Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 30 sur 35

Pages du PDF

Cobayes, Sarah et Sid

Mardi 13 octobre – Sid

Mardi 13 octobre

 

SID

 

C’est la fête de Sarah, aujourd’hui. Par chance, ça tombe un de mes jours de congé, alors j’ai décidé de la sortir et de l’emmener manger dans un vrai bon resto. Ça va la changer de son éternel tartare de saumon.

J’ai mis ma chemise chic, avec col empesé, boutons de manchettes et tout, que je n’ai pas portée depuis le mariage de mon cousin, en juin passé. J’ai l’impression d’être un peu coincé dedans, comme si mes épaules s’étaient élargies. On dirait que mes misérables biceps de geek – que j’entretenais tout de même un minimum pour le plaisir de ces dames, avant de sortir avec Sarah – ont gonflé. J’ai dû me muscler à force de traîner et de soulever tous ces cadavres pour les jeter dans le conteneur à ordures… Faire des poids, ça garde en forme.

Une pluie froide tombe depuis le début de la journée. Pour éviter d’arriver trempés à destination, nous prenons un taxi, direction le centre-ville. Je donne seulement l’adresse au chauffeur plutôt que le nom du restaurant, pour faire la surprise à Sarah.

Elle se love contre moi sur la banquette arrière. De l’ourlet de son imperméable jaillit une masse de tulle sombre dans laquelle s’accrochent encore quelques gouttes de pluie. Elle est radieuse, dans cette robe. On dirait une vraie ballerine.

— Excusez-moi… Vous auriez un mouchoir ? dit-elle soudain en se penchant entre les deux sièges avant pour s’adresser au chauffeur.

— Tu n’en as pas dans ton immense sac ? dis-je en désignant son habituel fourre-tout.

— Des tas d’autres choses intéressantes, mais pas ça, non, réplique-t-elle, malicieuse.

Avant-hier, je l’ai vue prendre les deux semi-automatiques volés à Carl, dans le carton rempli de billets, et les envoyer rejoindre le couteau dans son sac à main sans fond. Je crois que la conversation qu’on a eue à propos de la possibilité de nous faire prendre par la police l’a ébranlée. Je la sens résolue à en venir aux pires scénarios, advenant cette éventualité. Bizarrement, ça ne me rassure pas du tout…

L’homme attrape une boîte de mouchoirs défoncée sur le tableau de bord et la tend à Sarah. Elle tire sur le carré de papier qui en dépasse. Puis, elle enlève ses lunettes et entreprend de les assécher avec des gestes délicats. Dommage qu’elle ait dédaigné ses lentilles encore aujourd’hui ; la monture rose pâle a tendance à cacher ses iris bleu acier que j’aime tant. Depuis samedi, Sarah dit avoir mal aux yeux… Peut-être un autre des effets secondaires de la Chlorolanfaxine. Mais, évidemment, elle a omis de poser la question lorsqu’on est passés chez AlphaLab pour notre nouvelle dose, plus tôt dans la journée. Au moins, elle a évité de sauter à la gorge des gardiens de sécurité ou d’un autre patient, cette fois-ci.

Je laisse mon regard errer à l’extérieur, contemple les rues trempées, vides de monde. Pourtant, nous croisons sur notre chemin une bonne dizaine de voitures de police occupées à ratisser les boulevards et les ruelles, gyrophares éteints. Le conducteur les observe avec un sourire calculateur.

— C’est bon pour les affaires, toutes ces disparitions, nous confie-t-il en se tournant à demi vers nous, sans quitter la route des yeux.

— Ah oui ? réponds-je sans manifester un grand intérêt.

— Les gens n’osent plus se déplacer à pied. Tout d’un coup qu’il prendrait l’envie à quelqu’un de les kidnapper.

Je me tais, évitant de relancer la discussion. Je déteste les chauffeurs de taxi bavards.

— Voilà, c’est ici, annonce-t-il enfin en immobilisant le véhicule devant une façade sobre et élégante.

Sarah se penche sur moi pour jeter un œil par la vitre de ma portière. Un petit sourire apparaît sur son visage.

— Oh, le Rita-Lambster…, souffle-t-elle.

On dirait presque qu’elle est déçue.

— Tu en as entendu parler ?

— Hmm, dit-elle en opinant de la tête.

Je prends quelques billets dans mon portefeuille pour payer la course.

— C’est le meilleur resto en ville, à ce qu’on dit ! Tu vas voir, on va se régaler.

— J’aurais dû souper avant de partir…, maugrée-t-elle, comme pour elle-même. Les portions sont minuscules dans ce genre d’endroit.

Je sors de la voiture et attrape sa main pour l’aider à s’extirper de l’habitacle sans s’empêtrer dans sa robe.

— Tu prendras deux assiettes, dans ce cas, répliqué-je avec un clin d’œil.

Elle sourit, franchement cette fois. Nous nous glissons rapidement sous le porche pour échapper à la pluie et poussons la porte de l’établissement.

Tandis que nous attendons dans l’entrée qu’on nous assigne une place, un visage familier m’apparaît parmi les clients attablés.

— Regarde, Sarah, près des fenêtres, là-bas… c’est le docteur Williams.

Elle tourne les yeux dans la direction que je lui ai indiquée.

— Tu as raison, c’est lui… Il est trop bizarre sans son sarrau blanc !

J’acquiesce, troublé par l’air sérieux que l’homme affiche. Où est passée l’expression de bouffon qu’il a lorsqu’on le rencontre dans son bureau, pour nos injections ? Soit il s’est fait inviter par quelqu’un de franchement ennuyant, soit il nous joue la comédie. Il me semble tout à coup moins ridicule.

Comme s’il sentait que je le dévisage, il relève les yeux dans notre direction. Son expression s’illumine aussitôt et il nous salue d’un geste de la main. Je me contente de lui répondre d’un petit signe de tête. Livret de cuir noir à la main, un serveur s’arrête à leur table et rompt notre contact visuel. L’homme qui est assis en face du doc consulte l’addition et sort une carte de crédit d’une poche de son complet. Le serveur repart avec.

Sarah piétine à côté de moi, impatiente. C’est long, j’aurais dû réserver.

La carte de crédit retourne à son propriétaire, et les deux hommes se lèvent de table.

— Je vous conseille le filet mignon, lance le docteur Williams en passant près de nous. Il est cuit à la perfection… saignant, juste comme il faut !

Il embrasse ses doigts dans un geste exprimant un pur délice, puis nous gratifie d’un de ses clins d’œil habituels, avant de quitter le restaurant d’un pas guilleret.

— Je vais peut-être l’essayer… si on peut finir par nous asseoir quelque part ! soupire Sarah, que je sens de plus en plus irritée par la situation.

Ma copine qui préfère la viande rouge au poisson ? Je n’y crois pas. Lorsque je lui en fais la remarque, elle se contente de pousser un grognement contrarié.

Le même serveur arrive devant nous, des menus pressés contre sa poitrine. Il était temps.

— Monsieur, madame, si vous voulez bien me suivre, annonce-t-il d’un ton précieux.

— C’est mademoiselle, crache Sarah avec un regard noir à son endroit.

Le pauvre type bredouille quelques excuses. Amateur… Un compliment sur la tenue vestimentaire de sa cliente et il aurait pu se rattraper. Il nous entraîne jusqu’à la table que viennent de quitter le docteur Williams et son acolyte. Une nappe immaculée a remplacé l’autre, et des couverts étincelants attendent d’être utilisés.

Le serveur dépose les menus devant nous et se tourne vers moi pour me demander si je désire un apéritif.

— Ce n’est pas les dames d’abord, ici ? s’insurge Sarah. Vous ne tenez vraiment pas à votre pourboire, vous…

Nouveaux balbutiements désolés de la part du serveur, qui se dépêche de proposer à ma compagne un verre offert par la maison pour se faire pardonner.

— Quoi, vous pensez qu’on n’a pas assez d’argent pour le payer, ce verre ? s’écrie-t-elle encore, outrée.

Misérable, le mec n’ose plus prononcer un mot.

Eh bien, la soirée risque d’être épique.

OceanofPDF.com