais

l’institution de la paire rouge, elle, est assez vite abandonnée.

Jusqu’à l’automne, Benny continue d’errer d’un appartement à l’autre.

Parfois il me rejoint chez son oncle et sa tante, Hillel et Berthe Schwartz, à

Ville-d’Avray, où j’ai trouvé refuge avec René.

À l’automne, Fleur loue à Boulogne un petit appartement où se retrouvent

les précaires de la famille : Sophie, séparée de son mari, Benny qui est

clandestin, René et moi. On espère que, Lévy parmi d’autres, Benny passera

inaperçu.

S’ouvre une période étrange et paradoxale. À l’extérieur, un paroxysme de

tensions et d’agitation ; dans la maison, une cellule chaleureuse et solide, un

quotidien réglé par les horaires de travail. Depuis octobre 1970, je suis enfin

OS. Benny et moi en sommes très fiers. Au point que j’ai du mal à comprendre

certaines réactions de mon entourage. Ma mère a honte – tant de sacrifices

pour m’envoyer à l’université anéantis ! –, elle tait soigneusement la chose. Une

amie de lycée, rencontrée par hasard, exprime son soulagement quand je lui

dis – c’est la version officielle – que Benny enseigne à Vincennes : on n’a pas

complètement sombré dans la bêtise.

Pendant que je plie des serviettes et des torchons huit heures par jour au

milieu d’ouvrières immigrées en majorité portugaises, Benny dirige la GP en

même temps qu’il s’occupe du comité de lutte de Renault-Billancourt, où

Jacques Theureau se trouve établi. Comme dirigeant, il rédige des brochures et

les Cahiers de la Gauche prolétarienne. Ces textes doivent orienter le travail et la

réflexion des militants à tous les niveaux. Textes argumentés et articulés, analyses dont les scansions sont monnayées en mots d’ordre énergiques répétés

à l’infini dans les tracts et sur les affiches : « Vie chère, vie d’esclave, assez ! » ;

« Quand c’est insupportable, on ne supporte plus ! »

Des actions sont déclenchées, telles que Jacques Theureau les décrit :

« Quinze jours après être entré à Renault, je bloquais les chaînes à l’île

Seguin, où se trouvent massivement des immigrés… En septembre 1969,

quand commencent vraiment les actions dans mon atelier, on en fait de toutes

sortes : on sabote des pointeuses, on sabote les chaînes, on débranche, on

répand des chansons le long de la chaîne26. »

Pendant cette période, la parole entre nous circule de bas en haut : je raconte

à Benny les usines où je suis successivement embauchée. Après la blanchisserie

industrielle où l’on a réussi quelques distributions de tracts qui m’ont valu

d’être licenciée, vient une longue quête, version prolétarienne de Moby Dick,

de la « bonne » usine, celle où les conditions de travail sont telles que je pourrai

enfin faire un vrai travail de révolution des esprits. Or, ce qui domine dans les

discussions, ce sont les échanges sur les aventures sentimentales, les rapports

avec le mari ou le petit ami, l’éducation des enfants, les vacances ; à défaut de

joie, la recherche du plaisir, des occasions de « s’éclater ». Justement, on a fêté

un anniversaire. Un peu étourdies par le vin, on se promène d’atelier en atelier

pour saluer, plaisanter, bref, interrompre le travail. Je plane, je me sens enfin

une ouvrière comme les autres. Sentiment qui s’éteint vite. Quand, le

lendemain, on nous annonce la sanction – une mise à pied de vingt-quatre

heures –, cela ne me révolte pas. Il ne me semble pas exorbitant d’être

sanctionnée pour une faute commise. Les autres, par contre, se rebiffent et

protestent violemment : une sanction, quelle qu’elle soit, du simple fait d’être

une sanction, doit être contestée.

Rythme régulier des jours. Très tôt, je file à mobylette à l’usine, située à

Colombes. C’est Fleur qui emmène René chez la nourrice, plus tard à l’école

maternelle. Le soir, je vais le chercher. Puis ce sont les tâches domestiques, même si le plus souvent c’est Sophie qui cuisine. René ne s’endort pas sans une

histoire ou une chanson. Quand il n’y a pas de réunion, l’enfant et moi

explorons les jardins et les coins de verdure du quartier ; il nous arrive de

pousser jusqu’au parc de Saint-Cloud. Son père nous rejoint parfois. Il s’assoit

sur le banc près de moi. Ses épaules se relâchent mais le regard, lui, reste

concentré, aveugle au décor. Il s’arrête sur l’enfant, redevient présent et

s’inquiète : « Quand est-ce qu’il va parler ? » Quand il y a réunion, René

m’accompagne. Si c’est une manif, il reste auprès de la grand-mère et de ses

sœurs. Premier né de sa génération, avec ses boucles dorées et ses grands yeux

clairs, plutôt grave mais le rire prompt, il est le bien-aimé. Avec le retour en

région parisienne de Tony et sa petite famille, René reçoit en cadeau une

compagne de jeux, Sarah la princesse, un petit bout de pain d’épice au brillant

œil noir et au sourire malicieux.

Benny raconte peu de choses. Rien sur ses visites régulières au commissariat

pour prolonger – de quinze jours en quinze jours – son permis de séjour. Il

évoque une fois l’avocate qui l’accompagne à chaque convocation. Malgré sa

présence, il n’est jamais sûr de pouvoir ressortir libre. Un motocycliste attend à

la porte du commissariat, au cas où Benny devrait prendre la fuite.

Quand un événement se prépare, je le devine à sa manière absente d’être là,

à sa nervosité accrue, aux migraines plus fréquentes. Rarement, quelques

paroles laconiques : « On prépare une grève » ou « Il va y avoir un coup

fumasse ». La figure ouvrière qui compte le plus est celle de José, un Portugais

de Renault. C’est lui qui a convaincu Benny d’arrêter la cigarette ; il a calculé

qu’il en avait assez fumé pour couvrir la distance Paris-Lisbonne. Désormais,

Benny garde la cigarette à la bouche, mais sans l’allumer.

Pour plus de détails, comme tout le monde, je suis informée par les

réunions, les textes, la presse.

Une exception, cependant ; au retour d’une réunion, il m’annonce : « On a

décidé de demander à Sartre de diriger La Cause du peuple. »