Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 20 sur 35

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Cobayes, Sarah et Sid

Dimanche 6 septembre – Sarah

Dimanche 6 septembre

 

SARAH

 

— Toujours rien, Sarah ! me lance Sid en arrivant dans la cuisine.

Voilà quatre jours qu’il compulse les sites Internet des journaux de la ville et de tout ce qui touche aux faits divers. Le meurtre d’une cycliste, retrouvée dans un buisson, deux jeunes tués dans un accident de la route, la disparition d’une dame, mais c’est tout. Rien au sujet d’un tenancier de bar à qui on aurait fait éclater la cervelle.

Jeudi, après le boulot, Sid s’est risqué à aller se promener dans le coin du Pinky. Les lumières étaient toutes éteintes, l’enseigne perdue dans l’ombre. Sur la porte, il a trouvé une affiche sur laquelle on avait écrit à la main, au feutre : « Bar fermé temporairement ». Pas de trace du cordon de sécurité qui aurait servi à circonscrire les lieux du crime ni d’une quelconque présence des forces de l’ordre. Comme si Carl avait juste décidé d’aller faire un tour dans le Sud…

Bizarre.

Mais une véritable bénédiction, en ce qui me concerne.

— Tant mieux, réponds-je avec un soupir de soulagement. Probablement que ceux qui sont tombés sur le corps de Carl ont trouvé que c’était plus prudent de faire le ménage que d’inviter les policiers à venir mettre le nez dans leurs magouilles.

— Ouais… Peut-être.

Sid est super nerveux depuis qu’il a appris ce que j’ai fait… Il passe son temps à lorgner par les fenêtres pour voir s’il n’y a pas des policiers en civil en train de nous espionner dans leur voiture, devant l’immeuble. Il sursaute dès que le téléphone sonne ou qu’une sirène s’égosille au loin. Il ne rapporte plus à la maison que de minables pourboires parce qu’il est trop stressé pour offrir son fameux service « attentionné » – non pas que ce soit bien grave, avec les soixante-sept mille dollars et des poussières que j’ai rapportés du bureau de Carl.

Bref, quand il est là, je le sens tellement angoissé que, de mon côté, étrangement, je cesse de l’être. Comme s’il drainait la peur en moi, qu’il la vivait à ma place.

— Merde, c’est l’heure d’aller travailler ! s’écrie-t-il tout à coup.

Mes yeux se tournent vers le four à micro-ondes. Oh, déjà… La boule d’anxiété tapie au fond de mon estomac recommence à s’agiter.

— S’il te plaît, attends encore une petite demi-heure ! Tu n’auras qu’à dire qu’il y avait une panne dans le métro…

— Je leur ai déjà servi cette excuse avant-hier, Sarah. Et, hier, celle de la chemise oubliée à la maison.

Il s’approche de moi, enveloppe mon cou de son bras et dépose un baiser au sommet de ma tête.

— Ça va aller, me rassure-t-il. Ils en auraient déjà parlé dans les médias.

— Je sais… Mais ce n’est pas juste ça. Je ne me sens pas bien… Peut-être que je suis malade ? Tu devrais rester. Je t’ai sans doute déjà contaminé.

— Tu n’as rien, Sarah. Et moi non plus. Profite donc de mon absence pour te reposer. Et, si jamais tu capotes trop, que tu as des idées noires, viens me rejoindre au resto, je te ferai un bon mojito. D’accord ?

Je hoche la tête avec un soupir. Mais je sais que je n’oserai pas sortir.

J’ai droit à un dernier baiser avant que Sid ne quitte l’appartement en coup de vent, sa chemise suspendue à son bras. Aussitôt la porte refermée, je me précipite vers la fenêtre et écrase mon front sur le carreau. Je vois Sid dévaler l’escalier et se diriger vers la gauche. Il lève la main dans ma direction pour un dernier au revoir, auquel je réponds vivement. Dès qu’il disparaît de mon champ de vision, je scrute les alentours de notre immeuble : pas de policier en vue.

Je reste à mon poste de surveillance une bonne demi-heure. Sid doit déjà être en train de se faire sourire par de jolies filles au resto, pendant que je me tourmente ici à cause de ce qui est arrivé. Je n’aime pas quand Sid n’est pas là. Je perds de ma solidité, je me désagrège. Je tombe en morceaux.

J’abandonne la fenêtre et m’affale sur le canapé. Je me vautre parmi les couvertures. Une migraine attend que je flanche pour me fondre dessus. Je devrais écouter le conseil de Sid et faire une sieste. Mes nuits sont tellement harassantes… Je ferme les paupières d’un geste décidé. Je vais dormir. Ouais.

Mais mon esprit a plutôt résolu de m’entraîner dans les plus sombres recoins de mes souvenirs… J’étais toujours seule, enfant. Comme maintenant. À me répéter que j’étais nulle malgré tous mes efforts, à pleurer à l’intérieur, pour ne pas montrer ma faiblesse. Je ne devais surtout pas donner l’impression d’être faible, jamais. Ma mère ne le permettait pas. Ma mère…

Marina Harnois, autrefois première soliste pour les Grands Ballets d’aujourd’hui. Ma tortionnaire.

Du plus loin que je me souvienne, j’ai toujours aimé le ballet et ses décors fabuleux. Je suis pratiquement née avec un tutu à la taille. Je n’étais pas encore capable de tenir assise sur mes fesses que ma mère m’avait déjà initiée aux plus grands compositeurs russes – Tchaïkovski, Stravinski, Prokofiev, etc. – et m’avait lu toutes les histoires pour enfants mettant en scène une ballerine. Ma chambre était drapée de tulle rose, tapissée de dizaines de photographies encadrées d’or. Chacune d’elles représentait Marina, du temps où elle dansait. Chaque fois que je posais le pied dans cette pièce, je sentais ses innombrables petits yeux d’argent me darder, accusateurs.

Ma mère avait beau dire que c’était une blessure au genou qui avait mis fin à sa carrière à l’âge de vingt et un ans, une autre hypothèse me rongeait le cœur : et si c’était plutôt ma faute ? Encore aujourd’hui, je m’imagine qu’elle a dû se faire mettre enceinte par quelque salaud de chorégraphe et qu’elle s’est mariée ensuite en vitesse avec n’importe qui – mon père, en l’occurrence, ce fantôme, toujours trop occupé par le travail pour trouver le temps de s’occuper de moi. Les dates concordaient. Sinon, pourquoi m’aurait-elle détestée à ce point ? Pourquoi aurait-elle résolu de faire de moi son clone ? Sa marionnette ?

Aimais-je vraiment le ballet ? Au fond, je ne sais plus. J’étais obligée d’y consacrer toute mon énergie, alors l’aimer était peut-être la seule façon de ne pas le laisser me tuer.

C’est vrai, j’adorais le bruit du tulle autour de moi, ma capacité à plier mon corps comme s’il était fait de cure-pipes, les vols planés des grands jetés, les pirouettes étourdissantes qui me donnaient l’impression d’avoir été avalée par une tornade de lumière. Oh oui, tout cela me plaisait vraiment !

En revanche, il y avait les exercices répétitifs, les journées harassantes, la double tâche de danser tout en continuant d’avoir de bonnes notes à l’école, l’absence d’amies autour de moi, l’interdiction de manger du gâteau, même aux anniversaires. Les chevilles douloureuses aussi, les jambes ankylosées, les bras gourds, et les pointes qui me brisaient les orteils.

Mais ce que je haïssais par-dessus tout, c’était les commentaires intraitables de ma mère.

« Étire le tronc, étire ! Tu as l’air d’une naine, écrasée comme ça ! »

« Allonge le bras ! J’ai dit : ALLONGE ! Tu as de la guenille à la place des muscles ou quoi ? »

« À ton âge, il y avait bien deux ans que je savais exécuter ce mouvement ! C’est pitoyable ! Tu me fais honte ! »

« Tu ne mérites pas d’être la fille d’une danseuse telle que moi ! Si tu continues comme ça, tu vas finir dans une troupe médiocre, avec tous les autres déchets de la danse ! C’est ça que tu veux ? »

Non, ce n’était pas ce que je voulais. Alors, je travaillais, travaillais, jusqu’à ce que le corps entier me brûle, jusqu’à avoir envie de pleurer. Ce que je ne faisais jamais, évidemment. Question de survie. Lorsque mon père passait à la maison entre deux voyages d’affaires, il me tapotait le dessus du crâne en me félicitant pour mes efforts. Et c’était tout. Après, il repartait pour une période de plus en plus longue chaque fois. Il n’assistait jamais à mes spectacles. Ma mère, elle, n’en ratait pas un. Elle me fixait durement, les bras croisés sur la poitrine, les lèvres pincées.

Et, dans ce temps-là, j’avais le goût de mourir.

À force d’acharnement et d’abnégation, j’ai grandi en développant une technique quasi sans faille. J’aurais pu espérer être reçue à l’École supérieure de ballet. Sauf que ma mère en a décidé autrement.

« Je suis le meilleur prof de danse que tu pourras jamais avoir. C’est moi qui vais t’entraîner jusqu’à ce que tu sois admise dans les Grands Ballets d’aujourd’hui. »

Les Grands Ballets d’aujourd’hui… LA troupe, la seule valable aux yeux de ma mère. La consécration suprême de tout danseur. C’est avec elle que Marina avait fait carrière, avant que la blessure à son genou – ou une grossesse-surprise – ne l’amène à devenir la misérable madame Faust, danseuse à la retraite. C’est donc cette troupe que je devais à tout prix intégrer.

L’audition pour y parvenir a été ma première – et ma dernière. J’en ai fait des cauchemars durant deux semaines, me réveillant en sursaut, baignée de sueurs glacées. Je ne mangeais plus, j’étais prise d’étourdissements. Ma mère m’a offert une gifle magistrale lorsque je lui ai confié mes angoisses. J’en recevrais bien d’autres ensuite, après mon échec…

« Si tu veux réussir, tout est dans la confiance ! Les mauviettes comme toi ne risquent pas d’aller bien loin ! »

Aujourd’hui, je me dis qu’elle avait raison de douter de moi, finalement… Danseuse nue puis meurtrière – tout pour la rendre fière !

Je ne comprends pas pourquoi, à l’époque, elle a tant insisté pour que je présente le solo de Carabosse, dans La Belle au bois dormant, à mon audition… Ça ne cadrait pas du tout avec mon casting, moi qui étais faite pour jouer les gamines candides et innocentes…

Oh ! Carabosse, la sorcière qui hante toutes mes nuits depuis ma chute. Carabosse, dont j’ai été incapable d’incarner la noirceur, la complexité, la cruauté grandiose. C’était ma mère tout craché, après tout. Un rôle conçu pour elle ! Mais, malgré ce modèle que j’avais eu sous les yeux depuis ma naissance, je n’ai pas pu. Quelque chose au fond de moi se refusait à plonger dans l’obscurité.

J’ai toujours été une victime, pas un bourreau.

Pendant l’audition, il fallait s’y attendre, j’ai offert une performance édulcorée et peu convaincante. Vers la fin de mon numéro, désemparée par les regards ternes de mes évaluateurs, j’ai raté la sortie de ma pirouette fouettée, je me suis emmêlé les pieds et écrasée sur le sol. J’y suis restée jusqu’à ce que la musique de Tchaïkovski s’achève, tremblant aussi fort que si on m’avait lancée dans la neige vêtue d’un simple justaucorps. Lorsque les dernières notes se sont tues, je me suis levée en vacillant, n’ai pas jeté le moindre coup d’œil aux trois juges, et j’ai quitté la pièce. C’est la dernière fois que j’ai dansé – je ne tiens pas compte de cette mascarade ridicule à laquelle je me suis abaissée au Pinky.

Quand j’ai reçu ma réponse négative, ma mère m’a hurlé après, rouée de coups, avant de finir par me mettre dehors. Mon père ne s’est pas opposé à sa décision ; il devait se rendre à l’étranger pour le boulot, ce soir-là, et avait d’autres chats à fouetter.

D’une certaine façon, c’était sans doute ce qui pouvait m’arriver de mieux. J’échappais enfin à la torture du contact constant avec ma mère. Mais je n’en ai pas profité comme j’aurais dû. J’ai erré de quartier en quartier, dormi sous les ponts ou dans les stations de métro, enfouie dans des couvertures crasseuses… je me suis laissée dépérir. Ce n’est que lorsque j’en ai été réduite à la mendicité que j’ai décidé de rentrer au bercail, pour quémander le pardon de Carabosse elle-même. Dans la grande maison de mon enfance, j’ai trouvé un jeune couple, joyeux et aimant ; la femme était enceinte. Ils m’ont appris que mes parents étaient décédés quatre mois plus tôt, percutés de plein fouet par un chauffard ivre.

Je suis sans doute un monstre, mais ça ne m’a rien fait. Ces gens-là n’ont jamais été ma famille. Mais c’est justement cette indifférence face à leur sort qui m’a fait comprendre à quel point ma vie était vaine. Moi, Sarah Faust, je n’étais rien pour personne.

C’est quelques semaines après cette prise de conscience que ça s’est produit. J’habitais depuis peu un minuscule logement avec deux filles rencontrées dans la rue. On se partageait l’unique chambre, qui n’était meublée que de minces matelas de camping et de sacs de couchage défraîchis. Une nuit, après m’être assurée que les autres dormaient à poings fermés, je me suis traînée jusqu’à la cuisine avec l’impression d’être détachée de moi-même. J’ai ouvert le tiroir d’ustensiles, choisi le seul couteau digne de ce nom et me suis laissée tomber dans un coin de la pièce. La tête appuyée contre le réfrigérateur, bercée par son ronronnement, j’ai fait glisser le fil de la lame sur l’intérieur de mes poignets. Le sang a aussitôt jailli, rivière rouge et poisseuse.

L’une de mes colocataires m’a retrouvée quelques minutes plus tard en venant se chercher un verre d’eau, et elle a appelé les secours.

C’est grâce à elle si je suis encore vivante.

Ou, devrais-je dire : à cause d’elle…

 

J’ouvre soudain les yeux. Je me suis endormie, on dirait. Le soir est tombé, et la chaleur aussi. Je me lève et vais fermer les fenêtres. Tout semble normal devant l’immeuble. Il n’y a aucune activité suspecte. Je passe dans la chambre échanger mes verres de contact desséchés contre mes lunettes. J’en profite pour enfiler un pantalon de jogging et me recoucher, dans le lit cette fois.

Allongée sur le matelas, je laisse mon esprit dériver, encore envahie par l’amertume des souvenirs ressassés. Le réveille-matin indique vingt et une heures quatorze. Sid en a encore pour près de trois heures au resto. Si seulement je pouvais me rendormir… Les minutes s’écoulent lentement, mais le sommeil me fuit.

C’est alors qu’un besoin pressant monte en moi. Je me lève et gagne la cuisine. Mon coffret m’attend au-dessus du frigo, fidèle et dévoué.

Il faut que je l’ouvre. Maintenant.

Je sais que, sous l’évier, Sid planque une boîte à outils. Je fouille dedans et déniche de grosses cisailles à métal. Parfait. Je m’assois par terre, devant le contenant de bois. Ça fait maintenant trois ans qu’il garde le secret que je lui ai confié. C’est le temps de lui faire cracher le morceau.

Les mains comprimant les poignées des cisailles, je fais sauter le cadenas. Je presse la paume droite sur le couvercle, prends une grande inspiration. Et le soulève.

Je retrouve, drapé dans un chiffon, le couteau qui m’a entaillé les veines. Je le déballe, l’examine sous toutes ses coutures. Il a été mal nettoyé, et un mince sillon brun tache la lame, à l’endroit où elle s’enfonce dans le manche. D’un geste d’automate, je retire les bandes de cuir à mes bras et passe le couteau à plat sur ma chair, le tranchant l’effleurant à peine. Le froid de la lame me fait du bien, m’apaise…

Je prends soudainement conscience de ce que je suis en train de faire et je me ressaisis. Je rabats violemment le couvercle du coffret, que je replace sur le frigo. Vide. Je préfère garder le couteau près de moi. Je vais le glisser dans mon fourre-tout.

Juste au cas où…

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