Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 14 sur 35

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Cobayes, Sarah et Sid

Jeudi 20 août – Sarah

Jeudi 20 août

 

SARAH

 

— Non, je ne veux pas que tu m’accompagnes !

Je me lève de table. C’est moi qui nous ai mis dans ce fichu pétrin… Il n’est pas question que Sid participe à cette expérience, lui aussi !

— Ton affaire de cobaye, c’est exactement ce qu’il me fallait, poursuis-je avant qu’il ait le temps de protester. Mais je vais y aller toute seule. Tu n’as pas besoin de faire ça !

— J’ai bien peur que oui, Sarah…

— Tu as dit qu’ils offrent jusqu’à huit mille dollars pour nous injecter ce truc… et il ne m’en faut que cinq mille !

Sid plonge son couteau dans le pot de beurre d’arachide et en étale une couche épaisse sur une tranche de pain.

— Oui, c’est vrai. Mais ça ne fonctionnera pas à cause des dates.

— Comment ça ?

— J’ai appelé la compagnie avant que tu te réveilles. C’est trois mille au moment de la première injection, le 31 août prochain, et mille à chaque dose supplémentaire. Sauf qu’il peut y avoir un laps de temps d’environ dix jours entre chacune d’elles. Tu dois remettre l’argent à Carl quand, au plus tard ?

— Le 4 septembre.

— Tu vois ? Tu n’auras que trois mille dollars si tu y vas seule.

— Je… je vais trouver un moyen de rassembler les deux mille de plus.

— Je ne VEUX pas t’entendre parler encore de cette histoire de prostitution !

Il semblait si calme lorsqu’il m’a parlé du fonctionnement de ces expériences pharmaceutiques… On aurait presque dit que ça ne lui faisait pas peur, de se faire injecter on ne sait trop quoi dans le système. Je l’admets, d’après le site qu’il vient de me montrer, ça semble sans danger. On y mentionne seulement qu’il peut y avoir quelques effets secondaires bénins, tels des maux de tête ou des étourdissements. Je m’en fiche, d’être étourdie ou même qu’un troisième bras me pousse dans le dos ; mais je refuse qu’il arrive quoi que ce soit à Sid !

— Je pourrais peut-être vendre des trucs, suggéré-je.

— Quoi ? Tout ce que tu possèdes entre dans sept boîtes en carton. Ça m’étonnerait que tu en aies pour deux mille dollars, à moins que tu caches des bijoux précieux là-dedans…

Je me renfrogne. J’aurais dû voler quelques colliers à ma mère, avant qu’elle me jette à la rue. Mais j’imagine que je les aurais déjà revendus… Quant à ce qu’il est advenu des biens de mes parents après leur mort, inutile d’y songer : j’ai vérifié lorsque j’ai appris qu’ils avaient péri dans un accident de voiture, quelques mois après mon départ. Ils m’avaient rayée de leur testament. Tout est allé aux sœurs de mon père. C’est vraiment comme si nous n’avions jamais eu de liens, tous les trois… c’est peut-être le cas, au fond.

— J’y vais aussi, un point c’est tout, déclare Sid, avant de déchirer un coin de sa tartine avec ses dents.

Il avale sa bouchée, pose sa tranche de pain dans son assiette et croise les bras.

— Moi aussi, ton boss m’a menacé, me rappelle-t-il. Je suis dans le même merdier que toi. Alors, ne viens pas me dire ce que je dois faire ou pas.

Je me mords la lèvre inférieure. La peau de mes poignets me démange, sous mes bracelets. Je résiste à l’envie de les tripoter et pivote plutôt sur moi-même pour ouvrir la porte du réfrigérateur. J’attrape le carton de jus d’orange, puis referme le frigo. Mes doigts tremblent ; la boîte ouverte me glisse des mains pour aller s’écraser sur le plancher.

— Merde !

Je me dépêche de la redresser pour stopper le flux, et du jus m’éclabousse les pieds. J’éclate en sanglots.

Sid se lève et attrape le linge suspendu à la poignée du four.

— Je ne suis qu’une conne ! Une pauvre débile maladroite qui n’attire que les problèmes !

— Mais non, arrête ! Tu n’es rien de tout ça… Allez, viens t’asseoir.

Il me prend par la taille et m’entraîne jusqu’à ma chaise ; je m’y laisse tomber. Je ne mérite pas d’être avec un gars comme lui.

Il rince le chiffon sous le jet du robinet, me rejoint et éponge le jus qui macule mon pied.

Je m’efforce de calmer mes sanglots et réussis à lui demander :

— Pourquoi es-tu avec moi, Sid ?

Ma question semble le prendre au dépourvu. Il gratte ses cheveux ras du bout de l’index.

— Parce que tu n’es pas comme toutes ces filles que j’ai réussi à avoir avec un stupide sourire ?

— Tu sors avec moi juste parce que je t’ai résisté ?

C’est un peu nul. Il attrape mon autre jambe et poursuit son nettoyage, les yeux baissés.

— Peut-être aussi simplement parce que tu me plais.

— Et qu’est-ce qui peut bien te plaire, chez moi ?

Il s’arrête encore. Cette fois, il relève la tête vers moi.

— Ta vulnérabilité.

Ma quoi ?

— C’est un défaut, ça ! m’écrié-je.

— Ça dépend du point de vue.

Il m’offre son sourire le plus craquant – sincère, celui-là – et se remet debout.

— Viens, dit-il en me tendant la main. On va aller remplir le formulaire en ligne sur le site d’AlphaLab.

Je soupire, vaincue.

— Je te le dis, on va faire un beau couple de cobayes, m’assure Sid avec un air coquin.

J’ai hâte de voir ça…

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