Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 3 sur 35

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Cobayes, Sarah et Sid

Mercredi 15 juillet – Sid

Mercredi 15 juillet

 

 

SID

 

— Et une bavette de cerf aux pommes pour la jolie demoiselle ! lancé-je en arrivant avec le plat en question.

La cliente cache un sourire ravi derrière sa serviette de table. Celui qui doit être son copain m’adresse un froncement de sourcils en guise d’avertissement. Oui, oui, pas touche, j’ai compris. Je dépose les assiettes devant eux et leur propose un peu de poivre. L’homme me dévisage pendant que je fais tourner le moulin entre mes mains. Je peux aussi sentir le regard de la fille sur moi, mais c’est autrement plus agréable.

J’espère que c’est elle qui paiera, j’aurai un meilleur pourboire.

Le Chic Station est plein, comme d’habitude. Je devrais récolter un salaire digne de ce nom encore ce soir. Pas la peine de se tuer à faire de longues études quand on peut gagner autant d’argent juste en transportant des assiettes et en faisant des manières aux dames !

Oh, il y a bien quelques mâles dans la salle, mais la majeure partie de la faune du restaurant est constituée de femmes. Jeunes, de dix-huit à trente ans. À l’aise, financièrement parlant, à en juger par les logos cousus sur leurs vêtements et leurs sacs à main. Et, surtout, terriblement séduisantes. Leurs yeux soulignés de noir, leurs lèvres qui embrassent doucement les coupes de vin, leurs cheveux soyeux, caressant leurs épaules… tout cela peut être à moi, pour peu que je le veuille.

— Simon-David…, minaude l’une de mes clientes près de la fenêtre en levant le doigt pour attirer mon attention.

Tiens, tiens, déjà une qui se permet des familiarités en m’appelant par mon prénom, que je lui ai mentionné en lui remettant le menu, à son arrivée. Je sens que ça va être une soirée intéressante.

— Tu pourrais m’apporter un autre gin tonic, s’il te plaît ? me demande-t-elle lorsque j’arrive à sa table.

J’acquiesce avec un sourire. Elle n’est pas mal, cette fille, même si elle a bien cinq ans de plus que moi. Ses cheveux prune coupés au menton, ses paupières charbonneuses et son bustier décoré de dentelle lui donnent une allure sombre, redoutable. Je passe derrière le bar, puis reviens vers elle quelques minutes plus tard. Le tissu de ma manche frôle son bras quand je me penche pour poser son verre sur la table. Je vois sa peau se couvrir de chair de poule. C’est dans la poche.

— Merci… Simon-David, souffle-t-elle.

Dans ses yeux, je détecte la même flamme que dans ceux de toutes les autres avant elle : la faim des corps, de la chair.

Et quelque chose qui ressemble à l’espoir stupide d’avoir peut-être trouvé le bon.

Pour ça, meilleure chance la prochaine fois. Mais, pour satisfaire ses besoins physiques, je suis l’homme de la situation.

— Tout est à votre goût, mesdemoiselles ?

Ses deux copines et elle gloussent de plaisir. Ne jamais appeler une femme « madame ». Juste à cause de ça, mon pourboire vient d’augmenter de cinquante pour cent. Ça marche à tous les coups.

— Oui, merci ! Tout est… délicieux…

Nouveau regard enjôleur de la part de la fille au bustier. À ses côtés, son amie – joues roses et décolleté révélateur – ne me lâche pas des yeux non plus. Je vais avoir l’embarras du choix.

C’est à ce moment que la porte du restaurant s’ouvre pour laisser entrer une fille toute menue dans son chandail ample à manches trois quarts et sa jupe à plis.

C’est vrai, on est mercredi !

— Sarah ! m’exclamé-je en la rejoignant. Je suis content de te voir !

— Salut, Sid, me répond-elle avec son traditionnel demi-sourire, en remontant ses lunettes rose pâle sur son nez. Il y a du monde, ce soir !

— Ce n’est rien, on va te faire une petite place au bar.

— Merci, c’est gentil.

— Je te prépare un verre ?

— Oui, un mojito avec plein de glaçons, s’il te plaît. Il fait chaud.

Je lui dresse le couvert à une extrémité du long comptoir de bois verni, près d’un couple qui se susurre des mots doux. Sarah se juche sur son tabouret. Je la contemple à la dérobée ; je lui trouve l’air fatigué encore cette semaine. Chaque mercredi, quand elle passe au restaurant, elle me paraît plus fragile. Parfois, on dirait qu’elle va casser sous mes yeux.

— Tu vas bien ? lui demandé-je en écrasant de la menthe dans un verre.

— Ouais. Pas trop mal.

— Et le boulot ?

Je ne sais même pas ce qu’elle fait comme travail. Chaque fois que j’aborde le sujet, elle se défile.

— Ça va.

Elle détourne la tête vers la masse humaine du resto qui devise gaiement devant les assiettes remplies de calmars frits, de canard confit ou de légumes braisés, et elle lâche un :

— Ah, ça sent bon, j’ai drôlement faim !

Elle se défile, comme je le disais.

— Qu’est-ce que je te sers ?

— Comme d’habitude, s’il te plaît, répond-elle en jouant avec un des deux bracelets de cuir qui recouvrent ses poignets.

Ce qui signifie : une entrée de tartare de saumon avec croûtons. Elle a un appétit d’oiseau et ne se rend jamais au plat principal, encore moins au dessert.

— On vient d’ajouter un tartare de bœuf au menu…, lui annoncé-je. Tu voudrais l’essayer ?

— Non, merci, fait-elle en secouant la tête. Je ne mange jamais de viande rouge.

— Ah, OK.

Je pose son mojito devant elle. La frange qu’elle arbore en temps normal est retenue sur sa tête par un bandeau étroit, mais elle a laissé libre le reste de sa crinière ondulée. Malgré son physique de petite fille, elle a les bras et les cuisses fermes de quelqu’un qui fait souvent du sport. À voir son teint fantomatique, ce n’est certainement pas du jogging ou du volley-ball de plage…

Mon estomac se serre. Ah là là… ce qu’elle est jolie !

Pourtant, elle ne correspond en rien au genre de filles avec qui je couche d’habitude. Poitrine minuscule, vêtements confortables plutôt que seyants, visage à peine maquillé… Et elle refuse toutes mes avances depuis les six ou sept mois qu’elle fréquente le Chic Station. Mais elle dégage quelque chose qui m’attire irrésistiblement et qui n’a rien à voir avec l’apparence.

Dans le fond, je sens qu’elle est comme moi. Complètement brisée à l’intérieur.

Je passe en cuisine pour communiquer sa commande et en ressors avec trois assiettes pour la table numéro deux. Du coin de l’œil, je vois Marc, l’autre serveur, qui rigole avec Sarah. Je distribue rapidement les plats et regagne le bar.

— Marc, je pense qu’il faut de l’eau à l’une de tes tables. Les verres sont presque vides.

— Oh, merci, Sid. J’y vais.

Sarah le suit des yeux alors qu’il file chercher un pichet d’eau.

— Alors, qu’est-ce qu’il te racontait de drôle ?

— Rien du tout.

Mais son petit air narquois soutient tout le contraire.

— Allez, dis-moi…, insisté-je en m’appuyant sur le comptoir devant elle.

Je vois ses joues s’empourprer et elle baisse les yeux. Elle est trop craquante. En brassant ses glaçons avec sa paille, elle finit par lancer :

— Il me racontait comment les filles près de la fenêtre bavaient devant toi.

Je me fige.

— Mais non, elles doivent juste être impressionnées par mon service attentionné.

— Ton service un peu trop attentionné, oui.

Son demi-sourire est plein de sous-entendus, presque de reproches.

— Avec laquelle vas-tu finir la soirée ? ajoute-t-elle sur un ton léger.

Je fronce les sourcils et me penche un peu plus vers elle.

— C’est avec toi que je veux finir la soirée. Tu le sais bien.

— Arrête de te moquer de moi, Sid.

— Je ne me moque pas de toi, Sarah.

Elle relève ses pupilles vers moi et nous nous fixons quelques secondes. Si seulement elle pouvait me croire…

— Le tartare est prêt, Sid ! lance-t-on des cuisines.

— J’arrive !

Puis, je reprends tout bas, à l’intention de Sarah :

— Alors, tu veux bien aller prendre un verre avec moi ?

— C’est ce que je suis en train de faire, là.

— Non, je veux dire… après mon quart de travail. Ailleurs.

Elle se met à brasser ses glaçons plus vigoureusement.

— Désolée, je ne peux pas.

Pour la énième semaine consécutive, j’ai échoué. Comme d’habitude, je ne laisse rien paraître de mon dépit et lui adresse mon plus beau sourire, si bien maîtrisé, depuis le temps, que plus personne ne s’aperçoit qu’il est faux.

— Pas grave, on se reprendra. Je reviens, je vais chercher ton tartare.

— Merci, Sid.

Le soulagement dans sa voix me semble cacher autre chose… de la déception ? Je chasse cette impression en secouant la tête ; je sais bien que je me fais des idées juste pour préserver mon orgueil. Simon-David Cain n’est pas habitué à échouer auprès de ces dames.

Mais pourquoi faut-il donc que j’échoue précisément là où je souhaite tant réussir ?

Je jette un œil vers la table près de la fenêtre. La fille aux cheveux prune et aux paupières charbonneuses fera l’affaire… Ses iris sont presque aussi bleus que ceux de Sarah.

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