Cobayes, Sarah et Sid
Mercredi 9 septembre – Sid
Mercredi 9 septembre
SID
Nous arrivons devant les locaux d’AlphaLab. C’est la première fois que nous sortons ensemble de l’appartement depuis les événements de mercredi dernier. Je ne pense pas que nous ayons été suivis. Je jette un dernier coup d’œil par-dessus mon épaule, la main pressée au creux des reins de Sarah tandis qu’elle franchit la porte vitrée du bâtiment.
— Arrête de regarder partout comme ça, me dit-elle au creux de l’oreille. Tu as l’air super suspect !
Elle n’a pas tort. Mais peut-être que je serais plus calme le jour si je dormais mieux la nuit… Au lieu de ça, et ce, malgré les somnifères que j’engloutis, je fais de plus en plus de cauchemars. Des visions d’horreur où s’entremêlent la tête défoncée de Charlie, celle, éclatée, de Carl, et celle de Sarah, que des jurés sanguinaires ont tranchée à la guillotine après son procès.
Vraiment très joyeux, ces rêves… Ce qui fait que, oui, je suis sur les dents.
Une semaine pile s’est écoulée depuis que Sarah a tué Carl et notre existence s’est poursuivie comme si de rien n’était, mis à part quelques crises d’anxiété de part et d’autre et les élans de colère de ma copine. L’irritabilité était listée parmi les effets secondaires possibles après la prise du produit testé, alors je ne m’inquiète pas trop. Surtout avec ce qui est arrivé au Pinky. Il y a de quoi être doublement perturbé !
Sarah n’arrête pas de se plaindre, depuis le début de la journée. Elle ne voulait pas quitter l’appart, pas marcher jusqu’ici, pas se faire enfoncer de nouveau une aiguille dans le bras, pas risquer de vivre encore une journée sur le carreau.
— Et on s’en fiche, de l’argent, maintenant ! a-t-elle lâché. On est riches !
Ouais. C’est vrai que sa dette a été effacée. Pas exactement de la façon qui était prévue, mais bon… En plus, on a ce carton rempli de billets – dans lequel on a aussi caché les deux pistolets et les cartouches de rechange –, planqué au fond de la garde-robe. Mais ça, c’est si on accepte d’y toucher, perspective qui ne m’enchante pas du tout. De toute manière, on a signé une entente avec AlphaLab ; je ne pense pas qu’on puisse se défiler alors que d’autres injections sont planifiées. On ne va pas se mettre un laboratoire pharmaceutique à dos en plus !
Ce n’est pas la même fille qui nous salue, à l’accueil. Chanel, indique le badge sur son tailleur gris. J’essaie de lui sourire en récitant nos noms et l’heure de nos rendez-vous, mais je n’en ai pas la force. La façade de Sid le tombeur est en train de s’effriter comme du vieux plâtre séché.
— Veuillez vous asseoir, je vous prie. Le docteur Williams sera prêt à vous recevoir dans un instant.
— Merci, fait Sarah pour nous deux.
Elle m’entraîne dans la salle d’attente. Par automatisme, nous nous asseyons dans les mêmes fauteuils que la dernière fois. Je suis nerveux et mon talon bat frénétiquement le carrelage blanc, faisant tressauter mon genou. Sarah applique fermement sa paume sur ma cuisse pour l’immobiliser.
— Arrête ça.
Je lui jette un regard. Elle semble encore fâchée. Elle prétend qu’elle se sent mieux quand je suis là, mais ce n’est pas l’impression qu’elle me donne en ce moment ! Elle n’a pas l’air bien du tout. J’imagine que c’est normal de ne plus être tout à fait soi-même après avoir commis un meurtre…
Nous n’en parlons pratiquement jamais. C’est plus facile de faire comme si rien n’était arrivé ; et ça nous aide à agir normalement. Enfin, le plus normalement possible, compte tenu des circonstances.
Les doigts de Sarah restent un moment collés à mon pantalon, puis elle les glisse au creux de ma paume. Je les serre fort. Elle pose sa tête contre mon épaule avec un soupir. « Pardon », murmure-t-elle. Je plonge mon nez dans ses cheveux pour lui faire comprendre que je ne lui en veux pas. Fichu fantôme de Carl, coincé entre nous… À cause de lui, nous sommes tous les deux à cran…
Une infirmière apparaît dans la salle d’attente.
— Monsieur Simon-David Cain ?
Sarah retire sa main de la mienne, comme prise en faute.
— Oui, réponds-je en sautant sur mes pieds.
L’infirmière me fait signe de la suivre. Je me penche vers Sarah pour lui souffler à l’oreille :
— À tout à l’heure.
Elle acquiesce, avec son sourire mi-désespéré, mi-effrayé. Je jette un œil par-dessus mon épaule tandis que je m’éloigne. Je peux presque voir les ombres envahir l’esprit de Sarah, maintenant que je ne suis plus là pour les chasser.
Le docteur Williams nous attend, sa collègue et moi, dans son bureau. J’ai droit à une version allégée des tests subis lors de la rencontre préliminaire : mesure de ma tension artérielle et prises de sang pour vérifier l’évolution de ma condition physiologique.
Le doc a quelques questions pour moi, auxquelles je réponds de la façon la plus succincte possible. Je me crispe en entendant l’une d’entre elles, surtout qu’elle est accompagnée d’un plissement de paupières qui m’apparaît, dans ma paranoïa, un peu trop inquisiteur :
— Toujours aucune consommation de médicament, monsieur Cain ?
— N… non.
Évidemment, j’ai été incapable de traverser une seule nuit sans somnifères, depuis celle que j’ai passée ici. Je suis accro à ces médicaments et ça n’ira pas en s’améliorant, puisque, maintenant, mes cauchemars ne se contentent plus de mettre Charlie en vedette. Raison de plus de m’abrutir au moment de poser ma tête sur l’oreiller.
Je n’ai qu’une seule envie : en finir avec l’injection au plus vite pour rejoindre Sarah. Alors, je répète d’un ton plus convaincant :
— Non.
— Très bien, acquiesce le docteur Williams. Maintenant, parlons un peu de comment vous vous sentez.
— Super, réponds-je. Je ne souffre d’aucun effet secondaire. Je suis parfois un peu étourdi lorsque je me réveille le matin, mais ça m’arrivait souvent avant que je reçoive la première injection. Je ne pense pas que les deux faits soient liés.
— Ah oui, c’est sans doute plutôt une conséquence de votre insomnie…
Il a prononcé le dernier mot en appuyant dessus, comme s’il n’y croyait pas. Un rire tonitruant lui échappe, puis il revient à son interrogatoire.
— Mais laissons de côté votre condition physique. Comment vous sentez-vous sur le plan émotionnel ?
Je tique. Émotionnel ? En quoi ça peut bien l’intéresser ? Ah, il fait sans doute référence à l’irritabilité mentionnée dans le dépliant. Je ne peux évidemment pas lui parler de mon stress des derniers jours. Des plans pour qu’il me pose des questions. Faire comme si de rien n’était, c’est ce qu’on a décidé. J’espère seulement que Sarah aura la même retenue que moi lorsque le doc l’interrogera.
— Comme d’habitude, dis-je en tentant de prendre une voix posée.
— Pas d’instabilité, d’accès de colère ?
— Non, je ne crois pas.
Il pianote quelques mots sur le clavier de son ordinateur.
— Et avec votre conjointe, la charmante mademoiselle Faust… tout va bien ?
— Euh… oui, oui…
Je parle de ses sautes d’humeur ou pas ? Je ne sais même pas si elle les attribue aux effets secondaires du produit ou à son épisode avec Carl… Merde, on aurait dû se concerter !
Je hasarde une réponse en demi-teintes :
— Disons que Sarah s’emporte un peu plus facilement qu’avant. Votre dépliant mentionne l’irritabilité, alors j’imagine que c’est normal, qu’elle va s’habituer au produit avec le temps. En attendant, je gère.
Le docteur pousse un nouveau gloussement qui me prend au dépourvu. Il a vraiment tendance à rire pour n’importe quoi, ce gars-là.
Le rendez-vous se conclut avec l’octroi d’une deuxième dose du produit. L’infirmière m’escorte jusqu’à la salle d’attente et appelle Sarah. Celle-ci esquisse un pauvre sourire en me croisant. Je me retiens de l’attraper par la main et de la serrer dans mes bras.
Comme on doit rester sur place durant trente minutes après l’injection, pour s’assurer qu’elle ne provoque pas une réaction allergique dans notre organisme, j’en ai pour au moins une heure encore à niaiser ici. Pour passer le temps, je m’amuse à fixer le gardien de sécurité et à lui faire baisser les yeux le premier.
Lorsqu’elle revient, Sarah va s’asseoir à l’autre bout de la salle d’attente, l’air boudeur. J’ai beau l’interroger du regard, elle m’ignore. Je gage mon indemnité compensatoire du jour que le docteur Williams a mentionné ses sautes d’humeur et qu’elle m’en veut d’en avoir parlé… Avec un soupir, j’attrape un magazine au hasard sur la table basse. Inutile de faire une scène ici ; je lui parlerai sur le chemin du retour.
Crétin de docteur… Elle allait mieux, là !
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