Cobayes, Sarah et Sid
Mercredi 2 septembre – Sarah
Mercredi 2 septembre
SARAH
Voilà, c’est aujourd’hui que je règle ma dette. Je me suis levée en meilleur état, ce matin ; hier, j’avais la nausée et j’étais si étourdie après que nous sommes allés encaisser nos chèques que Sid a presque dû me porter pour que nous franchissions les derniers coins de rue qui nous séparaient de l’appartement. Je ne pouvais pas ressortir dans cet état, surtout avec la pluie froide qui tombait. Sid m’a proposé d’aller rendre l’argent à Carl pour moi, mais j’ai refusé. Il en a déjà fait suffisamment pour m’aider.
La semelle de mes sandales claque sur le béton du trottoir. Le sac à main que j’ai dû acheter après m’être fait voler l’autre frappe ma hanche à chaque pas. Je n’ai pas été stupide, cette fois : ce n’est pas là-dedans que j’ai caché les précieux cinq mille dollars, mais plutôt sous ma jupe, entre le tissu de ma culotte et mes reins. Ils me déchirent le haut des fesses dès que je bouge, mais ils sont en sécurité.
J’arrive devant le Pinky. Ce n’est pas encore ouvert, il n’est que quinze heures, mais je sais que Carl arrive un peu avant ça, chaque jour. Je passe donc par l’arrière, où quelqu’un a bloqué la porte avec une éclisse de bois pour éviter qu’elle se referme. Les filles devraient être là dans une heure, histoire d’avoir le temps de se préparer pour le coup d’envoi de la soirée, à dix-sept heures. Je serai déjà repartie à ce moment-là. Je n’ai pas envie de les voir avec ma face de raton laveur et ma migraine. De toute façon, je déteste les adieux.
Le bar désert me fait toujours frissonner de dégoût. Les lumières allumées, l’endroit semble encore plus lugubre. Le silence est surnaturel, et vous colle à la peau comme un sirop visqueux. Je franchis le couloir qui mène au bureau de mon ex-patron et cogne à la porte.
— Carl ? Tu es là ?
— Ouais ! crie-t-il de l’intérieur. Un instant, c’est barré.
J’entends les pattes d’une chaise racler le linoléum, puis des pas s’approcher de l’autre côté de la cloison. Un déclic retentit, la poignée tourne.
— Tiens, si ce n’est pas la belle Sarah ! s’exclame Carl avec son sourire ambigu. J’espère que tu viens me voir pour les bonnes raisons.
— Pas de souci, j’ai ton argent.
— Parfait ! Entre.
Il me cède le passage et referme derrière moi. Le loquet retombe avec un claquement qui me fait sursauter.
Mes yeux se posent sur les masses d’argent qui s’empilent sur le secrétaire de Carl. Voilà pourquoi il est aussi prudent et a verrouillé la porte. J’ai eu peur de ses intentions, pendant un instant.
— Tu arrives juste au bon moment, déclare-t-il en me rejoignant et en posant la main dans le milieu de mon dos. J’étais en train de faire les comptes de la soirée d’hier. Il y a un beau trou de cinq mille dollars qui traîne depuis deux semaines et demie et qui attend juste d’être comblé.
— Je te donne ça tout de suite.
Mon sac va choir sur le sol à mes pieds et je me tortille pour glisser les doigts sous l’élastique de ma jupe. Un feu malsain s’allume dans les yeux de Carl.
— Tu as décidé de me payer en nature ? dit-il en examinant mon postérieur avec insistance.
— Non. Aucune chance. J’ai juste appris de mes erreurs.
Je retire la liasse de coupures de cinquante dollars de ma culotte et la lui tends, tout en prenant soin de garder une distance respectueuse entre nous.
— Tu sais, tu pourras revenir danser ici, quand tu auras retrouvé une tête normale, Sarah… Tu étais bonne. La meilleure de la bande, même !
— Oublie ça, Carl. J’ai arrêté pour de bon.
— Comme tu voudras.
Il saisit les billets et se met à les compter en envoyant un coup de langue sur son pouce de temps à autre.
— Tout y est, déclare-t-il en les déposant sur son bureau à côté des autres.
— Alors, on est quittes ?
— Tu oublies les intérêts…
— QUOI ? Je ne crois pas qu’en moins de trois semaines cet argent t’aurait rapporté grand-chose de plus !
Des coups résonnent contre la porte.
— Hé, mais je t’ai fait une faveur en t’accordant ce sursis, Sarah. Tu me dois bien un petit extra…
Il me lance un clin d’œil pernicieux et va ouvrir. Merde, il n’a jamais été question de plus ! Combien va-t-il me réclamer ? Les derniers mille dollars sont restés à la maison, dans la jarre à biscuits. Et ils sont à Sid, ceux-là ! Je me le suis promis !
Je me tords les mains de colère. Carl et son visiteur discutent à voix basse dans l’entrebâillement. L’homme est efflanqué, enveloppé dans un kangourou dont il a ramené le capuchon sur son crâne. Mon cœur manque un battement.
On dirait le salaud qui m’a volé l’argent dans la ruelle !
Je n’y crois pas ! Est-ce que ça veut dire que Carl a commandité mon agression ? Pourquoi aurait-il fait ça ? Certainement pas pour cinq mille misérables dollars… Par vengeance, parce que je menaçais de quitter le Pinky, alors ? Et le pistolet qu’il m’a prêté ce soir-là pour que je me défende ? J’aurais pu tuer son gars… à moins bien sûr que le chargeur ait été vide.
Une rage sourde monte en moi. J’ai envie d’écraser mon poing dans la figure de Carl, à répétition, jusqu’à ce que du sang lui pisse du nez, des yeux et des oreilles. Des flots de sang.
Le type à la capuche lui donne une solide poignée de main et s’en va. La porte se referme.
— Alors, qu’est-ce qu’on disait ? marmonne Carl en revenant près de moi. Ah oui, mon extra…
— Va te faire foutre, avec ton extra ! lui craché-je au visage.
Son expression change soudain du tout au tout. Il m’attrape les bras et m’attire contre sa poitrine. Ses lèvres suintantes sont déjà dans mon cou, sa langue léchant ma peau. Un haut-le-cœur s’empare de moi et je parviens à repousser sa tête.
— NON !
Les doigts de sa main droite descendent le long de ma colonne vertébrale et se faufilent sous ma jupe pour me pétrir le derrière. Puis, ils dévient sous ma culotte. Je sens son index et son majeur glacés qui cherchent mon sexe. Je me débats, submergée par la terreur.
— Je t’ai dit d’arrêter, Carl ! Enlève tes sales pattes de moi !
Il me suçote le lobe d’oreille encore un peu avant de haleter :
— Ça fait longtemps que tu me tentes, Sarah… Je ne touche jamais à mes danseuses, mais, comme tu ne travailles plus pour moi, pourquoi je me retiendrais ? Hein, pourquoi ? Et tu me dois toujours cet extra…
Je sens la dureté de son membre entre mes cuisses, à travers le tissu de mes vêtements.
— Je sais que tu adores ça…, continue-t-il en pressant son bassin plus fort contre le mien. Tu rêves qu’on te prenne pour te faire faire ce qu’on veut. C’est de cette façon que te traite ton fameux Sid, hein ? Comme une poupée vide, faite pour être tripotée… Et moi, j’ai envie de jouer avec toi depuis trop longtemps !
Quelque chose se rompt dans mes entrailles. La réalité bascule autour de moi, se teinte d’écarlate.
Je vais le tuer, ce gros pervers !
Mes mâchoires trouvent son épaule et y mordent de toutes leurs forces. Le monstre hurle et recule sous l’effet de la surprise. À moitié libérée de son étreinte, je réussis à prendre assez d’élan pour lui envoyer un coup de genou dans les parties. Il gémit.
— Petite garce ! siffle-t-il entre ses dents. Tu vas voir ce qui t’att…
Il n’a pas terminé de proférer sa menace que j’ai déjà contourné son secrétaire, ouvert le dernier tiroir à gauche et empoigné l’un des deux semi-automatiques qu’il y cache. D’un geste maîtrisé – merci à Carl pour son cours rapide de l’autre jour –, j’arme le fusil et pointe le canon sur mon agresseur. Je ne tremble pas, contrairement à la dernière fois. Je n’hésite pas une seconde.
— Tu déconnes ou qu…
Son visage de sale porc explose d’un coup, éclaboussant mes bras et mon t-shirt. Son corps s’effondre lourdement, ce qui reste de sa tête allant s’appuyer sur l’un des deux fauteuils inconfortables réservés à ses invités. Le sang qui s’écoule du trou béant s’infiltre dans les fentes de la cuirette, comme s’il cherchait à fuir ce corps répugnant.
— Cette fois, en tout cas, il était bien chargé ! dis-je, satisfaite.
Je sens un grand soulagement se répandre dans ma chair, réchauffer ma peau frigorifiée par les caresses de Carl.
OH, MON DIEU… QU’EST-CE QUE J’AI FAIT ?
Je n’ai jamais éprouvé pareil sentiment de liberté de toute mon existence. Je me sens revivre ! Des coulées de lave cheminent dans mes veines, m’illuminent et me brûlent, divines, sublimes.
Je m’approche du cadavre de mon ancien patron sans un regard pour lui. Je me penche pour prendre mon fourre-tout, jette le pistolet à l’intérieur. Dans le tiroir encore ouvert, je déniche la seconde arme et des tas de munitions. Je m’en empare. Les paquets d’argent amoncelés sur le bureau vont rejoindre mon nouvel armement. Avec tous les clients que je lui ai amenés depuis que je danse au Pinky, je l’ai bien mérité.
OH, MON DIEU… QU’EST-CE QUE J’AI FAIT ?
Je suis Sarah Faust et je ne laisserai plus qui que ce soit jouer avec moi. Je ne serai plus la poupée de personne.
Non. De personne.
Je n’arrive plus à supporter le contact du sang de Carl sur ma peau ; ce porc ne me touchera plus, d’aucune façon ! J’enlève mon chandail souillé, m’essuie avec et le lance aux pieds du cadavre. Je me dirige ensuite vers la loge des danseuses pour emprunter une camisole qu’une des filles aura laissée là. Après m’être changée, je vais faire disparaître, sous le jet du lavabo de la salle de bain, les traces écarlates qui maculent toujours mes avant-bras.
Je retourne dans le bureau, passe la courroie de mon fourre-tout par-dessus ma tête, l’ajuste sur ma clavicule. C’est lourd. Mais je me sens forte, tout à coup. J’ai fini d’être une petite chose fragile et vulnérable.
OH, MON DIEU… QU’EST-CE QUE J’AI FAIT ?
Vraiment, c’est la plus belle journée de ma vie.
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