Cobayes, Sarah et Sid
Mardi 14 juillet – Sarah
Mardi 14 juillet
SARAH
La plupart du temps, j’essaie d’imaginer ces porcs qui me reluquent en tétant leur bière et en se massant l’entrecuisse vêtus d’un trois-pièces avec cravate assortie et souliers vernis. À la place des tables chromées du bar, je visualise des rangées de sièges tendus de velours cramoisi et des loges aux balustrades ouvragées. Quant à la musique lascive crachée par les haut-parleurs, je la transforme mentalement en une mélodie jouée par un orchestre. Une pièce de Tchaïkovski, grandiose, qui me transporte.
J’imagine que je suis la ballerine que j’aurais dû devenir. Ça m’aide à supporter ma vie de danseuse nue au Pinky. Un peu.
Chaque fois que j’élève la jambe le long du poteau, je me représente celui-ci comme la barre devant le miroir de la salle de ballet où je m’exerçais, autrefois. Le frôlement de ma jupe de tulle sur mes cuisses parvient presque à me faire oublier que je suis condamnée à me produire sur cette scène misérable. C’est Carl, le patron, qui m’a suggéré de porter le traditionnel tutu sur scène, histoire d’incarner encore plus mon personnage de ballerine. Un personnage, oui. Car je n’en serai jamais une vraie.
Je balance mes hanches fines, je caresse ma poitrine juste assez volumineuse pour que j’exerce ce métier. Mes collègues essaient de me convaincre de me payer une augmentation mammaire, mais je trouve que je me suis déjà suffisamment trahie. J’ai le corps d’une danseuse de ballet, voilà tout. Je suis de loin la plus petite de la bande, alors Carl m’oblige à chausser des talons encore plus vertigineux que ceux des autres filles pour y remédier.
Je paraissais bien plus grande, juchée sur la pointe de mes chaussons de satin…
Je ferme les yeux pour ne plus croiser les regards vicieux des hommes qui bavent devant moi. Assis en retrait, d’autres fixent le vide, le visage figé dans une expression éteinte, l’air aussi morts à l’extérieur que je le suis moi-même à l’intérieur.
J’essaie de me faire plus sensuelle que vulgaire pour ne pas décevoir mon public. Plusieurs clients ne viennent au Pinky que pour voir la ballerine déchue au style si différent des autres danseuses.
Merde, je ne peux pas croire que je suis descendue aussi bas !
Je me cambre au maximum, laissant pendre mes bras vers le sol. Mes longs cheveux bruns effleurent le plancher. Je me redresse en caressant ma peau pâle, glacée. Mes doigts remontent jusqu’à mon cou, s’enroulent autour de la boucle de satin retenant le haut de bikini qui couvre à peine mes seins. Ceux qui ont déjà vu ce numéro crient en écartant les jambes un peu plus :
— Allez, Natasha, enlève-le !
« Natasha ». Le prénom russe choisi par mon patron sous prétexte que j’ai déjà fait du ballet et que le ballet, c’est prétendument russe.
Je tire doucement sur le ruban, pendant que le public continue de m’encourager à me dénuder. Le nœud se défait et des sifflements de satisfaction fusent dans l’assistance. Ils me dégoûtent tous tellement ! Je frissonne malgré la sueur qui couvre mes tempes. Je veux juste que ça se termine. Maintenant. Alors, d’un geste, je me débarrasse aussi de mon tutu, qui vole dans les airs avant d’aller choir plus loin. Je me redresse, vêtue d’un string ridicule qui ne cache à peu près rien.
J’attrape ma jambe et la ramène jusqu’à mon épaule. Grand écart latéral, avec vue directe sur mon entrejambe. J’ai droit à des grognements lubriques cette fois. Les mains se font plus insistantes sur les pantalons gonflés. L’homme qui se trouve juste devant moi déglutit péniblement. Il n’ose plus cligner des yeux de peur de manquer une seule seconde de ce précieux spectacle. Je me penche avec grâce pour attraper mon tutu et le lance sur la table de mon admirateur, qui est en train de suffoquer de désir ; il se jette dessus et y enfouit son visage. Je vais vomir. Je compte aussi trois autres clients dont je suis plutôt certaine de recevoir la visite, tout à l’heure, dans l’isoloir. C’est beaucoup, pour un mardi soir.
Je sors de scène en enchaînant des pirouettes étourdissantes. Mais les fleurs ne pleuvent pas sur mes pas…
La lumière des projecteurs s’atténue derrière moi alors que je disparais dans l’obscurité des coulisses. J’attrape mon peignoir de soie, suspendu à un crochet, et gagne la loge.
— C’est à toi, Ariel, dis-je à une grande fille aux boucles blondes. Je les ai bien réchauffés.
— Ouais, merveilleux…, marmonne-t-elle en refermant un immense anneau doré sur son lobe d’oreille. Je trépigne de joie.
Le coin droit de ma bouche se soulève en un rictus entendu. Les autres danseuses prononcent quelques mots d’encouragement pour Ariel lorsqu’elle quitte la pièce. Puis, elles retournent à leur maquillage ou à la lecture de leur magazine. Avec un soupir, je me laisse tomber sur une chaise. Cinq minutes de tranquillité avant la suite du supplice. Devant moi, la coiffeuse est couverte d’un fouillis de flacons, de pinceaux et de pastilles de poudre irisée. J’attrape une bouteille de gouttes pour les yeux et humidifie mes verres de contact. Puis, j’applique une nouvelle couche de maquillage ultracouvrant sur les cicatrices à mes poignets.
Le patron ouvre la porte et passe la tête dans l’embrasure. Ses prunelles indifférentes glissent sur mes collègues avant de s’arrêter sur moi. Une lueur de convoitise, mauvaise, les illumine aussitôt. Je resserre les pans de mon peignoir en frissonnant. C’est ce regard qui m’incite à éviter de me retrouver seule avec lui, même si aucune des filles ne s’est jamais plainte de s’être fait toucher…
— Louisa, lance-t-il à une des autres danseuses sans me quitter des yeux, il y a une fille qui ne peut pas rentrer demain. Je t’ai ajoutée à l’horaire.
— Mais j’avais déjà des trucs de prévus !
— Eh bien, annule-les.
Louisa lâche un grognement frustré, mais acquiesce ; de toute façon, elle n’a pas vraiment le choix.
Carl me fixe avec son air suffisant, gorgé du pouvoir qu’il détient sur nous.
Une serveuse apparaît derrière son épaule. Elle se racle la gorge, puis annonce :
— Un client t’attend, Sarah. Cabine un.
Je serre les dents, découragée. Mes cinq minutes de répit viennent de fondre d’un coup.
— Avec le sourire, hein ? prend la peine de dire Carl en voyant mon air renfrogné.
Je plaque ce qui doit ressembler à une grimace sur mes lèvres et prononce d’un ton censé être enthousiaste :
— Oui, avec le sourire.
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