Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 16 sur 35

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Cobayes, Sarah et Sid

Lundi 31 août – Sarah

Lundi 31 août

 

 

SARAH

 

— Tout le monde me dévisage, Sid…, chuchoté-je en m’appuyant sur l’accoudoir du gros cube de cuir blanc dans lequel je suis assise.

— C’est parce que tu es trop jolie.

Sûrement, oui, avec ma joue gauche couleur « jaune nauséeux fin d’hématome » et la plaie qui me coupe l’arcade sourcilière droite en deux. J’aurais dû mettre mes lunettes, ç’aurait caché un peu les dégâts. J’espère juste que les autres cobayes ne pensent pas que c’est Sid qui m’a battue. C’est tellement loin de la vérité… C’est moi qui lui fais du mal, pas le contraire.

Le gardien de sécurité n’arrête pas de nous fixer, comme si mon copain était une brute et moi, la pauvre innocente qui se laisse faire. Quand est-ce qu’ils vont m’appeler, qu’on en finisse ?

— Monsieur Simon-David Cain ?

Une infirmière se tient à l’entrée du couloir. Sid se lève.

— Oui, c’est moi.

— Veuillez me suivre, je vous prie.

— Une petite seconde.

Il se penche vers moi et glisse sa main sous mes cheveux pour m’attraper la nuque. Il m’embrasse longuement, comme s’il n’y avait pas tous ces gens en train de nous observer. Le rouge me monte aux joues.

— À demain matin, qu’il me dit en se redressant. Dors bien, hein ?

— Oui, je murmure. À demain…

Il emboîte le pas à l’infirmière en envoyant la main au gardien. Je cache un sourire derrière mes doigts. Quel frimeur, tout de même !

Je feuillette le dépliant que la réceptionniste nous a remis lors de notre arrivée, un peu plus tôt. La liste des effets secondaires possibles est bien plus longue que ce qu’ils affirmaient sur Internet. J’ai fait comme si je m’en fichais, mais ça m’inquiète. Maux de tête, étourdissements, nausées, perte de poids, irritabilité, etc. S’il fallait que le produit affecte Sid plus que moi, je m’en voudrais vraiment trop.

Les autres participants à l’étude semblent un peu nerveux aussi. Nous sommes sept, si je compte Sid. Il y en a un très grand, plus encore que mon amoureux, qui dévore la réceptionniste des yeux. Malgré ses trente ans – max –, il a le crâne lisse comme un miroir. Son air animal me fait penser à certains prédateurs que j’ai pu croiser au Pinky. J’aurais eu peur de me retrouver seule dans l’isoloir avec un type pareil.

— Monsieur Yannick Coursol ?

À la gauche du gars qui fixe la fille de l’accueil, un homme bien mis se précipite pour ne pas faire attendre la nouvelle infirmière qui vient d’apparaître. J’attends qu’ils s’éclipsent tous les deux dans le corridor avant de me lever à mon tour et de me diriger vers la réception. Le regard de l’autre ne dévie même pas lorsque je passe devant lui.

— Pardon, mademoiselle…

La réceptionniste lève le visage de son moniteur et me décoche un grand sourire. Avec ses fins sourcils qui penchent vers son nez, elle a un petit air de diablotin.

— Oui, mademoiselle Faust ?

Je suis surprise qu’elle ait retenu mon nom. Dire que je n’ai même pas pris la peine de lire le sien, sur son badge. La politesse m’oblige à remédier à la situation.

— Excusez-moi de vous déranger, euh… Katy…, dis-je en grattant la bordure de l’un de mes bracelets. Je voulais juste être sûre… Pour le paiement, c’est bien trois mille dollars qu’on nous remettra à notre sortie, demain matin ?

— Parfaitement. Et mille pour chaque injection que vous recevrez ensuite.

— Par chèque, c’est ça ?

— Oui, comme je vous l’ai dit lors de la rencontre préliminaire.

Le coin de mes lèvres se retrousse en un rictus désemparé.

— Je… Désolée, je craignais d’avoir oublié certains détails… La nervosité, sans doute…

— Pas de problème, mademoiselle Faust, fait Katy en papillotant gracieusement. C’est la première fois que vous participez à une étude clinique, n’est-ce pas ?

J’acquiesce.

— Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer.

Je fais signe que oui à nouveau et vais me rasseoir dans le fauteuil blanc qui m’a accueillie à mon arrivée. Une fille franchit les portes vitrées et me remplace devant le comptoir de la réception. Elle est grande et jolie, avec ses grands yeux et sa tête blonde. Le genre de fille qui plaisait à Sid, avant moi.

Lorsqu’elle vient nous rejoindre, les autres cobayes et moi, nos regards se croisent. Elle lorgne mon visage marqué de contusions avec mépris. Je me retiens pour ne pas lui faire un doigt d’honneur.

Mes pensées reviennent à des considérations plus importantes. Des piles de billets s’effeuillent dans mon esprit, salvateurs. Trois mille fois deux égale six mille. J’en dois cinq à Carl. Il reste quatre jours avant la date limite qu’il m’a donnée pour le rembourser, mais on nous remettra nos chèques dès demain. Il suffira que nous passions directement à la banque pour les encaisser. Ça va aller. Ça va aller. Sid n’aura pas les jambes cassées… ou pire !

— … selle Faust ?

— Hein ?

J’émerge de mes angoisses ; la peau de mon poignet gauche me brûle, car j’ai trop fait tourner mon bracelet autour. À l’entrée du couloir, une petite femme aux cheveux argentés coupés au menton, presque aussi menue que moi dans son uniforme immaculé, m’attend avec une expression bienveillante.

— Mademoiselle Faust, c’est à vous, répète-t-elle. Si vous voulez bien me suivre, je vous prie.

— Ou… oui, j’arrive.

J’en ai manqué un bout ! Le type qui portait un chandail glauque du film Orange mécanique a été appelé entre-temps, on dirait. Je rattrape l’infirmière ; lorsque je passe devant la grande blonde, je lui décoche un regard hostile.

Dans la salle d’examen, l’infirmière me raconte tout le baratin nécessaire, incluant les infos que le docteur Williams m’a déjà transmises lors de la rencontre préliminaire. J’ai beau essayer de me concentrer sur ses paroles, je n’y parviens pas. L’image de Sid me hante, avec ses membres fracturés, pendouillant, disloqués…

— … relever la manche de votre t-shirt, s’il vous plaît ?

Elle a posé ses doigts chauds sur mon bras droit, juste au-dessus de mon bracelet.

— Euh, oui, madame !

Je m’empresse de rouler le tissu jusqu’à mon épaule. L’infirmière plante l’aiguille de sa seringue dans une fiole et en pompe le liquide. Le fameux produit qui me sauvera. Une simple piqûre dans mon bras, une autre dans celui de Sid, et je serai quitte envers Carl.

L’injection n’est pas vraiment douloureuse. Pas plus que n’importe quel vaccin contre la grippe. Un tampon d’ouate scotché sur ma peau et c’est fini.

— Venez, mademoiselle Faust, je vais vous conduire à votre chambre. C’est là que vous demeurerez jusqu’à demain. Il ne vous sera pas permis d’en sortir, mais vous pourrez sonner pour réclamer ma présence, en tout temps. Je resterai à votre entière disposition jusqu’à votre départ.

— D’accord. Merci…

— Ne vous inquiétez pas, ajoute-t-elle avec un sourire maternel en remarquant mon air nerveux. Ce n’est qu’un petit produit inoffensif !

J’acquiesce docilement. Elle a raison.

Je suis vraiment stupide de m’en faire avec ça !

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