Cobayes, Sarah et Sid
Vendredi 13 novembre – Sid
Vendredi 13 novembre
SID
Je suis déjà réveillé lorsque les lumières du couloir s’allument à pleine puissance. Il est sept heures. Je n’ai pas dormi, cette nuit encore. J’ai plutôt passé mon temps à ressasser ma haine contre AlphaLab et son petit tour de passe-passe informatique. Dire qu’ils ont réussi à disparaître dans le giron d’Armitage Pharma, plutôt que de traîner dans le sillage suspect de cette organisation militaire dont j’ai oublié le nom. Des trous de mémoire, il ne manquait plus que ça ! Satanée Chlorolanfaxine de merde ! Elle m’a complètement salopé le cerveau !
Je ne m’avoue pas vaincu, par contre. Dès que je sortirai d’ici, je vais consacrer chaque minute de mon existence à pister ces salauds dans l’univers virtuel. Ça me prendra peut-être des années, mais je les retrouverai. Et ils paieront ce qu’ils nous ont fait subir, à Sarah et à moi.
Je prouverai qu’elle n’était pas responsable de ses actes.
Des grognements mécontents résonnent depuis le fond des autres cellules. Qui voudrait quitter un rêve paisible et joyeux pour se réveiller ici ? Comme j’aimerais être capable de dormir, moi aussi, afin de m’évader de cet endroit pendant quelques heures…
Étendu sur mon matelas défoncé, je fixe le plafond, les mains ramenées sous le crâne, jusqu’à ce que des coups contre mes barreaux m’arrachent à mes pensées assassines.
— Debout, Cain, le directeur veut te parler, me lance un des gardiens.
Le directeur ? Qu’est-ce qu’il me veut, celui-là ? Je ne suis même pas sûr de l’avoir jamais croisé.
Je me lève, l’esprit cotonneux. On dirait que j’ai fumé un gros pétard. Je manque vraiment de sommeil. Chancelant, je m’avance jusqu’à la grille. On me menotte, on me sort. Je me laisse guider.
Un grand bonhomme assez musclé m’accueille dans son bureau. Henri Tessier, directeur, ai-je eu le temps de lire sur la plaquette dorée de la porte.
— Monsieur Cain, me dit-il, si vous voulez bien vous asseoir.
Je m’exécute en silence, dévisageant l’homme. Derrière son apparente imperturbabilité professionnelle, il a un petit air compatissant que je m’explique mal.
— Si je vous ai fait venir ce matin, continue-t-il, c’est qu’un incident regrettable est survenu la nuit dernière…
— Sarah ! m’exclamé-je.
Soudain, mes entrailles ne sont plus qu’une bouillie brûlante, agitée de convulsions.
— Il s’agit bien de votre conjointe, mademoiselle Faust, reprend le directeur. Mes collègues du centre de détention où elle a été admise l’ont trouvée dans sa cellule, à l’aube… sans vie.
Sarah… Sarah est… morte ? NON ! C’est impossible !
— Elle a brisé les verres de ses lunettes et pris un des tessons pour s’ouvrir les veines. Ce genre de chose n’arrive pratiquement jamais, je peux vous le certifier. Nous nous assurons de ne pas mettre à la disposition des détenus des objets qu’ils pourraient utiliser contre eux-mêmes. Mais des lunettes… Aucun précédent ne nous permettait de penser que…
Je bondis sur mes pieds et me mets à hurler :
— Ils savaient qu’elle avait des tendances suicidaires ! Ils auraient dû la surveiller jour et nuit !
Le gardien resté en retrait intervient aussitôt en m’attrapant par les bras.
— Du calme, Cain, dit-il à mon oreille. On retourne à ta cellule.
J’envoie un coup de pied dans la chaise sur laquelle j’étais assis alors que mon geôlier m’entraîne hors du bureau. Le directeur poursuit sa litanie :
— Nous sommes désolés… C’est vraiment regrettable…
— Regrettable, mon cul !
Mon cri se répercute entre les murs de béton peint. Ils l’ont laissée mourir ! Ma Sarah… Elle est…
Mes jambes se dérobent sous moi. Le gardien me rattrape de justesse et resserre sa prise autour de ma taille.
Je ne vois pas les couloirs que nous traversons ni les membres du personnel que nous croisons en chemin. La grille de ma cellule se referme derrière moi. Je me laisse tomber sur ma couchette, écrase mon visage dans l’oreiller. Ces salauds de chez AlphaLab… ce sont eux qui ont assassiné Sarah !
Une vague de violence remonte en moi comme un geyser, destructrice. L’envie de tuer est toujours là… Pourtant, le produit devrait normalement s’être dissipé… Mais c’est comme si ma rage meurtrière n’était que tapie quelque part, prête à refaire surface au moment opportun, plus puissante que jamais.
Mes doigts se referment tout seuls dans le vide, et je peux presque sentir le cou du docteur Williams se briser sous mes paumes. Oh oui, je vais le buter ! Je vais tous les tuer !
Un jour, je tiendrai les responsables de la mort de Sarah entre mes mains. Et, lorsque ce moment viendra, ces pourritures subiront la vengeance du monstre qu’ils ont créé.
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