Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 25 sur 35

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Cobayes, Sarah et Sid

Jeudi 17 septembre – Sid

Jeudi 17 septembre

 

 

SID

 

Je suis tellement fatigué… Je n’en peux plus de dormir par bribes… Mon corps n’arrive pas à récupérer. Quand je m’allonge sur le canapé et que je sombre dans le sommeil, je ne constate aucune différence avec la réalité. C’est tout aussi moelleux et brumeux d’un côté que de l’autre. Peut-être au fond que j’inverse les deux, le rêve et la vraie vie ?

— Sid ! Je t’en prie, donne-moi quelque chose à manger…

Les doléances de Sarah m’arrachent à mon brouillard épais.

— Allez, juste une tranche de pain !

Suis-je réveillé ou endormi, là ?

— S’il te plaît… Même pas besoin de mettre de la confiture dessus…

Je tourne mon visage vers la fenêtre. Les rayons du soleil se couchant entre les deux bâtisses de l’autre côté de la rue me brûlent les yeux.

— J’ai été bien sage aujourd’hui, non ?

Ouais, c’est vrai. Je vois bien qu’elle fait des efforts pour ne pas me contrarier. De temps en temps, je l’entends grogner et vociférer, mais, dès que je franchis le seuil de la chambre à coucher, elle se fait toute petite et je crois presque revoir l’ancienne Sarah. Dans ce temps-là, j’ai juste envie d’aller me lover contre elle, si belle avec le bleu de ses yeux illuminant la pièce, avec ses vêtements froissés et son bras ensanglanté… Je coucherais avec elle sauvagement, je lui ferais encore plus mal, je…

Qu’est-ce qui me prend ? Je presse ma tête entre mes mains, aspirant de grandes goulées d’air. Je suis en train de devenir aussi fou qu’elle. Quelque chose de mauvais se bat en moi pour sortir. C’est pour ça que je refuse de m’approcher de Sarah, que je me retiens de la toucher.

Parce que je ne sais pas si elle serait encore vivante après.

— Allez, Sid… Je t’aime, tu sais…

Oui. Moi aussi. Alors, il vaut mieux que je reste loin de toi.

Je m’extirpe tout de même du canapé et me traîne, étourdi, jusqu’à la cuisine. J’attrape le sac de pain sur le comptoir, dans lequel il ne reste plus que deux ou trois tranches, pige une bouteille de jus dans le frigo. J’emprunte le couloir et lance ces provisions à Sarah sur le lit, par la porte grand ouverte.

— Oh, merci ! Tu es un ange !

Elle est déjà en train de jouer avec l’attache de l’enveloppe de plastique. Je détourne les yeux pour ne pas me laisser tourmenter par sa vue et oblique vers mon bureau.

 

La soirée passe, tranquille, alors que je m’hypnotise devant les écrans de mon ordi. Surfant d’un site à l’autre, je m’enfonce plus profondément dans les ombres du Net. J’ai l’impression qu’elles se sont glissées hors du monde virtuel pour venir envahir l’appartement sans que je m’en rende compte. Sarah ne m’a plus appelé. Je tends l’oreille et perçois sa respiration lente et régulière. Elle dort.

Je repense aux victimes de ma copine. Encore. Pauvre Laurie. Elle aurait mieux fait de continuer à s’amuser avec ses amies, ce soir-là… Mais c’est à cause de Carl, d’une certaine manière, si elle est morte. C’est lui qui a brisé Sarah, lui qui l’a obligée à sombrer dans la violence. S’il n’avait pas essayé de la violer, rien de tout cela ne serait arrivé. Je m’en veux. J’aurais dû insister pour aller au Pinky rembourser la dette moi-même. C’est ma faute à moi, tout compte fait.

Pour la millième fois, je repasse la scène dans ma tête, telle que je me l’imagine. Je fronce les sourcils. Tout à coup, ça vient de me frapper : quelque chose cloche. La Sarah que j’ai rencontrée au Chic Station aurait pris ses jambes à son cou plutôt que de tirer sur Carl quand elle a réussi à s’en libérer. Elle aurait filé sans demander son reste. Comme elle a tenté de fuir sa propre vie, jadis…

Sauf que là, elle a riposté. Et pas juste avec une morsure ou un coup de genou dans les parties. Non, elle a pris le temps de piquer un pistolet dans un tiroir, de viser la tête de son ancien patron et d’appuyer sur la détente.

Elle ne s’est pas seulement défendue. Elle a contre-attaqué.

Je la connais depuis des mois, cette fille. Ces dernières semaines, on était ensemble vingt-quatre heures sur vingt-quatre. En quelques jours, elle a changé du tout au tout. Et ça n’a pas commencé avec le meurtre de Carl, mais avant…

… En fait, un peu après la première injection qu’on a reçue.

Shit ! Qu’est-ce qu’on nous a introduit dans le système ?

J’attrape la chemise dans laquelle j’ai rangé les papiers que nous ont donnés les gens d’AlphaLab. Comment s’appelle le produit, donc ? Chloro-quelque chose… Ah, voilà : Chlorolanfaxine. Je plonge sur mon clavier. Une recherche sur le Web ne me permet pas de découvrir quoi que ce soit au sujet de ce médicament. Apparemment, il n’existe pas. Ce qui est normal, puisqu’il est encore au stade expérimental. Le suffixe « -lafaxine » me renvoie à des études de pharmacologie concernant les antidépresseurs. Est-ce la même chose que « -lanfaxine » ? Une simple lettre peut sans doute tout changer dans un domaine aussi pointu…

Ça, c’est si ce n’est pas un faux nom de produit.

La meilleure façon d’en avoir le cœur net, c’est d’aller directement à la source : hacker le système informatique d’AlphaLab.

Je songe un instant à faire appel à mes copains Overdogs. On est sur le qui-vive depuis la descente chez EWorth. Les éclaireurs de Veritaz prennent un peu trop leur temps pour préparer le prochain coup. Tout le monde est en manque d’adrénaline. Mais c’est contre les principes de notre groupe d’user de nos talents pour une cause personnelle… Si je suis pour le faire, il vaut mieux que ça reste secret.

Je délaisse donc Abhell, mon masque de superhéros informatique, et me branche plutôt sous un pseudo aléatoire. Je m’aventure dans les méandres du Net, cherchant une prise quelque part. AlphaLab, où te caches-tu ?

Je pénètre dans le système superficiel en criant ciseau. Trop facile. Ma pêche se révèle ensuite décevante : je ne réussis à accéder qu’aux infos affichées sur le site Internet de la compagnie, ce qui ne m’avance pas. Je cherche les dossiers des patients. Introuvables.

Je réussis à remonter les couches de fronts les unes après les autres. Chaque fois, AlphaLab perd son nom et en gagne un autre : E. I. Pharma, Winter Special Products, et enfin… Exclusive Military and Medical Experiments.

Ça sent mauvais, tout ça…

Évidemment, leur réseau est fermé hermétiquement. J’accumule les Access denied durant deux bonnes heures, et je finis par être obligé de reculer jusqu’aux murs extérieurs de la superstructure, afin d’y dénicher une nouvelle identité qui ne soit pas brûlée par les pare-feu.

J’ai les globes oculaires injectés de sang, les paupières aussi rugueuses que du papier de verre. L’adrénaline m’insuffle une énergie que je ne croyais plus avoir. Je n’existe plus que pour défoncer cette fichue barricade.

L’aube se lève.

Et c’est là que la faille se met à clignoter devant mes yeux, fente mince, quasi imperceptible, dans laquelle je m’immisce avant qu’elle ne se referme.

Je suis dedans !

Une importante documentation apparaît devant mes yeux, affublée de titres sans queue ni tête. Cryptés, selon toute vraisemblance. Je n’ai pas le temps de percer un code aussi complexe ; mes minutes sont comptées avant que je ne sois repéré et expulsé du système. Je clique sur un dossier au hasard. Des documents chiffrés… Je ressors.

Les trois autres dossiers dans lesquels je tente ma chance m’offrent respectivement les curriculum vitæ des employés de la clinique – je reconnais le nom du docteur Michel Williams en bas de liste –, des factures de pièces de mobilier provenant de partout dans le monde, puis des bons de commande vierges.

Rien concernant la fameuse Chlorolanfaxine.

Ma sixième tentative se révèle toutefois plus fructueuse.

Sous l’intitulé « PRW7GX8FFFAV2 », je découvre des noms de code qui commencent tous par la mention « B37 ». Je ne perds pas une seconde et j’en sélectionne un au hasard.

Patient numéro : B37-COUY850701

Date : 17 août

Nom : Yannick Coursol

Âge : 30 ans

Grandeur : 1,85 mètre

Poids : 84 kilos

Antécédents médicaux : Aucuns

Et ça se poursuit comme ça sur quelques pages.

Je reviens à la liste des documents « B37 ». L’un d’eux me saute alors au visage : « B37-CAIS920721 ». Ces lettres familières… ces six derniers chiffres… Le 21 juillet 1992. C’est ma date de naissance.

D’une pression de l’index sur le bouton de ma souris, je fais apparaître mon portrait médical. Mon regard glisse rapidement sur les infos de base – taille, poids, etc. –, avant de tomber sur des données plus substantielles. Les résultats détaillés de mes premiers tests sanguins ne m’apprennent rien d’intéressant, si ce n’est qu’ils sont au courant depuis le début que je prends des somnifères. La première dose de produit qu’on m’a administrée se chiffre à trois cents milligrammes. Puis vient la deuxième batterie de tests. Une note a été ajoutée :

L’analyse des échantillons sanguins du patient CAIS nous

amène à croire que les somnifères consommés par ledit patient

auraient un impact annihilateur sur les effets de la

Chlorolanfaxine. Nous recommandons une augmentation de la

dose prescrite.

Plus bas, dans la section réservée à mon rendez-vous du 9 septembre, il est inscrit que le nombre de milligrammes injectés a effectivement doublé.

Je quitte mon dossier et vais cliquer sur celui de Sarah. J’ai à peine le temps de voir s’afficher son nom et sa description physique que mon écran central s’assombrit brusquement. Les mots Program error s’écrivent en petits caractères blancs dans le coin, en haut à gauche.

C’est foutu.

Je m’éjecte du système avant d’être coincé. Les portes se referment sur moi l’une après l’autre et je me retrouve flottant à bonne distance du réseau, le perdant dans le brouillard. Je remonte jusqu’aux couches innocentes et sûres du Web, le cœur battant à tout rompre.

J’ai réussi à m’en tirer, cette fois encore.

En soupirant, je laisse mon crâne s’affaisser sur l’appui-tête de mon fauteuil. Les somnifères annulent les effets du produit… Sarah qui n’en prend pas et qui n’est plus la même…

Je me raidis. Merde ! Ça fait combien de temps que je n’ai pas avalé un comprimé ? Quatre, cinq jours ? À cause de la folie de Sarah, j’ai cru bon d’arrêter, histoire de la garder à l’œil, même si ça signifiait que je ne dormirais pas plus de deux heures d’affilée… Ce sont les somnifères qui m’ont permis de garder le contrôle de moi-même… jusqu’à récemment ! Ça expliquerait l’accès de sauvagerie au cours duquel j’ai reproduit mon tatouage sur le bras de Sarah avec un couteau.

Je bondis de ma chaise et me précipite dans la salle de bain. Le flacon de somnifères m’attend dans la pharmacie. Je dévisse le bouchon et fais tomber deux pastilles blanches dans ma paume. Je les avale d’un coup, avant de les noyer sous une gorgée d’eau.

Lorsque je passe devant la chambre, je vois Sarah profondément endormie, roulée en boule contre les barreaux de la tête du lit. Il est huit heures.

Le bandage que j’ai fait autour de son bras blessé est souillé de sang. Je repasse dans la salle de bain pour prendre un rouleau de gaze. Elle ne se réveille pas lorsque je m’assois sur le bord du lit. Je contemple ses longs cheveux bruns et ondulés, ses cils dorés. Elle a l’air d’une petite fille. Innocente. Je résiste à l’envie de poser ma main sur sa tête. Mes membres sont lourds.

La fatigue accumulée me rattrape rapidement, maintenant que je lui ai donné un petit coup de pouce. J’emporte ma précieuse bouteille de comprimés dans le salon et la coince au creux de mon coude lorsque je m’allonge sur le canapé.

À mon réveil, je vais parler de tout ça avec Sarah.

Mes yeux se ferment déjà.

Il faut qu’elle redevienne comme avant…

Le brouillard m’engloutit.

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— Merde, Anton, tu as vu ça ?

— Oui. Mais ça va, le système a réussi à le repousser.

— Saloperie de ! Est-il possible de déterminer

depuis combien de temps il était là ?

— Pas plus de dix minutes, si j’en crois l’historique.

— Il a ouvert plusieurs documents ?

— On l’a surpris dans les dossiers des participants de l’étude menée par la branche AlphaLab. Pour le reste, c’est difficile à dire… Il n’a pas laissé de traces. Un vrai pro.

— Il faut absolument resserrer la sécurité du réseau. On ne peut pas se permettre de laisser pénétrer n’importe qui entre nos murs.

— Dans ce cas, il faudrait demander qu’on augmente nos effectifs.

— OK. Je m’occupe d’en parler au patron. Mais, ensuite, je compte sur toi pour nous monter des remparts infranchissables, Anton. Tu saisis ? Infranchissables !

— Oui. J’ai bien compris.

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