Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 26 sur 35

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Cobayes, Sarah et Sid

Vendredi 18 septembre

 

 

SARAH

 

Lorsque je me réveille, la pièce est baignée d’une grisaille diffuse, moite. La fenêtre a été laissée ouverte et le clapotement des gouttes de pluie dehors étouffe tout autre son. Je pose mes lunettes sur mon nez et écoute, l’oreille tendue vers la porte ouverte ; silence. Sid doit dormir. Il fallait bien qu’il tombe à un moment ou à un autre.

À moins qu’il soit parti ?… Non ! Je repousse la boule d’angoisse au fond de mes entrailles.

Le pansement à mon bras a été changé pendant mon sommeil. Je caresse le coton immaculé du bout des doigts, submergée par une bouffée d’amour.

Je frissonne dans mes vêtements sales et remonte la couette sur ma poitrine. Un coup d’œil au réveille-matin m’indique qu’il est treize heures trois. Wow, je crois que j’ai dormi seize ou dix-sept heures d’une traite. J’ai faim. J’ai soif. J’ai envie. Mais je me retiens d’appeler Sid à grands cris. Il avait tant besoin de dormir. Et peut-être sera-t-il dans de meilleures dispositions après avoir pris un peu de repos ? Peut-être même acceptera-t-il de me détacher ?

J’attrape le sac de pain que j’ai abandonné hier sur le matelas et engouffre la minuscule croûte qui traînait encore au fond. Ça ne me soutiendra pas bien longtemps.

 

Ce n’est qu’une heure et demie plus tard que j’entends du bruit provenant du salon. Le grincement du plancher sous des pas, l’écoulement d’un jet d’urine dans la cuvette des toilettes, l’actionnement de la chasse et le bruit de l’eau qui coule dans le lavabo. Je me crispe pour empêcher ma propre vessie de se vider dans les draps. Sid apparaît peu de temps après dans le cadre de la porte.

— Salut, dis-je posément.

— Salut, Sarah, me répond-il d’une voix encore ensommeillée.

Il a la même tête que lorsqu’il a pris des somnifères et qu’il se lève, à moitié dans les vapes, avant que leur effet soit complètement dissipé.

— Tu as réussi à dormir ? lui demandé-je.

— Ouais, ça m’a fait du bien. Plus que ce que tu peux imaginer.

Il vient s’asseoir au bout du matelas, trop loin pour que je puisse l’atteindre. Un sourire se dessine sur ses lèvres ; ça faisait longtemps que je ne lui avais pas vu un air aussi serein. Une petite bouffée de peur vacille dans ma poitrine, puis s’éteint subitement.

— Quoi ? Qu’est-ce que tu as à me regarder comme ça ? dis-je, sur la défensive.

— J’ai trouvé la solution, Sarah.

— La solution à quoi ?

— À ton problème. À notre problème…

Je m’apprête à lui expliquer que je n’en ai pas, de problème, à part le fait d’être retenue prisonnière dans ce lit depuis près d’une semaine. Mais je risquerais de l’effaroucher encore une fois, et de ruiner mes chances d’être libérée. Alors, je dis avec amabilité :

— Hmm ? Raconte-moi ça.

— Je pense que c’est le produit qu’on nous a injecté chez AlphaLab qui t’a rendue comme ça… aussi déphasée, je veux dire.

Je hoche la tête. C’est aussi à cette conclusion que je suis arrivée au fil de mes heures de détention passées à réfléchir. Cependant, il y a un élément qui ne colle pas dans cette théorie.

— Mais toi, pourquoi tu ne réagis pas de la même façon ?

— À cause de ça.

Il sort un flacon blanc de sa poche.

— Tes somnifères ?

— Ils annulent les effets de la Chlorolanfaxine, je l’ai lu dans mon dossier médical. J’ai réussi à hacker le système d’AlphaLab, cette nuit.

Son sourire s’élargit ; il a l’air si content de lui !

— Ils ont même dû doubler ma dose, au deuxième rendez-vous. Apparemment, ça n’a pas changé grand-chose. Je ne comprends pas pourquoi ils ne me demandent pas tout simplement de cesser d’en prendre…

Un air résolu se dessine sur son visage.

— Voilà ce qu’on va faire, continue-t-il. Premièrement, on ne retourne plus jamais dans cette clinique de débiles. J’ai découvert des trucs vraiment pas nets en remontant dans les couches de l’organisation. Rien qui permettrait de la condamner, mais je songe à mettre quelques amis là-dessus… Deuxièmement, on se gave de somnifères jusqu’à ce que les effets pervers de la Chlorolanfaxine se dissipent. Le problème, c’est que je ne sais pas combien de temps ça peut prendre. On nous fait une nouvelle injection tous les dix jours environ, alors ce sera forcément plus long que ça. C’est quand, la dernière fois qu’on a reçu une dose ?

— Pas mercredi qui vient de passer, l’autre d’avant.

Sid prend deux secondes pour calculer.

— Ça fait donc neuf jours. Notre prochain rendez-vous est lundi, c’est ça ?

— Hmm.

— Je ne sais pas si ce serait préférable d’annuler ou simplement de ne pas nous présenter…

Pendant qu’il médite là-dessus, je réfléchis à toute vapeur. Je refuse de mettre un seul de ses comprimés dans ma bouche ! Je bénis AlphaLab et son produit merveilleux qui m’a transformée ! Pourquoi voudrais-je redevenir la petite chose brisée et faible que j’étais ? Pour continuer à me déprécier sous le regard vicieux des voyeurs, à me faire dépouiller par les voleurs et violer par les salauds ? C’est une vraie vie de merde, ça ; non, merci ! Maintenant, c’est moi qui mène la danse. J’ai fini par trouver Carabosse en moi. Elle s’est réveillée de son long sommeil…

Oui, j’adore tuer.

Et je ne compte pas m’arrêter.

— OK. Je vais en prendre, de tes somnifères.

Sid se penche vers moi et m’embrasse sur la joue, tendrement.

— Merci d’être aussi raisonnable, Sarah.

— Ne t’inquiète pas : bientôt, je serai comme avant (jamais je ne laisserai une telle chose arriver !).

Sid dévisse le bouchon de la bouteille, qu’il tapote jusqu’à ce que deux comprimés se nichent dans sa paume.

— Attends, je vais aller te chercher un verre d’eau pour faire passer ça.

— Oh, crois-tu que je pourrais aller aux toilettes, tant qu’à y être ? Je me servirai de l’eau directement dans la salle de bain.

Et j’ajoute en me tortillant :

— Il faut vraiment que j’y aille.

— OK, je vais te détacher. Pas de bêtises, hein ?

— Promis.

Il me confie les deux cachets de somnifère et pose le flacon contenant tous les autres sur la table de chevet. Il tire la clef des menottes de la poche arrière de son pantalon et libère mon poignet douloureux.

— Merci…, murmuré-je en campant mes pieds sur le sol.

— Dès que je serai certain que les somnifères font effet sur toi, nous n’aurons plus besoin de ces menottes.

Je lève vers lui un visage reconnaissant… avant de m’emparer du flacon et de bondir à travers l’ouverture de la porte.

— SARAH ! crie Sid derrière moi.

Trois enjambées et je suis dans la salle de bain. Je m’y enferme aussitôt. Dès que j’ai poussé le verrou, la poignée se met à remuer et des coups résonnent de l’autre côté.

— Sarah ! Ouvre-moi tout de suite !

Je lance les deux comprimés que Sid m’a donnés dans la cuvette.

— Tu vas voir comme on se sent bien quand le produit envahit notre système ! exulté-je. On devient quelqu’un d’autre ! Quelqu’un de fort, d’invincible… c’est génial !

— Tu te trompes, Sarah ! S’il te plaît, laisse-moi entrer !

Je ne réponds pas, trop occupée que je suis à dévisser le bouchon de la bouteille de somnifères. Voilà, ça y est ! D’un coup de poignet, je verse tout le contenu du pot dans la cuvette.

— Non ! gémit Sid en entendant le bruit des comprimés qui tombent dans l’eau. Ne fais pas ça !

J’appuie sur la chasse. Les cachets tournoient un moment, puis sont aspirés par la tuyauterie.

Un coup plus sourd que les autres m’indique que Sid vient de se laisser glisser jusqu’au sol, dos contre la porte. C’est le temps d’agir.

Je fais tourner le bouton de la serrure sans bruit, puis, d’un coup sec, je tire la porte à moi. Sid se redresse à moitié, surpris.

— Qu’est-ce qu…

Je ne le laisse pas placer un mot de plus. J’agrippe son bras droit, celui dont la moindre parcelle de peau est couverte d’encre, et le lui rabats dans le dos en le tordant, comme il l’a fait avec moi pour me maîtriser, le soir où j’ai tué sa Laurie. J’apprends vite, quand je veux…

— Ah !… arrête ça, Sarah ! Merde !

— Dans la chambre, ordonné-je. Sinon, je te le casse.

— Tu ne pourrais p…

— Tu veux tenter le coup ?

Je vois bien qu’il n’ose pas trop se défendre de peur de me faire mal ; en plus, il est encore abruti par ses foutus somnifères. Mais je sens qu’il y a plus que ça… que, malgré ma taille minuscule, je le domine.

Je le pousse dans la chambre et l’oblige à s’agenouiller sur le lit. D’un coup de coude, je lui écrase la tête contre les barreaux.

— C’est pour ton bien, Sid, arrête de te débattre. Laisse-moi m’occuper de toi.

Je défais ma prise et verrouille l’anneau libre des menottes autour de son poignet. Clic. Coincé comme un rat.

— Sarah… S’il te plaît…

Mes doigts se glissent dans la poche arrière du jeans de Sid. J’extirpe la petite clef de son pantalon, la fais voltiger sous son nez. Je vois ses mâchoires se serrer.

— Ne te moque pas de moi, au moins, grince-t-il, ses yeux furieux pointés sur moi.

Je ricane et lance la clef dans le couloir. Puis, j’arrache mon chandail humide de sueur rance, le jette contre le mur. Ma jupe va le rejoindre quelques instants plus tard.

— Je n’en pouvais plus de ces vêtements crasseux… Tu peux profiter du spectacle, si tu veux, ajouté-je avec un clin d’œil à son intention.

— Laisse-moi tranquille…, me répond-il en s’adossant à la tête de lit. Tu as tout gâché. On est dans la merde jusqu’au cou, maintenant.

— Ce que tu peux être borné, quand tu t’y mets, Sid ! C’est une chance inouïe qui nous a conduits chez AlphaLab, et tu voudrais qu’on la laisse aller ?

Il garde le silence, les yeux obstinément baissés.

— Bah, ça ne sert à rien de discuter avec toi, de toute façon. Tu as l’esprit tout embrouillé par tes somnifères chéris. Bientôt, ils auront disparu de ton sang et tu verras que j’ai raison. D’ici là, je préfère te garder sous surveillance. Tu peux comprendre ça, pas vrai ?

Il va voir à quel point c’est chiant d’être retenu prisonnier !

Je termine de me dévêtir, puis pose mes lunettes sur la table de chevet.

— Heureusement que tu es en congé pour quelques jours encore…

J’enjambe les cuisses de Sid, y pose les fesses. Je fais glisser mes doigts dans les épis dressés sur son crâne. Ses yeux noisette, accusateurs, se braquent sur les miens. Tout à coup, un immense chagrin remonte dans ma gorge. Son visage entre mes mains, je souffle :

— Dis, tu vas me pardonner tout ça, hein ? Tu ne vas pas arrêter de m’aimer ?

Il détourne le regard vers la fenêtre, mais ce que je sens sous le tissu de son jeans m’apporte la réponse espérée.

Non, il n’arrêtera pas de m’aimer.

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