Cobayes, Sarah et Sid
Mercredi 19 août – Sid
Mercredi 19 août
SID
Trois heures quarante-cinq. La lumière de mes écrans rebondit contre les murs du bureau. Dans l’ombre de celui de droite, Charlie me fixe de son regard trop joyeux, coincé dans son cadre avec son éternel bock de bière. Si seulement c’était ce visage heureux qui surgissait tous les soirs dans mon esprit lorsque je cherche le sommeil, plutôt que celui, sanguinolent, que j’ai vu après l’accident…
Le menton appuyé sur mon poing, je glisse mon doigt sur la roulette de ma souris pour faire défiler le contenu de la page d’accueil de Veritaz. C’est le calme plat chez les Overdogs depuis la débâcle publique d’EWorth et ses démêlés avec la justice internationale. Après chaque coup, on se tient tranquilles quelques semaines, le temps que les choses se calment et de préparer le prochain. Je n’ai pas encore reçu d’instructions, alors j’attends.
De toute façon, j’ai d’autres soucis plus urgents à régler. Je délaisse le site de Veritaz et tape « argent facile » sur mon moteur de recherche. Un million six cent mille résultats.
« Comment faire un max d’argent rapidement. » « Les cinq meilleurs trucs pour que l’argent tombe du ciel. » « How to make money doing (almost) nothing. » « Ten ways to make money faster than fast. »
Du grand n’importe quoi.
Ah, et le plus classique : « Make easy money online. »
Je sais comment faire de l’argent facilement sur Internet. Je suis un hacker, après tout. Suffit d’abattre le site d’une compagnie pendant une heure, avant de la menacer de faire un shutdown définitif si elle ne me verse pas un montant X. Sauf que c’est du vol et de l’extorsion, et c’est contre mes principes.
Je ne vais quand même pas m’abaisser au niveau de ces merdes que nous poursuivons, les autres Overdogs et moi.
Il me faut une bonne idée, et vite. Quelque chose de légal. J’ai besoin d’inspiration.
Je me connecte à Facebook. J’y ai un compte, mais je l’alimente assez peu. C’est trop voyant, trop « allez-y, contemplez ma vie dans ses moindres détails ». Je préfère l’ombre, l’anonymat. Le Darknet. Mais là, il me faut une étincelle de lumière et il semble bien qu’elle ne viendra pas de moi.
Je clique dans le champ « Statut », en haut de la page. Mes doigts s’activent sur le clavier : « Des idées pour faire une passe d’argent vite fait ? Sans commettre un crime, là ! »
« Publier ».
Quatre heures dix-sept. Personne ne va commenter mon statut à cette heure… Je change d’onglet pour retourner à la page d’accueil de mon moteur de recherche. Plongé dans mes réflexions, je fixe sans le voir le curseur qui clignote. Un petit pop ! me fait sursauter. Déjà une réponse ?
« Vends ton ordi ! ;) »
Ah, ça, jamais ! J’aurais l’impression de me faire amputer une jambe. De toute façon, le matériel informatique, c’est comme les voitures : ça perd la moitié de sa valeur dès que ça franchit les portes du magasin. Je n’en obtiendrais même pas le quart de ce qu’il faut à Sarah.
Un autre ancien copain d’université me suggère une sélection de sites aussi nuls que ceux que je viens de survoler. Des trucs de vente pyramidale, pour la plupart. On est un peu trop près du crime pour que ça m’intéresse.
De toute évidence, les maniaques d’informatique ne dorment pas la nuit. Un gars rencontré lors d’un party il y a un an et avec qui j’ai discuté interfaces et systèmes d’exploitation se manifeste à son tour : « Je connais quelqu’un qui s’est inscrit pour tester des médicaments, pour une compagnie pharmaceutique. Je ne sais plus trop laquelle, mais va voir ce lien. Il fait ça pour vivre. Plutôt payant, il paraît. »
Tiens, tiens, c’est intéressant. Je clique sur l’adresse donnée. Le blogue du Cobaye apparaît sur mon écran central.
Je parcours les plus récents billets publiés. D’après ce que je comprends des différentes expériences auxquelles il a participé, si on est choisi, on se fait administrer un produit expérimental – sous forme de comprimés, de capsules ou d’injections –, puis quelqu’un mesure notre pression et nous débarrasse de quelques millilitres de sang, pour finalement nous remettre un beau chèque.
Ç’a presque l’air trop facile.
Hé, hé… merci, monsieur le Cobaye.
Je quitte le blogue et lance une recherche pour trouver les laboratoires pharmaceutiques les plus courus en ville. Le premier n’offre pas d’études avant un mois. Sarah et moi n’avons pas tout ce temps devant nous… Le deuxième ne propose que des compensations de mille deux cents ou de mille quatre cents dollars ; même à deux, ce ne sera pas suffisant. C’est là que je tombe sur AlphaLab. Une seule fiche trône dans la section « Études disponibles ».
Sarah pourrait difficilement être plus anxieuse, et moi, ça fait trois ans que je suis hanté par Charlie et son crâne défoncé. En plus, en lisant les infos supplémentaires qui suivent l’annonce, je me rends compte que la rencontre préliminaire tombe pendant une de mes journées de congé…
Je suis en train d’ajouter le lien à mes favoris quand j’entends soudain du bruit dans l’appart. Je quitte mon fauteuil pivotant et me glisse dans le corridor. Une ombre bouge dans la cuisine, découpée par la lueur du lampadaire qui entre par la fenêtre.
— Sarah ? Qu’est-ce que tu fais debout ?
Elle se retourne brusquement, son coffret de bois pressé contre sa poitrine. Son regard est obscurci, comme emprisonné dans les limbes d’un éternel cauchemar. Encore une crise de somnambulisme…
— C’est mon fuseau…, souffle-t-elle en caressant le couvercle de la boîte rectangulaire.
— Ton fuseau ?
— Oui, celui avec lequel je me suis piqué le doigt et qui m’a plongée dans un long sommeil. Je suis Aurore. Carabosse est cruelle et méchante…
Un frisson me traverse le dos telle une décharge électrique. Qu’est-ce que c’est que cette histoire de Belle au bois dormant ?
— D’accord, tu es Aurore. Allez, je te ramène dans notre chambre, il faut que tu dormes.
Je m’avance vers elle. Son visage inexpressif me fait hésiter. Ne dit-on pas qu’il peut être dangereux de réveiller un somnambule ?
— J’ai envie de dormir encore longtemps, longtemps…, murmure-t-elle alors de sa voix brumeuse. Et de me réveiller sur une montagne de pièces d’or.
Je lui retire le coffret des mains avec précaution, le replace sur le frigo.
— J’ai trouvé une solution, pour l’argent, Sarah. Viens te coucher, maintenant.
— Les princes charmants ont l’habitude de réveiller les jeunes filles en leur donnant un baiser, pas de les mettre au lit…
Je pousse un soupir.
— Je ne suis pas un prince charmant. Juste un pauvre mec amoureux…
Arrivée près du lit, Sarah s’y assied et se laisse tomber sur le côté, tête dans l’oreiller. J’attrape ses chevilles et remonte ses jambes sur le matelas. Les couvertures sont sens dessus dessous, comme si elle s’était battue avec. Elle se laisse border sans protester. Je crois qu’elle s’est déjà rendormie.
Je passe à la salle de bain pour gober deux cachets de somnifère. Lorsque je sens leurs effets se manifester, je me coule près de Sarah, les paupières lourdes. Mes doigts trouvent les siens, les pressent juste un peu, pour ne pas la réveiller.
— Ne t’inquiète pas, je vais nous sortir de là…, chuchoté-je en posant les lèvres dans ses cheveux. Et après, promis, on vivra heureux jusqu’à la fin des temps.
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