Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 17 sur 35

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Cobayes, Sarah et Sid

Dans la nuit du 31 août au 1er septembre – Sid

Dans la nuit du 31 août au 1er septembre

 

SID

 

La nuit. Oh, comme je la déteste ! Et ici, dans cette chambrette vide, désincarnée, elle m’apparaît pire que jamais. Je n’ai pas accès à mon ordinateur pour me changer les idées, ni à mes somnifères pour endormir ma conscience hyperactive. Et encore moins au corps fragile et apaisant de Sarah, plus salvateur que tous ceux que j’ai mis dans mon lit pour m’étourdir, lorsque les visions de Charlie ne me quittaient plus.

Tout ce que je peux faire, c’est attendre, en fixant le noir. Je vais devenir fou ! Si seulement la somnolence avait pu faire partie de la longue liste d’effets secondaires…

Je me tourne sur le côté. Le matelas de mousse bas de gamme s’écrase sous mon poids, m’avale. Je presse la couette entre mes jambes, enfonce mon visage dedans.

Va-t’en, Charlie, s’il te plaît… Va-t’en…

Mais trop tard, il est là. Et je revis encore, pour la énième fois, le moment où j’ai tué mon meilleur ami…

C’est Kamna, une fille avec qui on étudiait, Charlie et moi, qui avait organisé la fameuse soirée. Tout le département d’informatique de l’université avait été invité. Elle habitait une grosse baraque dans un quartier aisé de la ville et ses parents étaient partis en voyage, en Inde, pour deux semaines.

Je suis passé chercher Charlie au volant de la poubelle ambulante que je conduisais depuis mes dix-sept ans. Il y avait des voitures partout autour de chez Kamna, signe qu’aucun de nos compagnons d’études n’avait pu refuser son invitation. Quand on a franchi le seuil de l’immense maison, on a tout de suite su qu’on assisterait au party de l’année.

Canapés et fauteuils croulaient sous le poids de filles en robes ultracourtes. Certaines s’échangeaient des joints barbouillés de rouge à lèvres. Kamna avait dû faire appel à toutes ses anciennes copines du cégep et du secondaire pour équilibrer la population essentiellement masculine du programme d’informatique. Elle était d’ailleurs la vedette du département, avec sa longue natte noire, son teint café au lait et ses yeux d’une couleur improbable, à mi-chemin entre le gris et l’olive. Elle butinait d’un mec à l’autre, joyeuse et insouciante. Mais, lorsqu’elle se retrouvait devant un écran, avec un clavier sous les doigts, elle devenait aussi efficace qu’une Kali aux bras multiples.

— Les gars, vous êtes venus ! s’est-elle écriée quand on s’est avancés dans la cuisine.

— On n’aurait manqué ça pour rien au monde ! a répondu Charlie en posant sa caisse de bières sur l’îlot.

Il a pris une bouteille et m’en a tendu une. Mila, une fille qu’il avait connue dans un de nos cours à option, s’est jetée à son cou pour le saluer. Charlie l’avait dans l’œil depuis un moment, celle-là. Ouais, la soirée s’annonçait formidable.

Kamna s’est coulée hors du cercle d’admirateurs qui l’entourait pour nous rejoindre.

— Vraiment contente que tu sois là, Sid…

Elle s’est pressée contre moi en avançant le bras pour que nos bouteilles s’entrechoquent.

— Tchin !

— Tchin, Kam ! ai-je répondu, ensorcelé par ses iris verts.

Elle portait un short en jeans et un haut de bikini argenté noué sur la nuque.

— Vous avez apporté vos maillots ?

— Non, je déteste me baigner.

— Oh, dommage, a-t-elle fait avec un clin d’œil. J’aurais bien aimé voir ce que tu caches sous ce t-shirt.

— Un bout de cadavre blanc. Rien de vraiment excitant.

Elle a éclaté de rire, puis a attrapé l’ourlet de mon chandail entre ses doigts pour le soulever de quelques centimètres.

— Laisse-moi en juger par moi-même…

Le reste de la nuit s’est résumé en enfumage de poumons, en descente massive d’alcool, en étreintes sulfureuses dans la chambre des parents de Kam, dans la douche étincelante aux mille jets, dans les buissons sous la lune… Bref, en vertiges de toutes sortes. C’est d’ailleurs l’esprit et le corps dans les vapes que j’ai retrouvé Charlie, vautré dans le divan avec Mila grimpée sur lui. Les premiers rayons du soleil filtraient à travers les rideaux mal tirés.

— Hé, mec ! ai-je lancé de ma voix éraillée. Faudrait penser à y aller.

Charlie s’est redressé et Mila s’est laissée tomber mollement contre son épaule.

— Et Kam ?

— Elle est K.-O., je viens de la border dans son lit. Viens, on s’en va avant qu’elle se réveille et qu’elle nous demande de faire le ménage.

Charlie a balayé le salon du regard. Des flaques de liquides non identifiables souillaient le bois franc entre les meubles. Des mégots avaient été éteints directement sur la table de bois exotique ou sur les coussins de soie perlés. Des bouteilles jonchaient à peu près tous les plans horizontaux disponibles. Quelques reliques humaines gisaient par-ci, par-là, ronflant ou se caressant.

— OK, ouais, on s’en va, a acquiescé Charlie. Mila, on s’appelle tantôt ?

— Mouiii…, a-t-elle répondu, une expression euphorique sur son visage froissé.

Charlie s’est penché pour l’embrasser, et j’ai dû me racler la gorge pour qu’ils se séparent. Ensuite, j’ai attrapé mon ami par le bras et l’ai guidé jusqu’à la porte d’entrée en titubant.

— Hé, tu serais en état de conduire mon bolide, toi ? lui ai-je demandé en frottant mes yeux écarlates. Je suis encore complètement défoncé.

Charlie a hoché la tête de haut en bas.

— Ouais, ça devrait aller.

Sauf qu’il se trompait.

Le pied écrasé sur l’accélérateur, Charlie a volé sur la route quasi déserte en ce dimanche matinal et est allé percuter un poteau de téléphone. La tôle de l’auto s’est chiffonnée comme du papier journal. J’ai eu la cage thoracique sciée par ma ceinture de sécurité, et le coussin gonflable m’a assommé. Quand j’ai retrouvé mes esprits, je me suis tourné vers Charlie. Des débris de verre du pare-brise étaient enfoncés dans son visage, le rendant méconnaissable, et son crâne ruisselait de sang.

La boucle de la ceinture qu’il avait omis d’attacher miroitait dans la lumière de l’aube, comme si elle nous narguait.

C’est moi qui l’ai tué. Si je ne lui avais pas demandé de conduire à ma place, si nous avions pris un taxi ou l’autobus pour rentrer, il serait vivant aujourd’hui. Nous aurions terminé notre bac, et nous serions en train d’offrir les meilleurs services de sécurité informatique au pays.

Je suis un assassin.

Du bout des doigts, je frôle le plus petit de mes tatouages, qui s’étend de l’intérieur de mon coude à mon poignet. Jamais je ne pourrai oublier ce que je lui ai fait…

Soudain, je crois percevoir du bruit à l’extérieur de ma chambre. Je me soulève sur un coude et tends l’oreille. Je pensais que personne n’avait le droit de sortir… Merde, c’est la voix de Sarah ! Elle doit être somnambule !

Je bondis hors de mon lit, sans prendre le temps d’enfiler un chandail, ni même un pantalon par-dessus mes boxers. J’attrape la poignée et la tourne. C’est ouvert ! Je glisse la tête dans l’embrasure et entrevois Sarah dans la clarté trop vive répandue par les néons du couloir. Une grande blonde vêtue d’un pyjama jaune pâle est derrière ma copine. Qu’est-ce qu’elles fichent là, toutes les deux ?

Aucune trace du gardien de sécurité. Je ne sais pas où ils se cachent, lui et les infirmières, mais c’est bien silencieux, par ici… Je m’avance et chuchote à la blonde :

— C’est ma copine… Pas de souci, elle est souvent somnambule. Je vais la ramener à sa chambre. Toi, c’est ?…

— Anita. Je suis une des patientes.

J’aurais été étonné qu’elle soit une infirmière, habillée comme ça.

— Mais… j’avais un peu faim, alors…, continue-t-elle. En tout cas, je vais retourner me coucher.

On dirait presque qu’elle a peur de moi. Pourtant, je ne suis pas trop menaçant, vêtu de mon unique sous-vêtement… Nous échangeons un signe de tête pour mettre fin à la conversation. Sarah murmure des trucs inintelligibles, le regard dans le vide. Je me retourne vers ma chambre et j’aperçois une porte ouverte, un peu plus loin dans le corridor. J’entraîne Sarah vers celle-ci, tandis qu’Anita part de l’autre côté.

— Mon fuseau, murmure ma copine, il est dans le coffret… Mais je ne le trouve pas, mon coffret… Vous savez où il est, monsieur ?

Je soupire. Elle ne me reconnaît même pas dans son délire.

— Chez nous. Il t’attend bien sagement en haut du frigo. Tu pourras l’avoir dès demain matin.

— C’est MAINTENANT que je le veux !

— S’il te plaît, Sarah…, lui dis-je tout bas pour l’inciter à baisser le ton. Oublie donc cette maudite boîte pour une nuit…

Je sais bien que, pour elle, il est aussi impossible de répondre à cette requête que si quelqu’un exigeait que j’efface de mon esprit les horribles visions de Charlie.

Ses vêtements et son sac posés au pied du lit me confirment que cette chambre est la sienne. Je referme derrière nous.

Ses mains s’agrippent à ses bracelets, vissant ses bras l’un à l’autre. Je détache ses doigts un à un pour la libérer de sa propre étreinte, puis je l’aide à s’allonger sous les draps.

— Mon coffret…, gémit-elle avec un petit sanglot.

— Ça va, ça va… Je suis là.

Je m’agenouille sur le sol à son chevet et caresse sa peau, juste au-dessus de la bande de cuir qui enserre son poignet droit. Sarah replonge petit à petit dans le véritable sommeil. Tant pis si on me surprend ici : même si c’est interdit, je décide de rester avec elle jusqu’au lever du jour.

De toute façon, je ne dormirai pas.

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