Cobayes, Sarah et Sid
Vendredi 14 août – Sarah
Vendredi 14 août
SARAH
Je n’ai pris qu’une journée pour réfléchir à la proposition de Sid. Une journée avant d’embrasser ce cadeau trop beau pour être vrai. J’ai décidé de l’accepter, malgré mes craintes. Qui sait… après s’être acharnée sur moi, la vie m’accorde peut-être enfin une trêve.
Il y a trois semaines que je n’ai pas touché au coffret sur mon frigo… sauf de façon inconsciente, pendant mes crises de somnambulisme, si j’en crois Sid. Et tout ce bien-être qui m’envahit, c’est grâce à lui.
— Carl, il faut que je te parle.
J’ai glissé la tête dans l’embrasure de la porte du bureau de mon patron. Il me fait signe d’entrer, le visage toujours penché sur ses documents.
— Qu’est-ce qu’il y a, ma petite Sarah ? Si c’est pour une augmentation, oublie ça tout de suite. Tu es la troisième à t’essayer, cette semaine. Les temps sont durs pour moi aussi, tu sais.
C’est ça, ouais. N’importe quoi.
— Non, ce n’est pas pour une augmentation.
— Alors, assieds-toi, m’invite-t-il, toujours sans me regarder. Je t’écoute.
Il écrase quelques touches sur sa calculatrice, puis daigne enfin lever les yeux vers moi. Il fronce les sourcils.
— Je peux savoir pourquoi tu n’es pas encore en tenue de scène alors qu’il est dix-sept heures ? Inutile de me refaire le coup du « je ne me sens pas bien et je veux rentrer chez moi » ; c’est non pour ça aussi.
Il me dévisage avec cette expression qui me trouble tellement ; impossible de déterminer si elle exprime le désir ou le dédain. Que ce soit l’un ou l’autre, ça me donne envie de vomir.
— Je me sens très bien, Carl, rétorqué-je en tentant de prendre une voix assurée. Je démissionne.
À l’instant où je me suis avancée sur les planches, hier soir, frissonnante dans mon tutu, j’ai su très clairement que j’arrêtais tout. Maintenant que Sid m’offre une autre voie sur un plateau d’argent, pourquoi continuer à m’infliger ça ? Je ne supporterai plus de me faire malaxer les seins et les fesses dans l’isoloir comme si je n’étais qu’un vulgaire objet. Je n’y survivrai pas.
Mon patron plisse les yeux, évaluant le sérieux de ma déclaration.
— C’est ton nouveau copain qui t’a mis des idées pareilles dans la tête ? Le beau Sid ?
Il a prononcé son surnom avec autant de mépris qu’il est possible d’en instiller dans une minuscule syllabe. Je ne réponds pas.
Mon patron pointe l’index sur moi avec un rictus de supériorité.
— Crois-tu vraiment que tu peux quitter ce milieu aussi facilement ? Ça ne marche pas comme ça, ma petite Sarah.
Je m’enfonce dans le fauteuil en serrant le tissu de ma jupe entre mes doigts. C’est quoi, ça ? Des menaces ?
— Tes clients sont MES clients, Natasha, continue-t-il. Et il en vient de plus en plus pour voir la danseuse de ballet cochonne se trémousser sur scène. Ils font rouler ma business, et rondement, tu comprends ?
Je comprends surtout que je suis victime de mon « succès ». Sauf que ce n’est pas moi qui en profite ; sinon, je n’habiterais pas un minuscule trois et demie mal isolé et à peine salubre.
— Et puis, je t’aime bien, moi, je n’ai pas envie que tu me quittes…, roucoule Carl en me contemplant franchement.
Une nausée me saisit.
— Qu… qu’est-ce que je dois faire pour que tu me laisses partir ?
Une sonnerie retentit, nous interrompant. Il attrape son cellulaire et répond.
Quelques secondes passent tandis qu’il écoute son interlocuteur.
— Merde, tu me niaises ? aboie-t-il soudain dans l’appareil. J’ai besoin de cette livraison ce soir ! J’ai un gros client qui va passer la chercher avant la fermeture !
La personne à l’autre bout du fil doit tenter de se justifier, mais Carl ne lui laisse pas le temps de placer plus de trois mots.
— Je m’en contrefous, que tu aies eu un accident et que tu sois aux soins intensifs ! Qui va s’occuper d’aller chercher ma marchandise, hein ? Je ne vais certainement pas m’en charger moi-même !
Ses petites prunelles malicieuses se posent alors sur moi. Je vois une lueur s’y allumer ; je déglutis péniblement.
— C’est bon, je vais m’arranger, finit-il par déclarer. Ah, et tu as intérêt à guérir vite !
Des vœux de rétablissement aussi gentils, on s’en passerait bien.
Carl appuie sur une touche et plaque son cellulaire sur son bureau.
— J’ai un marché à te proposer, Sarah : tu t’occupes d’aller chercher ma livraison et je te laisse quitter le Pinky sans représailles.
— À quel genre de représailles j’aurais droit si je refusais ?
— Utilise un peu ton imagination, ma belle…
— Et il s’agit d’une livraison de quoi, au juste ?
— Tu n’as pas besoin de le savoir.
C’est évident qu’il s’agit de drogue. Je sais que Carl fournit en coke certains clients et filles du bar. Par miracle, je ne suis pas tombée là-dedans.
Je pèse le pour et le contre. Mais ai-je vraiment le choix si je veux échapper à ce gouffre en un seul morceau ?
Allez, un dernier service à Carl et, après, c’est fini pour de bon.
— OK, j’irai.
— Excellent ! s’exclame-t-il en tapant ses grosses pattes l’une contre l’autre. L’échange doit avoir lieu à vingt-trois heures.
Il griffonne une adresse sur un bout de papier et me le tend. Je le plie en deux sans prendre la peine de le lire.
— Ah, et prends ça aussi, lance-t-il en sortant une arme semi-automatique d’un tiroir de son secrétaire. Simple précaution.
Merde ! Je ne veux rien savoir de trimballer un pistolet ! Combien de kilos de coke suis-je censée lui rapporter, s’il juge que j’ai besoin d’une arme pour me défendre ?
— Allez, prends-le ! grogne Carl, impatient. C’est juste au cas. Je ne te demande pas de tirer sur tout ce qui bouge.
— Mais je ne sais même pas comment ça fonctionne !
— C’est facile : tu tires le cran de sûreté et tu appuies sur la détente. Comme dans les films, tu vois ?
Non, je ne vois pas ; je m’endors tout le temps, pendant les films !
J’étire le bras vers l’arme et referme ma paume sur la crosse en réprimant un frisson. Heureusement, j’ai mon sac à main avec moi. Je dissimule l’arme dedans.
Carl pose ensuite une enveloppe rebondie devant moi.
— Voilà l’argent.
— Combien ?
Il soupire, excédé par ma curiosité.
— Cinq mille. Ne t’avise surtout pas de te sauver avec. J’ai de bons chiens de garde qui te le feraient regretter ensuite.
Je prends l’enveloppe d’un geste brusque et la coince à côté de l’arme, dans mon sac.
— Si tu n’es pas revenue avec ma marchandise à minuit, notre petit marché tombera à l’eau.
Je quitte le bureau en coup de vent.
Je passe dans la loge pour récupérer mon coton ouaté à capuche. Ariel, dans mon dos, m’apostrophe.
— Hé, Sarah, tu t’en vas ? Comment t’as fait pour convaincre Carl ? Je n’ai même pas pu rentrer chez moi, l’autre fois, et j’étais sur le point de me cracher un poumon !
— Disons que c’est plutôt lui qui a dû me convaincre…
Je la laisse plantée là, perplexe, et je file.
Vingt-deux heures trente. Un coup d’œil à l’adresse indiquée sur le papier m’apprend que je dois me rendre à quelques rues du Pinky, vers l’est, là où aux commerces bas de gamme succède un quartier résidentiel défavorisé. À pied, j’en ai pour moins de quinze minutes.
Une main écrasée sur mon sac à main et son précieux butin, l’autre refermée autour de la crosse du pistolet caché dans la poche ventrale de mon coton ouaté, j’avance dans la rue, courant presque. Je suis rapidement en sueur ; même au cœur de la nuit, il fait beaucoup trop chaud pour porter un gros chandail. Je jette des coups d’œil autour de moi. Ce coin de la ville est désert à cette heure-ci. Comme si l’endroit n’était plus sûr lorsque la noirceur tombe.
Je reste le plus longtemps possible sur l’artère principale du quartier. Je tourne à gauche sur une avenue où circulent encore quelques voitures, puis à droite deux coins de rue plus loin. Ici, la lumière orangée des lampadaires a cédé sa place à une lueur grise et fantomatique. Tout pour me rassurer. L’écho d’une course me parvient d’une ruelle adjacente, un peu plus loin devant.
J’accélère le pas.
À l’instant où j’arrive à l’embouchure de la ruelle, une silhouette encapuchonnée en jaillit et se jette sur moi. Mon sac ! J’ai beau m’y agripper de toutes mes forces, l’intrus me l’arrache et me pousse sur le sol.
— Non, arrêtez !
J’extirpe le pistolet de la poche de mon chandail et, étendue sur le bitume défoncé, le brandis en direction du voleur qui s’enfuit déjà avec l’argent de Carl.
Je suis dans la merde !
— Je vais tirer ! hurlé-je.
Mon assaillant ne daigne même pas me prendre au sérieux et ralentir. J’enlève le cran de sûreté en tremblant. L’arme me glisse entre les mains. C’est peine perdue, il est déjà loin…
C’est alors qu’un deuxième individu surgit des ombres de la ruelle et m’envoie un coup de pied magistral dans les poignets. Le pistolet vole dans les airs avant de rebondir sur une voiture stationnée et d’atterrir en plein centre de la rue.
— Les guns, c’est pour les grandes personnes, fillette ! ricane l’homme au-dessus de moi en appuyant la semelle de sa bottine sur ma gorge.
J’agrippe sa cheville dans l’espoir de me libérer, mais le gars se penche et me balance son poing au visage. Explosion de douleur.
Aussitôt, un nouvel impact fend mon arcade sourcilière droite. Je sens un liquide chaud et visqueux couler sur ma paupière fermée. Le gémissement qui m’échappe ressemble plus au cri d’un animal qu’à ma propre voix. Mon tortionnaire se redresse, m’administre un dernier coup de pied dans le ventre et s’enfuit dans la même direction que celle prise par son acolyte. Ses pas battent l’asphalte un moment, pendant lequel je cherche désespérément mon souffle, puis ils s’estompent.
L’air parvient enfin à se frayer un chemin jusqu’à mes poumons. Une solide toux me secoue, un filet de bave coule entre mes lèvres. Je m’agenouille sur la chaussée. Je ne comprends rien à ce qui vient de se passer. On m’a vraiment volé mon sac et les cinq mille dollars ?
C’est une blague.
Carl va me tuer.
Prenant appui sur le pare-chocs de l’automobile la plus près, je me redresse, pantelante. Du bout des doigts, je tâte ma joue. Elle a triplé de volume. J’imagine ma tête et ça me fait presque rire. Je me traîne jusqu’au milieu de la rue pour récupérer le pistolet, le soupèse un instant. Je pourrais me tirer une balle, là, tout de suite. Fini les problèmes. La fureur de Carl ruissellerait sur mon cercueil sans m’atteindre.
Mais… abandonner Sid ? C’est la première personne qui me donne envie de vivre…
Je plonge l’arme dans la poche de mon chandail et rebrousse chemin vers le Pinky. Je devrai continuer à danser pour Carl, finalement.
— Oh, mon Dieu, Sarah ! crie Louisa en me croisant dans le couloir du bar.
— Ça va, dis-je d’une voix lasse.
— T’es-tu regardée dans le miroir ? Ça ne va pas du tout !
Attirée par ses exclamations, Ariel sort de la loge. Elle se fige en me voyant.
— Aïe ! Qu’est-ce qui t’est arrivé ?
— Rien. Laissez-moi, je dois voir Carl.
Le regard que je dirige vers elles les décourage d’intervenir.
Je cogne trois coups à la porte du bureau.
— Entrez !
Je prends une grande inspiration, qui déclenche une vague de douleur dans mon abdomen, puis je pénètre dans la pièce. Carl lève immédiatement les yeux sur moi.
— Merde, Sarah, qu’est-ce que t’as foutu ?
Je m’avance et reste debout malgré ma violente envie de m’effondrer dans l’un des fauteuils.
— On m’a attaquée, Carl, ce n’est pas ma faute…
— Tu as ma livraison ?
Je reste pétrifiée une seconde ou deux avant de secouer la tête de gauche à droite.
— Mon client sera là bientôt ! s’emporte Carl en se levant d’un bond de son siège capitonné. Je dois envoyer quelqu’un d’autre chercher ça au plus vite ! Je peux peut-être me passer d’un des doormen pour une demi-heure… Donne-moi l’argent.
Comment peut-il donc ne pas avoir compris encore ?
— Je… je ne l’ai plus, Carl… On me l’a volé…
Il plisse les paupières et je sens qu’il va exploser.
— QUOI ?
— Ils étaient deux ! J’ai voulu tirer sur le premier, mais l’autre a jailli de nulle part pour me désarmer et me rouer de coups ! Qu’est-ce que tu voulais que je fasse ?
— Espèce de conne !
Son insulte pénètre en moi comme un couteau trop bien affûté et va rejoindre toutes les autres que j’ai encaissées jusqu’ici.
— Il va falloir que tu me rembourses, Sarah.
— Oui, je sais, réponds-je en faisant tourner nerveusement l’un de mes bracelets autour de mon poignet. Je vais continuer à danser jusqu’à ce que j’aie accumulé le montant nécessaire.
Il m’adresse un sourire ironique.
— Tu as vu ta tête ? Tu fais peur. Tu peux oublier la danse pour un moment.
Je reste muette, ne sachant pas ce qu’il attend de moi.
— Trois semaines, finit par déclarer Carl en se rasseyant. C’est ce que je te donne pour me remettre mes cinq mille dollars.
— Mais… je n’y arriverai jamais si je ne danse plus !
— Il le faudra bien. Sinon, mes gars vont s’occuper de t’arranger le portrait encore mieux que ceux que tu as croisés tout à l’heure.
Je frémis. Carl ajoute :
— Et peut-être même qu’ils en profiteront pour casser quelques membres à ton beau Sid.
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