Cobayes, Sarah et Sid
Mercredi 16 septembre – Sarah
Mercredi 16 septembre
SARAH
— Ça y est, elle est portée disparue…, lâche Sid d’un ton aigre en faisant irruption dans notre chambre, où je suis toujours confinée.
— Qui ça ?
— Laurie, évidemment !
Sa voix est courroucée, vraiment plus aiguë que d’habitude.
— Heureusement que les éboueurs passent le mardi, ajoute-t-il plus bas. On n’a plus le corps dans notre cour arrière, au moins.
Je ne vais pas lui répéter que j’ai fait ça pour le bien de sa Laurie et qu’elle doit être tellement mieux, maintenant… Chaque fois que j’aborde le sujet, Sid se met en colère contre moi. Mais mon silence semble le contrarier aussi, parce qu’il me lance :
— Tu ne dis rien ? Tu t’en fiches, pas vrai ?
Je ne réponds toujours pas. De toute façon, à quoi bon ? Sid ne peut pas comprendre… Il me dévisage, des étincelles malveillantes dans les yeux. Puis, un petit rire blasé lui échappe, et il se laisse glisser le long du mur jusqu’au sol. Je lui accorde un moment pour qu’il calme sa colère.
— Tu pourrais me détacher, s’il te plaît ? finis-je par lui demander, usant d’un ton neutre pour éviter de le brusquer. Je dois aller aux toilettes.
— Retiens-toi.
J’ai dû l’effaroucher en essayant de l’assommer contre le mur de céramique lors de ma dernière visite au petit coin… Mais c’est que j’en ai assez, moi, d’être emprisonnée ici !
— C’est de la séquestration, ce que tu fais. C’est un crime !
— Et tes crimes, tu veux qu’on en parle ?
— Va te faire foutre.
J’ai les membres ankylosés à force d’être étendue dans ce maudit lit. J’y suis depuis deux jours et demi. J’ai tout tenté pour me libérer des menottes, mon épaule va se disloquer si je continue. Et il y a ce mal de tête qui menace de me rendre folle, depuis hier. Au moins, j’ai réussi à convaincre Sid de me donner mes lunettes et mon étui pour mes verres de contact ; ils étaient en train de me sécher dans les yeux.
— Tu peux juste me filer des pilules pour ma migraine ?
Et j’ajoute :
— … s’il te plaît ?
— Non.
Je me renfrogne.
— Merci pour la compassion…
— Parce que toi, tu en as montré, de la compassion, quand tu as enfoncé un couteau dans le ventre de Laurie ?
— Oui, justement.
— Ne recommence pas avec tes délires de libération, OK !
Les poings de Sid sont tellement serrés que ses jointures blanchissent.
— Sarah… tu as tué deux personnes et tu ne sembles même pas le regretter. Je ne comprends pas ce qui t’arrive. Je… je ne sais pas ce que je vais faire.
— Tu ne comptes tout de même pas me dénoncer ? lâché-je avec un hoquet de terreur.
Sid me toise quelques secondes. La fureur peinte sur son visage se teinte de douceur. Il abdique.
— Bien sûr que non.
Je peux respirer.
— Mais ce n’est pas normal…, continue-t-il en me détaillant.
— Que je n’aie pas de remords ?
— Ouais.
— Pourquoi j’en aurais ? Non seulement j’ai permis à deux misérables d’échapper à leur malheur (j’ignore Sid, qui lève les yeux au plafond), mais voir la cervelle de Carl se répandre derrière lui et sentir le sang de Laurie m’enduire la main… c’était… euphorisant.
— Tu es vraiment folle !
— Non, je te jure, c’était une sensation fabu…
— Arrête ! Tu me donnes envie de vomir !
Je le contemple avec tendresse. Ses cheveux un peu trop longs font des épis rebelles sur le dessus de son crâne. Il n’a pas rasé sa barbe depuis deux jours et ses yeux sont injectés de sang. Il n’a probablement pas dormi plus de trois heures d’affilée depuis qu’il m’a attachée à ce lit. Il doit craindre que les somnifères l’abrutissent trop profondément et que j’en profite pour me libérer.
— Pourquoi joues-tu à celui qui est dégoûté ?
— Parce que je SUIS dégoûté, riposte-t-il.
Je lui souris doucement.
— Alors, tu dois vraiment mal vivre avec toi-même.
Sid cligne rapidement des yeux, décontenancé.
— Qu’est-ce que tu racontes ?
— Tu es un meurtrier, toi aussi.
Il se tasse sur lui-même, comme s’il espérait que le mur l’avale. Du menton, je désigne ses bras, appuyés contre ses genoux.
— Ton tatouage, là, le plus petit… J’ai trouvé sur Internet un site qui décode le système binaire. Il est écrit « assassin ».
Il écrase sa main sur la ligne de 0 et de 1, l’air soudain égaré. J’enfonce le clou :
— Alors, qui as-tu tué pour vouloir inscrire ton crime dans ta peau et te le rappeler chaque jour de ta vie ?
Il prend quelques secondes avant de me répondre.
— … Charlie.
— Ton meilleur ami ? Je croyais qu’il était mort dans un accident d’auto !
— Je n’étais pas en état de conduire… ni assez lucide pour constater que lui non plus. Je lui ai demandé de prendre le volant de ma voiture et…
— Peu importe comment ça s’est passé ! Avoue que tu as ressenti du plaisir lorsque tu as vu son crâne se briser et son sang lui jaillir des yeux…
Sid bondit sur ses pieds.
— NON ! Jamais de la vie !
— Tu es comme moi, je le sais !
Il devient blanc comme un linge. D’un pas, il franchit la distance le séparant du matelas, l’index pointé vers mon visage.
— Tu es une tueuse, Sarah. Pas moi. Toutes ces années, je me suis senti coupable, j’ai été submergé par les regrets qui m’ont empêché de dormir, nuit après nuit. Mais ça reste un accident. Je ne suis pas comme toi… Surtout pas !
Il pivote sur lui-même, court presque dans le corridor. J’entends le grincement d’un tiroir. Puis, Sid réapparaît dans la chambre, un couteau entre les doigts. Il saute sur le lit, m’enjambe et agrippe mon poignet, celui qui n’est pas déjà immobilisé.
— Hé, qu’est-ce que tu fiches ? Tu me fais mal !
Il ne dit rien, ne fait que poser la lame sur ma peau. Je frémis, plus d’excitation que de frayeur. Oui, libère-moi de cette vie, Sid… Vas-y !
La pointe d’acier inoxydable fend l’intérieur de mon avant-bras ; je pousse un gémissement. Avec application, Sid grave une série de petits traits droits et de cercles : les mêmes qu’il arbore lui-même.
« 01100001 01110011 01110011 01100001 01110011 01110011 01101 001 01101110 »
… « assassin ».
De minces rigoles écarlates s’écoulent de mes plaies. Une sensation chaude remonte depuis mon bras, m’enveloppe. La douleur me fait du bien.
Une fois le dernier zéro tracé tout contre le cuir de mon bracelet, Sid jette le couteau contre le mur, l’éclaboussant de rouge. Puis, il contemple son œuvre, caresse du bout de l’index et du majeur le liquide qui sourd des chiffres marqués dans ma chair. Je fonds. Mes lèvres s’étirent en un sourire.
— Maintenant, on est vraiment pareils, toi et moi, murmuré-je.
— Non. Tu n’as rien compris.
Je soulève mon bras blessé, tends les doigts vers son visage. Mon sang goutte sur le devant de son t-shirt.
— Bien sûr que si… Allez, viens un peu ici que je te le prouve.
Il me considère quelques secondes, des flammes dans les yeux. Le devant de la jupe que je porte depuis trois jours est retroussé. Je vois ses pupilles glisser sur ma culotte.
Puis, il recule lentement. Le matelas remue sous mon corps avec un couinement de ressorts lorsqu’il s’en éjecte.
Je rabats mes jambes l’une contre l’autre et ramène ma jupe sur mes cuisses. Une grosse boule remonte le long de mon œsophage.
— Pourquoi me repousses-tu ? dis-je en clignant des yeux pour empêcher mes larmes de couler.
— Je ne peux pas, Sarah…
— Tu… tu ne m’aimes plus ?
Il me fixe longuement avant de murmurer :
— Il faut que je réfléchisse.
Il détourne les yeux. Non, n’arrête pas de m’aimer, je t’en prie ! Tu es tout ce qui me retient encore à la vie ! Sid fait mine de quitter la pièce. Ce n’est pas déjà l’heure qu’il aille travailler ?
— Ne me laisse pas toute seule, s’il te plaît !
— Ne t’en fais pas, me rassure-t-il en jetant un regard vers moi, par-dessus son épaule. J’ai appelé au boulot pendant que tu dormais : j’ai dit que… pour des raisons personnelles… je prenais quelques jours de congé. J’en ai plein d’accumulés. Il vaut mieux que je reste ici.
— Merci…, soufflé-je, reconnaissante.
Il me contemple encore un moment. Puis, il tourne les talons et disparaît dans le corridor.
— Sid ! lancé-je d’une voix plutôt rauque, tentant de ravaler la boule coincée dans ma gorge. Je pourrais aller aux toilettes, maintenant ?
Silence dans le couloir. Puis, après un moment, sa tête blonde se profile dans l’encadrement de la porte.
— OK. Mais ne t’avise pas de me refaire un sale coup.
— Promis.
Je ne voudrais surtout pas lui donner de raisons supplémentaires de me détester…
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