A la vie
Le sovkhoze, ou l’amitié comme refuge
Entre-temps, la famille Lévy a quitté l’hôtel pour un appartement. Après un
court entracte, deux années de relative stabilité, nouvelle débâcle financière. Ils
sont chassés de leur appartement par les huissiers et se retrouvent à la rue. C’est
l’exil dans l’exil. Cette fois, l’adolescent ne laissera pas les mésaventures
familiales gâcher sa vie. Ni égyptien, ni belge, un être juif qu’il veut gommer :
que reste-t-il ? Pour son salut, il est condamné à s’inventer un avenir – il sera
français –, et à construire un refuge : le sovkhoze.
Le sovkhoze, ou l’amitié comme refuge
L’étranger à la terre, l’homme en trop, a enfin ce qu’il voulait, une terre neuve qui
l’accueille, une terre errante comme lui, à son image : le groupe2.
Naturellement, rien à voir avec les sovkhozes de l’Union soviétique – ces
fermes d’État où l’on essayait de mettre au point des techniques agricoles de
pointe. Ce qui compte, c’est que le mot renvoie au « soviet », à une aventure
collective, et qu’il désigne un lieu de recherche. Une poignée d’élèves se
retrouve aux réunions du sovkhoze – « Sauver la cause, déjà ? », se demandera
plus tard Piotr, qui en fit partie – pour discuter comment choisir le bien à
chaque moment de l’existence.
« Benny, cette année passée à ses côtés, m’a transformé : mon point de vue
sur les femmes, sur l’amour. Il m’a donné la substance, un squelette, il m’a
donné le sens des choses. Bien sûr, en littérature, en philosophie, il m’a aussi
beaucoup apporté… Le but du sovkhoze était soit de préparer des exposés lus
ensuite en cours de philo, soit de développer un thème d’actualité, soit
d’écouter de la musique, d’être bien ensemble, mais il y avait toujours un
projet3. »
« C’était très gai. Pas n’importe quelle gaieté : c’était la gaieté de l’esprit.
Trouver la gaieté dans l’exercice de l’esprit, c’était presque ça l’objectif, mais
c’était une gaieté un peu particulière4. » Mélange explosif de Jean-Paul Sartre et
de Georges Bataille, lecture d’écrivains progressistes.
Bataille, pour la transgression des limites, religieuses, sociales, mais Sartre
surtout, avec qui se dessine une profonde affinité :
« Vivant une vraie violence intérieure de l’exilé […] il fallait que je trouve
des mots en français qui rendent compte et de cette étrangeté que je vivais, et
de mon désir d’universalité. Or Sartre était celui qui me permettait d’articuler
cette singularité et le désir d’universalité. Je l’ai donc dévoré5. »
Benny a été chassé sans savoir pourquoi, dans l’humiliation et la terreur, et
voilà que Sartre, le grand intellectuel français, s’arrache de lui-même à son
appartenance d’origine, proclame que c’est cela qui est bien, et que c’est la
condition de la liberté : un homme qui se veut sans droits – comme lui, Benny.
Contre la France des salauds, engluée dans son terroir, farcie de bonne
conscience et de mauvaise foi, une France lumineuse venue de la Résistance, de
la Commune et de 1789 se profile dans les pages de Sartre. De celle-là, Benny
veut en être. Une possible société d’hommes fraternels libérés de la contrainte
des contingences individuelles pour faire l’homme à venir. Une écriture
souvent âpre, mordante, ô combien efficace. Une plume, comme l’épée de
Pardaillan, au service de la justice et des opprimés.
Pour l’heure, cela passe par le soutien aux « damnés de la terre », aux guerres
de libération nationale. On est après l’affaire Alleg6, après le Manifeste
des 1217, signé par Sartre. Quand les services culturels de l’ambassade de
France organisent un concours d’éloquence pour tous les établissements
secondaires où l’on enseigne le français, Benny – il a seize ans – prépare un
éloge du FLN. Dans la salle où les orateurs se produisent, un public de parents
d’élèves, d’enseignants et d’officiels du corps diplomatique. Une moitié de la
salle se lève pour applaudir Benny, l’autre moitié pour le huer. Il remporte le
concours. Pour la première fois, devant tous ces visages levés vers lui, il éprouve
quelle puissance peut habiter sa parole. Cela a un petit goût de conquête. C’est la seule satisfaction qu’il tire de cette victoire, puisque du prix offert au
gagnant, il ne peut profiter – c’est un voyage au Maroc : il y est interdit de
séjour, de même que dans les autres pays arabes et les pays du bloc
communiste. En compensation, l’oncle de son condisciple Francis Girod
l’invite dans son manoir en Touraine, la région de France où l’on parle « le
français le plus pur ». Benny décide d’effacer toute trace d’accent de son parler
et d’atteindre à cette diction parfaite. La nuit, sous les étoiles, il récite des vers
de Paul Éluard.
Aux réunions du sovkhoze, les discussions portent sur l’amitié et, surtout,
l’amour, l’amour de la femme, expérience unique et intégrale ; sur la beauté qui
doit être « explosante-fixe8 ». Évidemment, mépris du flirt, des passades et de
leur espace privilégié, la surprise-partie, même si Benny y fait parfois acte de
présence. Il est éperdument amoureux d’une longue fille blonde au prénom
christique – qui finalement se refuse et lui préfère son meilleur ami.
Les impératifs se précisent. Amusements, divertissements : vacance
méprisable. Au contraire : densité requise pour chaque acte, chaque parole.
Moyen d’approfondir la parole : formuler par écrit toute pensée, quelle qu’elle
soit. Mise en pratique immédiate de chaque décision – ceci concerne avant
tout les projets de création artistique : ils tournent un film qui met en scène
une mariée. Benny écrit une pièce surréaliste intitulée Histoire d’O, avec pour
personnage central un maître d’hôtel9. Ils montent Montserrat d’Emmanuel
Roblès, où Benny joue – déjà – le rôle du méchant ; et c’est le beau Pierre, avec
son faux air de Jean Marais, qui joue Montserrat, le noble révolutionnaire.
Dans Les Séquestrés d’Altona, Benny joue le rôle d’un tortionnaire nazi. Avec le
baron Dominique Gilson de Rouvreux, il découvre la beauté de la musique.
D’église en église, il l’écoute jouer du Bach à l’orgue.
Les huissiers ont frappé une fois de plus. Benny, de retour du lycée, trouve sa
mère dans la rue, paniquée, chassée de l’appartement, les valises à ses pieds. Le
père est hospitalisé à la suite d’une crise d’angine de poitrine (il a cinquante-deux ans). Tony avait déjà filé à Paris pour faire sa terminale et Fleur logeait à
l’université. Grâce au sovkhoze, une solution s’offre : sa mère est hébergée dans
la famille de Pierre G., jusqu’à ce que la situation s’arrange. Benny est recueilli
chez son professeur de philosophie, Jean Renucci, qui habite un vaste
appartement avec son épouse, jeune femme fine et délicate, et une adorable
petite fille de quatre ans. Un dialogue s’établit.
« Benny était capable d’ouvrir L’Être et le Néant, de s’y plonger et de se
mettre à en expliquer des pages avec Jean Renucci10. »
Puisqu’il veut aller au lieu de la plus haute expression de culture française,
son professeur et ami lui conseille de préparer l’École normale d’Ulm.
Avec quelques-uns du sovkhoze, après le bac, il quitte Bruxelles. Fort de
l’expérience de Tony qui l’a précédé de trois ans, il a réglé les questions
administratives depuis Bruxelles. Il a un permis de résidence pour études en
bonne et due forme.
1. B. Lévy, « Sartre et la judéité », La Cérémonie de la naissance, Verdier, 2005, p. 85.
2. B. Lévy, « De la politique à l’écriture », conférence donnée au Cercle laïque de Bruxelles,
mars 1986, ABL.
3. Témoignage de Daniel B., ABL.
4. Témoignage de Pierre G., ABL.
5. B. Lévy, Arguments, RTBF.
6. Né en 1939 de parents juifs, membre du PCF, directeur du journal L’Alger républicain, Henri Alleg,
entré dans la clandestinité après l’interdiction de son journal, est arrêté en 1957 et torturé. En prison, il écrit La Question.
7. « Déclaration sur le droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie » signée par 121 écrivains,
intellectuels et artistes, au moment du procès de Francis Jeanson.
8. Expression d’André Breton que Benny Lévy avait faite sienne et qu’il employait souvent.
9. À ce jour, le texte de cette pièce n’a pas été retrouvé.
10. Témoignage de Pierre G., ABL.
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