A la vie
Clandestin
force.
La Cause du peuple prônait :
– la révolte, « forme suprême de l’action » ;
– les actions illégales, parce que la légalité autorisait les conditions de travail
inhumaines ;
– des actions violentes pour dévoiler la violence quotidienne ;
– des actions souveraines, puisque la souveraineté s’éprouve en l’exerçant,
peu importe que ce soit sur un petit espace social.
Ces actions se déroulaient dans les lycées, les usines automobiles, les
chantiers navals, les mines.
Elles se traduisaient en titres vengeurs : « On a raison de séquestrer les
patrons », « La guillotine, oui, mais pour Touvier », « Il faut pendre les patrons
par les c… », dans le plus pur style du Père Duchesne. Ils devaient choquer le
lecteur. Ils y ont parfaitement réussi. Jusqu’à faire s’abattre le couperet
marcellinesque22 : en mai 1970, la GP est dissoute, La Cause du peuple
interdite. Ses deux directeurs successifs, Jean-Pierre Le Dantec et Michel Le
Bris, sont emprisonnés en attendant leur procès.
Clandestin
Notre bébé naît en mars 1970. Nous l’appelons René Lazare – René, d’après
René Camphin, un ouvrier résistant du Nord, Lazare, francisation à l’oreille du
polonais Lejzor, d’après mon père, Éliézer en hébreu. Ma mère essaie de nous
convaincre de le faire circoncire, en usant même de l’argument médical, que le
pédiatre a vite fait de balayer. Quant à faire ce plaisir à ma mère, les
révolutionnaires purs et durs que nous sommes devenus ne se laissent pas aller
à de telles faiblesses. Dans sa colère, elle nous souhaite que René devienne
banquier ou rabbin.
Nous quittons les Riss, qui nous avaient un temps hébergés, pour un
perchoir que Benny a déniché rue Léon-Frot, un minuscule deux-pièces,
quatrième étage sans ascenseur, inondé de soleil. Quelques jours pour moi
paisibles. Pas de visites, Benny raconte, un peu, ce qui se passe au-dehors. Par
de légers pinçotements, il surveille le dodu de son fils. Bébé prospère, gigote et
gazouille allègrement.
Jusqu’au jour où…
Deux mois plus tard à peine, ma mère surgit, tout essoufflée, rouge d’avoir
couru – c’est alors une dame de 74 ans, un peu forte. Elle s’est fait piéger par
les Renseignements généraux : ils sont venus chez elle, deux jeunes gens fort
bien élevés, lui demander notre adresse « pour achever la procédure de
naturalisation ».
La naturalisation ! L’immigrée des années trente, Française d’après le
Vel’d’hiv’, n’hésite pas à renseigner ces messieurs. Après leur départ, elle
réfléchit, soupçonne l’entourloupe et accourt pour nous prévenir.
Une sacoche, quelques vêtements, et Benny décampe. Je ne le revois plus
tant que j’habite là. Pendant quelques jours, une voiture stationne juste en face
de l’immeuble avec, à l’intérieur, deux policiers en civil.
Beaucoup d’arrestations dans le Nord.
« La dissolution dans le Nord a commencé avant la dissolution officielle par
la Cour de sûreté de l’État. La Cour de sûreté de l’État était une juridiction
exceptionnelle [mise en place après la guerre d’Algérie]. Elle pouvait faire
emprisonner qui elle voulait. À partir du moment où la Cour de sûreté te
mettait le grappin dessus, tu étais pratiquement sans droits. Le procureur de
cette cour était de Roubaix. Sa fille était une militante de la GP sans que son
père le sache. Quelques mois plus tôt, un coup de grisou avait tué seize
mineurs. Et ce coup de grisou avait eu lieu dans des conditions scandaleuses.
C’était le genre de chose dont tout le monde se fichait à l’époque, comme dans
les mines chinoises aujourd’hui. On avait décidé de dénoncer ça. On avait balancé des cocktails Molotov dans le bureau de sécurité des mineurs, qui était
vide. On a juste fait voler quelques chaises en éclats. C’était en janvier. Ils ont
pris ça comme prétexte pour nous inculper de crimes contre l’État, réclamant
la peine capitale ou la réclusion à perpétuité. J’ai été prévenu par la fille du
procureur. Je descends à Paris et préviens Benny que dans trois jours sera
officiellement annoncée la dissolution et qu’il faut avertir tout le monde.
Benny me demande de ne pas remonter dans le Nord, mais je dois avertir les
copains et dire au revoir à ma femme ; je prendrai toutes mes précautions.
Benny insiste, je pars quand même et me fais coincer par les flics : j’étais arrivé
à quatre heures du matin chez ma femme sachant que les flics ne venaient
jamais avant six heures du matin, mais je m’étais endormi. Je me suis retrouvé
en taule pour huit mois. [Après le procès populaire et le procès officiel] on a
gagné, on a été acquittés23. »
À Marseille, Tony, le frère de Benny, est arrêté lui aussi. Officiellement,
Benny habite au 14 rue des Marronniers et enseigne à Vincennes24. En fait, il
dort au hasard des lieux de réunion, je ne sais jamais à quel endroit.
Nous nous voyons l’été. Une école a été organisée pour les ouvriers des
comités de lutte25 à Bruxelles, la ville où ont été accueillis bien d’illustres
proscrits.
Une trentaine de participants, qu’il faut nourrir. Christian Jambet et Guy
Lardreau sont commis d’office. Les intellectuels ne doivent-ils pas servir le
peuple ? Mais leurs compétences culinaires sont limitées. Vers qui se tourner ?
Quand tout se dérobe, il reste la femme. Non que je sois experte. Bientôt ça
réclame : trop d’oignons, pas assez de sauce tomate… Alors là, j’explose !
D’accord pour les corvées mais pas pour les râleries !
Un incident rompt le sage déroulement des séances : un jeune ouvrier
immigré prend la parole et lâche des propos virulents contre les Juifs. Benny est
tétanisé. Je le regarde et découvre un masque figé d’idole. Un autre participant, « marié à une Juive », proteste violemment. Épreuve de la honte, la seule qui
vaille de faire le serment : plus jamais ça.
L’école se prolonge par l’institution des « paires rouges », qui doivent
permettre l’échange d’expérience entre un militant ouvrier et un militant
intellectuel. Roger, de la RATP, est le compagnon de Benny. Là encore, le lien
politique se double d’un rapport affectif qui survit à la dissolution. Mais
l’institution de la paire rouge, elle, est assez vite abandonnée.
Jusqu’à l’automne, Benny continue d’errer d’un appartement à l’autre.
Parfois il me rejoint chez son oncle et sa tante, Hillel et Berthe Schwartz, à
Ville-d’Avray, où j’ai trouvé refuge avec René.
À l’automne, Fleur loue à Boulogne un petit appartement où se retrouvent
les précaires de la famille : Sophie, séparée de son mari, Benny qui est
clandestin, René et moi. On espère que, Lévy parmi d’autres, Benny passera
inaperçu.
S’ouvre une période étrange et paradoxale. À l’extérieur, un paroxysme de
tensions et d’agitation ; dans la maison, une cellule chaleureuse et solide, un
quotidien réglé par les horaires de travail. Depuis octobre 1970, je suis enfin
OS. Benny et moi en sommes très fiers. Au point que j’ai du mal à comprendre
certaines réactions de mon entourage. Ma mère a honte – tant de sacrifices
pour m’envoyer à l’université anéantis ! –, elle tait soigneusement la chose. Une
amie de lycée, rencontrée par hasard, exprime son soulagement quand je lui
dis – c’est la version officielle – que Benny enseigne à Vincennes : on n’a pas
complètement sombré dans la bêtise.
Pendant que je plie des serviettes et des torchons huit heures par jour au
milieu d’ouvrières immigrées en majorité portugaises, Benny dirige la GP en
même temps qu’il s’occupe du comité de lutte de Renault-Billancourt, où
Jacques Theureau se trouve établi. Comme dirigeant, il rédige des brochures et
les Cahiers de la Gauche prolétarienne. Ces textes doivent orienter le travail et la
réflexion des militants à tous les niveaux. Textes argumentés et articulés, analyses dont les scansions sont monnayées en mots d’ordre énergiques répétés
à l’infini dans les tracts et sur les affiches : « Vie chère, vie d’esclave, assez ! » ;
« Quand c’est insupportable, on ne supporte plus ! »
Des actions sont déclenchées, telles que Jacques Theureau les décrit :
« Quinze jours après être entré à Renault, je bloquais les chaînes à l’île
Seguin, où se trouvent massivement des immigrés… En septembre 1969,
quand commencent vraiment les actions dans mon atelier, on en fait de toutes
sortes : on sabote des pointeuses, on sabote les chaînes, on débranche, on
répand des chansons le long de la chaîne26. »
Pendant cette période, la parole entre nous circule de bas en haut : je raconte
à Benny les usines où je suis successivement embauchée. Après la blanchisserie
industrielle où l’on a réussi quelques distributions de tracts qui m’ont valu
d’être licenciée, vient une longue quête, version prolétarienne de Moby Dick,
de la « bonne » usine, celle où les conditions de travail sont telles que je pourrai
enfin faire un vrai travail de révolution des esprits. Or, ce qui domine dans les
discussions, ce sont les échanges sur les aventures sentimentales, les rapports
avec le mari ou le petit ami, l’éducation des enfants, les vacances ; à défaut de
joie, la recherche du plaisir, des occasions de « s’éclater ». Justement, on a fêté
un anniversaire. Un peu étourdies par le vin, on se promène d’atelier en atelier
pour saluer, plaisanter, bref, interrompre le travail. Je plane, je me sens enfin
une ouvrière comme les autres. Sentiment qui s’éteint vite. Quand, le
lendemain, on nous annonce la sanction – une mise à pied de vingt-quatre
heures –, cela ne me révolte pas. Il ne me semble pas exorbitant d’être
sanctionnée pour une faute commise. Les autres, par contre, se rebiffent et
protestent violemment : une sanction, quelle qu’elle soit, du simple fait d’être
une sanction, doit être contestée.
Rythme régulier des jours. Très tôt, je file à mobylette à l’usine, située à
Colombes. C’est Fleur qui emmène René chez la nourrice, plus tard à l’école
maternelle. Le soir, je vais le chercher. Puis ce sont les tâches domestiques, même si le plus souvent c’est Sophie qui cuisine. René ne s’endort pas sans une
histoire ou une chanson. Quand il n’y a pas de réunion, l’enfant et moi
explorons les jardins et les coins de verdure du quartier ; il nous arrive de
pousser jusqu’au parc de Saint-Cloud. Son père nous rejoint parfois. Il s’assoit
sur le banc près de moi. Ses épaules se relâchent mais le regard, lui, reste
concentré, aveugle au décor. Il s’arrête sur l’enfant, redevient présent et
s’inquiète : « Quand est-ce qu’il va parler ? » Quand il y a réunion, René
m’accompagne. Si c’est une manif, il reste auprès de la grand-mère et de ses
sœurs. Premier né de sa génération, avec ses boucles dorées et ses grands yeux
clairs, plutôt grave mais le rire prompt, il est le bien-aimé. Avec le retour en
région parisienne de Tony et sa petite famille, René reçoit en cadeau une
compagne de jeux, Sarah la princesse, un petit bout de pain d’épice au brillant
œil noir et au sourire malicieux.
Benny raconte peu de choses. Rien sur ses visites régulières au commissariat
pour prolonger – de quinze jours en quinze jours – son permis de séjour. Il
évoque une fois l’avocate qui l’accompagne à chaque convocation. Malgré sa
présence, il n’est jamais sûr de pouvoir ressortir libre. Un motocycliste attend à
la porte du commissariat, au cas où Benny devrait prendre la fuite.
Quand un événement se prépare, je le devine à sa manière absente d’être là,
à sa nervosité accrue, aux migraines plus fréquentes. Rarement, quelques
paroles laconiques : « On prépare une grève » ou « Il va y avoir un coup
fumasse ». La figure ouvrière qui compte le plus est celle de José, un Portugais
de Renault. C’est lui qui a convaincu Benny d’arrêter la cigarette ; il a calculé
qu’il en avait assez fumé pour couvrir la distance Paris-Lisbonne. Désormais,
Benny garde la cigarette à la bouche, mais sans l’allumer.
Pour plus de détails, comme tout le monde, je suis informée par les
réunions, les textes, la presse.
Une exception, cependant ; au retour d’une réunion, il m’annonce : « On a
décidé de demander à Sartre de diriger La Cause du peuple. »