Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 4 sur 35

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Cobayes, Sarah et Sid

Vendredi 17 juillet – Sarah

Vendredi 17 juillet

 

 

SARAH

 

Mes écouteurs enfoncés dans les oreilles, je me recroqueville plus profondément dans mon fauteuil et je monte le volume de mon cellulaire au maximum. J’imagine les différentes fées, avec leurs tutus pastel, qui viennent faire leur numéro devant le roi et la reine et offrir leurs dons à la petite Aurore. Elles tournoient sans relâche, toupies joyeuses et adorables. Les notes de Tchaïkovski se taisent un instant, laissant place aux applaudissements de la foule. Dans ma tête, les six ballerines gardent la pose un instant, le visage souriant sous leur maquillage irisé. Elles font un dernier tour de piste avec des courbettes gracieuses pour les souverains, puis se postent en périphérie, dos au décor.

Soudain, coup de tonnerre : les lumières tressautent, faiblissent. La reine serre son enfant dans ses bras.

Carabosse arrive.

J’écrase un coussin entre mes genoux repliés, presse l’un de mes bracelets de cuir sur mon poignet. Carabosse la maléfique. Mon pire cauchemar.

Entourée de ses sbires qui caressent le sol du bout des doigts en grimaçant, elle entre, enveloppée de ses voiles d’ombre, ses cheveux de jais remontés en couronne sur son front, son bâton de magie noire à la main.

La musique se fait plus discordante, passant des aigus aux graves. La sorcière sourit aux parents d’Aurore en montrant trop les dents. La beauté et la majesté de ses gestes ne parviennent pas à empêcher ses proies de frémir. Carabosse vole vers l’enfant nouvellement née ; les gentilles fées s’interposent, lui font la révérence pour tenter de l’apaiser. Mais la rage de la sorcière est trop profonde. Son dépit déforme ses traits. Elle repousse les indésirables et donne libre cours à son ressentiment.

Son bâton s’élève et devient le fuseau avec lequel Aurore se piquera un jour le doigt. La musique devient sautillante, affolée. Les notes s’enchaînent rapidement, toujours plus vite, la vengeance jaillit, la haine éclate. Puis, le silence : le mauvais sort est jeté.

Il n’y a plus rien à faire. C’est fichu.

J’arrache les écouteurs de mes oreilles et lance l’appareil à l’autre bout de la pièce en gémissant. Puis, j’enfouis mon visage dans le coussin. Sous mes bracelets, ma peau me démange.

J’ai envie de tout détruire. Tout.

Moi, surtout.

Au pied du mur, mon cellulaire gît, sa vitre éclatée. On dirait qu’on a dessiné une toile d’araignée dessus. Les informations sur la pièce qui joue sont encore affichées à l’écran. Même pas foutue de briser quelque chose comme il se doit quand j’ai besoin de me défouler ! Je me lève et me dirige vers lui. Mais je le contourne et passe dans la cuisine. Le frigo, blanc sale, me toise de toute sa hauteur. Je lève le bras et allonge la main pour toucher la longue boîte rectangulaire qui m’attend, jour après jour, au sommet. Le grain familier de son bois sous mes doigts atténue les couleurs dans la pièce, assourdit la rumeur de la rue qui pénètre dans mon appartement par la fenêtre ouverte. Un vertige me saisit. Je ramène le coffret contre ma poitrine. Puis, je le pose sur la table. Son petit cadenas d’or me nargue. Il me serait si facile de l’ouvrir, même si j’en ai jeté la clef trois ans plus tôt. Des cisailles en viendraient à bout en moins de deux.

Je reste debout devant la boîte, les poings serrés sur mes cuisses. Je ne l’ouvrirai pas. Non, je ne l’ouvrirai pas.

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