Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 33 sur 35

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Cobayes, Sarah et Sid

Jeudi 12 novembre – Sarah

Jeudi 12 novembre

 

SARAH

 

— Ah, ta gueule, Sarah !

Je me réveille en sursaut, hébétée. Je suis debout, devant le mur de ma cellule, les doigts agrippés aux aspérités de la surface de béton, comme si j’essayais d’attraper un objet imaginaire.

— Fous-nous la paix avec ton maudit fuseau de merde ! hurle encore une voix de l’autre côté du corridor.

J’ai dû m’assoupir. Je m’étais pourtant bien promis de garder les yeux ouverts. Mes crises de somnambulisme sont encore pires depuis que je suis en prison, et mes compagnes d’infortune, pas très compréhensives.

Désorientée, je regagne ma couchette en me frottant les yeux. J’attrape mes lunettes laissées par terre, les mets sur mon nez et grimpe sur le matelas. Je m’y assieds, le dos appuyé contre le mur froid, les genoux pressés sur la poitrine. Les lumières tamisées dans le couloir et le silence qui est retombé semblent indiquer qu’on est en plein milieu de la nuit. Ma conscience engluée de sommeil se réveille lentement… pour me ramener à mon cauchemar.

Demain, ça fera un mois que j’ai froidement assassiné les membres de la distribution de L’Oiseau de feu et leur chorégraphe. Sans parler de tous les autres… Carl, son homme de main, Laurie et ces filles ramenées par Sid.

J’ai donc tué une quarantaine d’innocents.

OH, MON DIEU… QU’EST-CE QUE J’AI FAIT ?

Demain, ça fera exactement un mois que j’ai reçu ma dernière dose de Chlorolanfaxine. Un mois que le produit se dissipe lentement pour ne laisser dans mes veines que du regret, du dégoût envers moi-même et un immense désespoir. J’ai tué quarante personnes ! Je suis un monstre ! Comment pourrai-je vivre avec un tel fardeau sur les épaules ? Je ne peux pas, je ne veux pas. J’ai déjà attenté à mes jours pour bien moins que ça.

J’ai toujours été une pauvre petite fille vulnérable. Les gens autour de moi – ma mère, Carl et tous les autres – en ont bien abusé. Ce devait être amusant de pouvoir me manipuler comme ça, de me voir faire leurs quatre volontés. « Avec le sourire », exigeait Carl du temps où je dansais au Pinky. C’est sans doute ça, le pire : je m’exécutais avec un foutu sourire. Alors, quand venait le temps de vivre pour moi, il ne me restait plus que des demi-sourires de gamine brisée à l’intérieur, ironiques et désabusés.

Je n’aurais jamais pu imaginer qu’on soit capable de me détruire encore plus. C’était compter sans AlphaLab et leur produit maudit.

Mais tout ça, c’est le résultat d’une succession de mauvaises décisions de ma part. Je me suis abusée moi-même. En accumulant erreur par-dessus erreur, j’ai engendré mon propre malheur et celui des autres. Je n’aurais pas dû accepter qu’on nous injecte une saloperie inconnue dans le système, peu importe le montant qu’on nous offrait en retour. Je n’aurais pas dû tomber dans le piège que me tendait Carl avec ses histoires de livraison suspecte. Je n’aurais pas dû douter de l’amour et de la fidélité de Sid, et le harceler avec mon odieuse jalousie. En fait, pour ne pas gâcher sa vie, je n’aurais pas dû poser les yeux sur lui dès le départ, ni remettre les pieds au Chic Station, tous les mercredis, avec cet espoir stupide au ventre. Je n’aurais pas dû m’abaisser à transformer mes notions de ballet en spectacle de chair pour pervers. Je n’aurais pas dû partir la queue entre les pattes lorsque ma mère m’a éjectée de la maison comme de la vermine indésirable, après mon audition ratée. Non. J’aurais dû me planter devant elle et lui crier par la tête : « Si tu veux danser, vas-y ! Moi, j’arrête ! Je ne suis pas ta chose ! » Et, après seulement, quitter le foyer de mon enfance la tête haute. Déjà un peu moins fragile.

Plutôt que de sombrer dans les bas-fonds qui me tendaient les bras, j’aurais pu avoir le courage d’aspirer à un emploi plus respectable. Devenir serveuse dans un restaurant comme le Chic Station, peut-être. Oui, ç’aurait été fantastique.

Sauf que ce n’est pas comme ça que ça s’est passé.

Parce que je n’ai rien à voir avec cette fille solide et droite que j’aurais souhaité être. Je ne suis pas une version féminine de Sid. Lui, il n’a assassiné personne, ni au Complexe des Arts modernes, ni chez nous, ni où que ce soit. Ses mains ne sont pas tachées de sang. Il m’a seulement offert des proies en pâture, pour calmer ma soif de meurtre. Même son ami Charlie, il ne l’a pas tué. C’est seulement son sens moral trop prononcé qui a tenté de le lui faire croire pendant toutes ces années.

Les seuls remords qui doivent le hanter, aujourd’hui, ce sont ceux d’avoir eu la mauvaise idée de s’intéresser à moi. Oh, comme il doit s’en mordre les doigts !

Le simple fait de penser à lui est une torture. Aujourd’hui, j’ai revu maître Chen. Je lui ai posé toutes les questions qui me taraudaient. Il m’a rassurée sur le sort de Sid. Avec les déclarations que j’ai faites et refaites, ainsi que les preuves accumulées contre moi, il ne court pratiquement aucun risque d’être déclaré coupable au terme du procès. Je suis soulagée. J’ai déjà suffisamment détruit sa vie ! Tout ça parce que la mienne s’est prolongée alors qu’elle n’aurait pas dû… Et à deux reprises ! Même pas foutue de réussir à me tuer… Si seulement je m’étais vidée de mon sang une bonne fois pour toutes, sur cette scène des Grands Ballets ! Je peux encore sentir la rugosité du manche du couteau dans ma paume, le fil de sa lame s’enfoncer dans ma chair…

Mon couteau me manque tellement. Mon fuseau…

Carabosse trouvera bien un autre moyen de plonger Aurore dans le sommeil éternel.

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