Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 22 sur 35

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Cobayes, Sarah et Sid

Dimanche 13 septembre – Sarah

Dimanche 13 septembre

 

SARAH

 

Sid ne s’apercevra pas que j’ai pris deux mille dollars dans la boîte, au fond de la garde-robe. Il n’ose même pas la regarder, alors ça me surprendrait qu’il profite de ses nuits d’insomnie pour compter les billets. Et puis, de toute façon, à quoi ça sert d’avoir autant d’argent si on n’en dépense pas un peu ? Alors, j’ai décidé de me gâter. J’ai besoin d’une petite séance de magasinage pour me remonter le moral. Les filles normales font ça, non ? Et j’ai vraiment de plus en plus de difficulté à faire semblant d’être normale… Il faut dire que je ne l’ai jamais été !

Tiens, par exemple, est-ce qu’une fille normale se promènerait en permanence avec un couteau dans son sac à main ? Je ne peux plus me séparer du mien, je me sens vide sans lui. C’est tout juste si je suis capable de changer de pièce, à l’appart, sans traîner mon sac avec moi.

Plus j’y pense et moins je ressens de culpabilité à l’idée d’avoir éliminé Carl. Misérable patron de bar de danseuses, sans épouse, sans enfants, sans avenir, il devait sentir son existence lui peser. Maintenant, au moins, il n’est plus prisonnier du Pinky. Je suis presque contente pour lui.

Depuis deux heures, je ratisse les Galeries du centre-ville, butinant d’une boutique haut de gamme à l’autre, à la recherche de la perle rare. Je pense que ce que je me suis payé de plus cher comme tenue dans ma vie, c’est une veste en solde à quarante-neuf dollars. Autrefois, mes vêtements étaient achetés par ma mère. Elle se faisait une joie de contrôler ma garde-robe, soutenant qu’elle souhaitait seulement m’aider à faire oublier mon insignifiance.

Quarante-neuf dollars, donc. Ce ne sera pas difficile de pulvériser mon record.

Un petit local de designer à la vitrine cristalline me fait de l’œil. J’ai une idée bien précise de ce que je veux, et je sens l’exaspération me gagner à force de ne pas trouver. J’entre dans la boutique. C’est alors que je LA vois, sur un mannequin en résine, tout au fond.

Wow. C’est exactement cette robe-là qu’il me faut.

Les perles de mercure de son corsage luisent dans ma direction. Le buste remonte en pointes au-dessus des seins, comme suspendu à des bretelles invisibles. Un large ruban noir se noue à la taille, pour la souligner. Et un foisonnement de tulle d’un gris sombre jaillit ensuite, descendant jusqu’aux chevilles, tels des pans de brouillard cousus les uns sur les autres, donnant une impression d’opacité.

Une merveille. Les violons de Tchaïkovski chantent à travers son étoffe.

J’ai le goût de pleurer.

Un coup d’œil sur l’étiquette : « 798 $ ».

J’essaie la plus petite taille et sors de la cabine pour m’examiner dans le miroir. La robe me va comme un gant. Avec mes longs cheveux bruns un peu ébouriffés, ça me donne un air dramatique, presque cruel. On dirait que cette fille, dans le miroir, est une inconnue. En même temps, c’est celle que j’ai envie d’être depuis si longtemps…

Devant la glace, je me rappelle mes bases de ballerine. Talons l’un contre l’autre, pieds ouverts : première position. J’écarte mes bras : deuxième position. Je pivote légèrement…

— Oh, mademoiselle, vous êtes magnifique ! s’extasie la vendeuse en arrivant derrière moi. Une vraie danseuse de ballet ! Dites-moi : vous en avez déjà fait ?

Je rabats mes membres contre mon corps et me renfrogne.

— Non, sifflé-je avec un regard hargneux à son reflet dans le miroir.

De quel droit se permet-elle de remuer la douleur en moi, celle-là ? Qu’elle me fiche la paix !

— Vous devriez y songer, continue-t-elle avec son beau sourire factice sur lequel je peux lire le mot « commission » écrit en lettres fluorescentes. Vous êtes vraiment gracieuse.

Je serre les poings sur les masses de tulle de la crinoline. Non, je ne pleurerai pas.

— Qu’est-ce que tu en sais, hein ? Qu’est-ce que tu connais de ce milieu ?

— Je… euh…

— Rien, évidemment. Alors, ta gueule !

Dans un froissement de tissu, je me précipite dans ma cabine. Je retire la robe, enfile ma jupe et mon débardeur mal coupés, achetés tous les deux au rabais dans un magasin à grande surface. Lorsque je ressors, je cherche l’employée des yeux. Elle s’est réfugiée derrière la caisse et joue dans ses papiers, l’air faussement occupé. Je pose ma trouvaille sur le comptoir.

— Je vais la prendre.

Elle entre le montant dans sa caisse sans lever la tête vers moi et prononce d’une voix rauque :

— Ça vous fait un total de neuf cent dix-sept et cinquante, s’il vous plaît.

J’arrache de mon portefeuille la moitié des billets pris pour la journée et les lui fourre entre les mains. Elle me rend ma monnaie, doigts tremblants.

— Dites-moi…, commencé-je en imitant la façon de parler de l’insolente caissière. Combien touchez-vous de commission là-dessus ?

— Je… ça ne vous regarde pas, mademoiselle, trouve-t-elle la force de me répondre en se durcissant.

Un ricanement m’échappe. En sortant de la boutique, je lance dans sa direction :

— En tout cas, j’espère que vous utiliserez cet argent pour vous acheter le livre J’apprends à me mêler de mes affaires !

 

Sid travaille encore ce soir. Je n’ai pas envie de me retrouver seule à l’appart ; j’y tournerais comme une lionne en cage jusqu’à une heure du matin.

Une petite recherche sur mon cellulaire m’apprend que le restaurant qui trône au sommet de la pyramide gastronomique de la ville est le Rita-Lambster. Cinq étoiles, d’après le site sur lequel je suis tombée. Le Chic Station, où bosse Sid, arrive bon vingt-troisième, avec ses trois étoiles et demie.

Je salive déjà en imaginant le coûteux menu. En plus, c’est juste à côté d’ici.

 

Ce qui est chiant avec ce genre de resto gastronomique, c’est que les portions sont minuscules. Entrée microscopique de tarte Tatin aux pommes et au foie gras, échantillon de carpaccio de langouste et sa mousseline de céleri-rave au thym, trois gorgées de crème de laitue et son écume de morille, pot de mousse de Manjari Grand Cru 64 % (c’est du chocolat) pas plus gros qu’un verre à shooter, le tout arrosé du meilleur des champagnes… c’est bien beau, mais là, j’avalerais un immense steak saignant, dégoulinant de sauce barbecue ! Pour le dixième du prix payé au Rita-Machin, je m’offre une seconde tournée dans une rôtisserie qui a pignon sur rue un peu plus bas. Lorsque je sors du Poulet Presto, enfin contentée, j’aperçois de l’autre côté d’une place de béton l’édifice au design contemporain du Complexe des Arts modernes. Mon cœur se serre. C’est là que se produisent les Grands Ballets d’aujourd’hui. D’un pas hésitant, je m’avance vers le bâtiment, contournant les nombreux passants qui traînent malgré l’heure tardive.

Près des portes vitrées, une série de panneaux lumineux annoncent les spectacles à l’affiche et à venir. Les Grands Ballets sont en pause, probablement en répétition, et présenteront dès le 14 octobre une version contemporaine de L’Oiseau de feu de Stravinski, mise en scène par le chorégraphe australien de renom Gale Wilson. Envahie par le feu : c’est précisément comme ça que je me sens, devant l’affiche depuis laquelle me dévisage la première soliste, tête parée de hautes plumes rouges et bronze. Par un feu dévorant et brutal qui me donne des envies de vengeance. Je pince le tissu de mon fourre-tout, trouvant la lame rigide de mon fidèle couteau sous son chiffon.

— Excusez-moi, dit un homme tout en me bousculant pour éviter de percuter un groupe de jeunes fêtards qui occupe toute la largeur du trottoir.

— C’EST ÇA, OUI ! hurlé-je dans son dos. Va chier, espèce de connard !

L’inconnu me jette un regard interloqué, puis disparaît dans la foule. Je serre les dents à m’en donner la migraine. Trop de monde. Trop de bruit. Trop de jovialité. J’ai envie de tous les éventrer, ces imbéciles heureux. C’est dimanche, qu’est-ce que vous foutez ici ? Vous êtes censés travailler, demain !

Je repère alors l’enseigne clignotante d’un cinéma, plus bas dans la rue. J’y cours presque, prends un billet au guichet pour un film intitulé Shotgun Mandy, coté seize ans et plus. Une histoire de vengeance assez classique, celle d’une mère de famille qui poursuit jusqu’en enfer les salauds qui ont détruit sa vie. Pendant deux heures, je me repais de sang, de violence et de cris de détresse qui me donnent des frissons d’excitation. Je ressors de la salle gonflée à bloc.

Minuit quarante-six. Le temps que je marche jusque chez nous, Sid sera de retour. Avec ce qui me reste des deux mille dollars, je pourrais rentrer en taxi, mais j’ai besoin de m’aérer l’esprit. Je m’empare de ma veste à quarante-neuf dollars qui repose dans mon fourre-tout et y glisse mes bras nus. Le temps s’est rafraîchi.

Trente minutes plus tard, j’arrive près de chez nous. Depuis mon agression, j’évite la rue mal éclairée sur laquelle est planté notre immeuble et opte plutôt pour celle qui court derrière, beaucoup plus fréquentée. Certes, ensuite je dois me faufiler en catimini dans la ruelle, mais seulement sur quelques mètres ; et les lieux sont toujours déserts, de jour comme de nuit. Je longe la construction de briques qui me sépare de l’immeuble où se trouve notre appartement. Je lève les yeux vers le deuxième étage, où nous logeons ; les lumières sont éteintes, mais Sid est peut-être dans son bureau, dont la fenêtre donne sur l’avant du bâtiment.

Soudain, je fronce les sourcils et me fige. Je crois avoir vu une ombre au pied de l’escalier de secours qui mène chez nous. Sur le coup, je pense que c’est Sid et viens pour le héler, mais la silhouette est trop fine pour que ce soit lui. Je vois bien maintenant qu’il s’agit d’une fille. Grande. Jolie. Tout en courbes.

— Hé, toi, lancé-je à son intention tout en m’approchant.

Elle se tourne vers moi et lève la main dans un geste économe.

— Salut.

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— Je venais voir un ami. Il reste là.

Elle pointe l’index plus haut, vers la porte arrière de notre appartement. Les boîtes que j’ai utilisées pour y déménager mes affaires traînent encore sur le balcon, tas de carton ramolli par la pluie, effondré sur lui-même.

— Tu parles de Sid ?

— Ah, tu le connais aussi ? dit-elle avec sa petite face d’hypocrite trop maquillée.

Je court-circuite sa question et crache plutôt, le visage tordu par une haine instinctive :

— Qu’est-ce que tu lui veux ?

Elle me toise innocemment avec un grand sourire confiant.

— Bah, on est sortis ensemble, quelques fois. J’avais envie de m’amuser un peu, alors j’ai décidé de lui faire une petite visite-surprise, c’est tout. Mais, à voir ta réaction, j’imagine que tu es sa copine ?

Elle a dit ça sur un ton amusé, comme si c’était une chose complètement loufoque. Impossible.

— Tu as tout compris. J’habite là, moi aussi, maintenant. Avec lui. Je doute que tu aies un jour atteint ce niveau, hein ?

— Oh, mais c’est qu’elle mord, la petite ! Pas besoin d’en faire tout un plat.

Elle se met à marcher tranquillement pour s’en aller et, lorsqu’elle me croise, susurre à mon oreille :

— Je suis peut-être mieux de revenir une autre fois, alors…

Un déclic s’effectue dans ma tête.

Éruption de rage dans mes veines.

Avec une vivacité que je n’ai jamais eue du temps où je dansais, je plaque une main sur la bouche de la fille et, de l’autre, extirpe le couteau de mon sac. Le linge qui enveloppait la lame d’acier volette et va se poser sur l’asphalte. La pointe de mon arme s’enfonce de quelques millimètres dans le flanc de la salope. Elle gémit sous ma paume.

Sa plainte d’animal apeuré ne fait qu’augmenter mon envie de lui faire mal. Une puissance infinie gronde en moi.

Elle a déjà couché avec mon copain, la sale truie ! Elle a posé ses lèvres et ses mains dégoûtantes sur lui ! Je ne supporte pas cette idée ! Du bout de mon couteau, je force la fille à avancer vers le fond de la cour. Elle se déplace à pas lents, comme si elle espérait qu’un héros surgisse pour la sauver. Oublie ça, connasse, ça n’arrivera pas. Nous contournons les voitures des autres locataires de l’immeuble. Chez eux, tout est noir également. Contrairement au fouillis joyeux du centre-ville, la tranquillité du pâté de maisons ici montre que ses habitants savent que demain, c’est lundi, et qu’ils dorment profondément. Enfin, des gens sensés.

Nous disparaissons derrière le conteneur à ordures.

J’écrase le visage de la fille contre la paroi. Une plaque de rouille déchire la peau de sa joue, et une bouffée de satisfaction m’envahit. Alors, j’attrape ses cheveux et lui frotte le visage de plus belle sur le métal oxydé. Ça fait mal, hein ? Elle grogne de douleur tandis que je la décape. Ça fait tellement de bien de voir ses beaux traits de princesse se transformer en une bouillie sombre. Mon prince charmant ne la trouverait plus désirable, là, c’est sûr.

Je me hisse jusqu’à son oreille et gronde :

— Tu ne reviendras pas voir Sid, espèce de pute.

Ce n’était pas une question, mais elle hoche la tête vigoureusement, ses yeux affolés braqués sur moi. Sa tête fait peur.

— Ouais, tu fais comme si tu avais compris…, continué-je. Mais, au fond, comment savoir si je peux te faire confiance, hein ? Que tu ne reviendras pas traîner ici quand je ne serai pas là ?

Elle reste immobile, ses pupilles tressautant sous ses cils laqués. Je réponds à sa place.

— Exact. Je ne peux pas.

Je resserre les doigts sur le couteau, dont la pointe est toujours appuyée au-dessus de la courbure de ses reins. Ses yeux s’agrandissent de terreur.

Quelle tristesse, au fond, que cette fille ! Prête à coucher avec un mec qui ne l’aime même pas, juste pour remplir le vide en elle… Une cause perdue. Ne t’inquiète pas, je vais te libérer de ton existence misérable, ma belle. C’est ce que tu souhaites, je le sais, je peux le lire dans ton regard. Je m’en occupe, de ce vide que tu ressens. Je vais le remplir de ton sang. Tu vas cesser de souffrir et de faire souffrir les autres. De me faire souffrir.

Ma respiration s’accélère. Ça me démange de partout. Je ne peux plus me retenir. Une impulsion du poignet, et ma lame plonge dans les chairs de la fille, déchire ses organes moelleux. À l’intérieur, la vie palpite, pure et vierge. Tout va bien aller. C’est presque fini. Je sens l’apaisement de la pauvre se diffuser en moi comme par osmose. Je suis libre, moi aussi ! Toi et moi, ma belle, on est libres !

Une chaleur glisse sur mes doigts. Mes paupières se ferment à demi sous l’extase qui me défonce tout entière. Je tombe à genoux dans le gravier en même temps que ma victime. Retire doucement le couteau de son enveloppe, le pose près de moi dans le gravier. Et serre le corps chaud contre moi pour le bercer.

C’est fini… Tu es bien, maintenant. Tu n’auras plus jamais mal.

Je peux presque l’entendre me remercier.

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