Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 28 sur 35

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Cobayes, Sarah et Sid

Mercredi 7 octobre – Sid

Mercredi 7 octobre

 

 

SID

 

Assis devant mes écrans d’ordinateur, je lis avec attention les documents confidentiels que FalconX9 m’a envoyés. Dès que je termine la lecture de l’un d’eux, je le supprime, puis passe au suivant. Aucune trace ne doit subsister.

Nous sommes en train de monter un coup, avec les Overdogs. Rien qui concerne AlphaLab, évidemment. Non, il s’agit d’autre chose, une grosse affaire dans laquelle nous suspectons le gouvernement nord-coréen de tremper. Ça risque de faire beaucoup de bruit à l’international.

Je fais disparaître le dernier document et frappe la table du poing. Il s’agit de pauvres gamines à l’intérieur desquelles on a l’intention, selon les informateurs qui ont contacté Veritaz, d’insérer des explosifs avant de les offrir en cadeau aux dirigeants sud-coréens, en guise de témoignage de bonne foi. Des bombes humaines.

C’est une de ces journées où je me demande ce qui est en train d’arriver à ma vie.

Ces proies stupides et superficielles que j’ai ramenées ici et qui ont fini dans le conteneur à ordures méritaient de mourir, elles. Je n’ai aucune pitié pour leur destin tragique. Mais ces fillettes innocentes bourrées d’explosifs… elles ne devraient pas avoir à subir ça. Ce sont deux choses complètement différentes, qui n’ont rien à voir… pas vrai ?

Je me laisse aller contre le dossier de mon fauteuil pivotant. La lumière de mes écrans et le bruit de la pluie qui frappe le carreau de ma fenêtre me donnent mal à la tête. Je travaille tantôt ; il faut que je me débarrasse de cette foutue migraine avant ça, sinon ma soirée va être encore plus pénible que d’habitude.

Je me lève et suis immédiatement pris d’un étourdissement. Appuyé contre le montant de la porte de mon bureau, j’attends que les murs et le sol se stabilisent autour de moi. De l’autre côté du couloir, dans la chambre, Sarah est assise en tailleur par terre, me tournant le dos. Le tiroir du bas de la commode est ouvert ; une petite boîte de carton traîne à côté, sur le tapis. Je vois, à contre-jour, ma copine élever un chausson de ballet d’enfant devant son visage. L’objet se balance doucement, suspendu à un ruban de satin qu’elle tient entre son pouce et son index. Elle le contemple un moment, immobile. Puis, elle attrape une paire de ciseaux posée devant elle et coupe le ruban. Les lames continuent de claquer, frénétiques, et le tissu rose pâle est bientôt en charpie.

Sarah attrape ensuite le second chausson et s’occupe de l’anéantir à son tour, à grands coups de ciseaux. Le spectacle de son désespoir me broie le cœur et me remplit de colère en même temps. Ce sont nos maudits rêves brisés qui nous ont détruits… À cause d’eux, nous ne sommes plus que des versions atrophiées de nous-mêmes.

Je baisse les yeux vers mes bras. Tout ce que j’ai perdu y est inscrit à l’encre indélébile : Charlie, nos projets, cet avenir que je ne verrai jamais se concrétiser. Un magma amer gonfle dans mes veines, palpite, m’ébouillante de l’intérieur. Mes tatouages… je ne suis plus capable de les supporter.

Je file dans le couloir, jusqu’à la cuisine. Sur la table trône le fourre-tout de Sarah.

Je me précipite dessus, ouvre la fermeture à glissière. Enveloppé dans son linge, le couteau de Sarah m’attend. La lame, qui a été soigneusement nettoyée après ses dernières utilisations morbides, lance quelques étincelles dans la pénombre de cette journée pluvieuse.

J’applique le tranchant sur l’intérieur de mon avant-bras gauche, là où les 0 et les 1 me crient « assassin ». Un premier trait dans ma chair. Le sang sourd instantanément.

Je fends ma peau d’un nouveau coup de couteau, puis d’un autre encore. Le code binaire disparaît dans une mer de lacérations. Mon bras n’est plus que bouillie visqueuse. Quel soulagement ! J’aurais dû m’occuper de ça depuis longtemps.

— Hé ! C’est mon couteau !

Sarah est arrivée par-derrière sans que je m’en aperçoive. Elle m’arrache brutalement l’instrument de la main et le braque sur moi. La pointe vient effleurer mon torse, s’accroche dans le coton de mon t-shirt.

Puis, son regard tombe sur mon bras charcuté. Elle change d’expression d’un coup. Ses doigts s’écartent pour laisser choir le couteau ensanglanté sur la table.

— Je… je m’excuse, Sid… Je ne sais pas ce qui m’a pris…, bredouille-t-elle en tremblant. Je ne te ferais jamais de mal… tu le sais bien !

Je m’avance d’un pas vers elle, glisse avec douceur mon bras indemne autour de son cou.

— Ce n’est pas grave. C’est ma faute, je n’aurais pas dû toucher à tes affaires.

Je sens un filet de liquide chaud remplir ma paume et couler jusqu’au bout de mes doigts.

— Sid… tu ne crois pas qu’on a assez souffert, tous les deux ? murmure Sarah, la joue collée sur mon chandail.

Je ne réponds rien. Je repense aux jeunes filles dont on ouvre le ventre pour y insérer des explosifs, avant de le recoudre.

— On devrait sortir, dit-elle encore, sa voix se faisant plus affirmée. Nous défouler sur les autres plutôt que sur nous-mêmes.

Je la sens brûler sous mon bras, ce qui ranime les braises de ma propre colère.

Elle a raison. On a assez donné.

C’est au tour des autres de souffrir.

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