Cobayes, Sarah et Sid
Mercredi 4 novembre – Sid
Mercredi 4 novembre
SID
Parfois, j’ai l’impression d’entendre la voix de Sarah, au fond de la cellule où je croupis en attendant notre procès. Je sais bien que c’est impossible : elle est enfermée dans un centre de détention pour femmes, à des kilomètres d’ici. Et pourtant… je l’entends, je le jure. Elle s’excuse de m’avoir entraîné dans toute cette histoire, elle se sent affreusement responsable. Elle pleure, aussi. Je l’imagine s’accuser de tous les torts, recroquevillée sur elle-même, ses longs cheveux refermés sur son visage comme le rideau de velours cramoisi à la fin d’un spectacle…
Mais ce qui s’est produit, les meurtres, la violence, la folie, ce n’est pas sa faute. Elle et moi sommes des victimes, on nous a manipulés.
Les vrais tueurs, ce sont ces salauds de chez AlphaLab.
— Réveille-toi, Cain, lance l’un des gardiens de la prison en apparaissant de l’autre côté du grillage.
Comme si je réussissais à dormir ! Je me lève de ma couchette tel un zombie. Les murs de béton bougent autour de moi. Je suis tellement fatigué… Je tends mes poings fermés dans l’ouverture prévue à cet effet, et des menottes claquent contre mes poignets. Puis, une fois que la clef a joué dans la serrure de la grille, celle-ci coulisse pour me céder le passage.
— Ton avocat est là, m’apprend le gardien.
Il m’emmène jusque dans la salle de visite. Maître Chen est assis à une table bancale. Je m’installe en face de lui.
— Bonjour, maître, lui dis-je en m’accoudant sur le plateau de mélamine abîmée.
— Monsieur Cain, me répond-il d’une voix grave.
Il croise les mains sur le porte-documents posé devant lui.
— J’ai de mauvaises nouvelles pour vous et pour votre conjointe.
— Au sujet des allégations que nous avons émises à l’endroit d’AlphaLab ?
— Exactement.
Je me penche vers lui pour ne rien rater de ce qu’il va m’annoncer.
— Malgré tout ce que vous avez pu rapporter à propos de l’expérience que vous avez subie à titre de cobayes avec ce produit, la Chloro…
— … la Chlorolanfaxine, complété-je pour l’aider.
— Oui, c’est ça. Donc, malgré les détails que vous avez fournis sur la clinique, les membres du personnel, leurs pratiques et, surtout, sur les effets secondaires alarmants que vous avez décrits, aucune accusation ne peut être portée contre les laboratoires AlphaLab.
— Mais… pourquoi ? Leur produit nous a transformés en machines à tuer !
— Nulle conclusion ne peut être établie en ce sens, puisqu’aucune trace d’une substance étrangère n’a été détectée dans vos échantillons sanguins.
— Ça ne veut rien dire… Elle a pu disparaître de l’organisme après un certain temps ! Des mesures ne peuvent pas être prises pour fouiller la clinique ?
Maître Chen se gratte la tempe, embêté.
— La police n’a pas réussi à réunir suffisamment de preuves pour obtenir un mandat de perquisition. Lorsque les enquêteurs ont demandé à AlphaLab de leur fournir la liste de tous leurs patients, ils n’ont trouvé aucun participant du nom de Simon-David Cain ou de Sarah Faust.
Je lâche un grognement de rage en serrant les poings sous mes menottes. Les salauds ! Maître Chen jette un coup d’œil au garde posté contre le mur derrière moi et poursuit sur le ton de la confidence.
— Cette impossibilité qu’ont les autorités de franchir le seuil de la clinique me donne l’impression qu’AlphaLab est intouchable… comme si la compagnie jouissait d’une protection trop puissante pour être contournée.
— À quoi pensez-vous ?
— Je vous laisse le loisir d’imaginer les possibilités, me répond l’avocat en s’appuyant lourdement contre le dossier de sa chaise.
Il ne veut pas se mouiller. D’une certaine manière, je le comprends. Ce qu’il m’a appris est assez effrayant ; personne de sensé ne voudrait mettre le doigt dans un tel engrenage.
— Si les autorités sont de leur côté, nous ne pouvons rien faire contre eux…, murmuré-je, autant à son intention que pour moi-même.
Il acquiesce gravement.
Soudain, je me redresse, frappé par une idée.
— Attendez, je pense à quelque chose…, dis-je en m’avançant vers lui. Vous avez de quoi prendre des notes ?
Il plonge la main dans la poche de son pardessus pour y piger son téléphone cellulaire. Il l’active d’un contact du pouce.
— Je vous écoute.
— falconx9@overdogs.vrtz, épellé-je en prononçant bien chaque lettre, chaque chiffre.
— C’est l’adresse courriel de ?…
— Un collègue avec qui je travaille. Enfin… avec qui je travaillais. Nous mettions en commun nos connaissances en informatique pour dévoiler certains crimes.
Maître Chen fronce les sourcils.
— Et vous faisiez ça de façon… légale ?
— Je suis obligé de répondre ?
Il lève les yeux au plafond.
— Vous n’aidez pas du tout votre cause, monsieur Cain.
J’élude son commentaire. Au point où j’en suis…
— J’ai découvert des trucs louches en explorant les remparts qu’a érigés AlphaLab pour se protéger. Vous allez communiquer avec Falcon et lui dire que vous le contactez de la part d’Abhell. A-B-H-E-L-L.
Maître Chen enregistre le nom au fur et à mesure que je le lui dicte.
— Demandez-lui de remonter à la source pour dénicher des preuves contre l’organisation qui chapeaute les tests cliniques. C’est un spécialiste. Il trouvera ce sur quoi je suis tombé… et pire encore, je l’espère.
— Je ne suis même pas certain que de telles preuves seraient utilisables pour votre défense…, maugrée-t-il du bout des lèvres.
— Arrangez-vous pour qu’elles le soient.
La détermination dans mon regard doit être suffisamment forte pour le convaincre, car il hoche la tête en signe d’assentiment. Puis, il replace le téléphone dans la poche de son manteau.
Je me radoucis et risque la question qui me brûle les lèvres depuis que je suis entré dans cette pièce.
— A… avez-vous parlé avec Sarah ?
Un petit sourire apparaît sur les lèvres de mon avocat.
— Oui. Et je dois dire que j’ai été soulagé de l’entendre confirmer sa première version des faits. Grâce à elle, vous avez des chances de vous en tirer sans écoper de la peine maximale.
Je soupire de découragement. Sarah a pris tous les cadavres des Grands Ballets d’aujourd’hui sur son dos. C’est vrai que je n’ai tué personne ce soir-là, mais j’étais avec elle, je l’ai aidée à les immobiliser pour qu’elle puisse leur éclater la cervelle, un à un… Sauf qu’elle prétend haut et fort depuis le début qu’elle m’a obligé à le faire. Que je ne voulais pas. Qu’elle m’a menacé. Qu’elle a même tenté de me tuer, moi aussi… Et tous les indices confirment sa version des faits. Je ne sais pas encore quelle position je vais adopter durant le procès. Même si je disais la vérité, ça ne changerait rien pour elle. Elle va se prendre une peine à perpétuité, c’est sûr.
Le mieux serait sans doute que je m’arrange pour recouvrer ma liberté le plus rapidement possible et que je travaille de l’extérieur pour faire réduire sa peine.
— Je dois vous quitter, monsieur Cain, déclare mon avocat en se levant. Je vais voir ce que je peux faire avec votre contact. Je vous en redonne des nouvelles.
— Merci, maître Chen. Je compte sur vous.
Il incline poliment la tête, puis me tourne le dos. Il n’a pas encore franchi la porte de la salle de visite que je sens une paume s’écraser sur mon épaule.
— Allez, Cain, me lance le gardien. C’est l’heure de regagner ta cellule.
Je me lève, obéissant.
Falcon, mec, sors-moi d’ici !
OceanofPDF.com
Objet : Re : Abhell
De : falconx9@overdogs.vrtz
À : arthur_chen@mercurechenetassociés.com
Date : 9 novembre, 4 h 22
Monsieur Chen,
Comme demandé par mon collègue, je me suis infiltré dans le système de la compagnie AlphaLab, dont vous m’avez fourni les coordonnées. Une structure de base, d’une simplicité enfantine. Je suis remonté jusqu’à la maison mère de la clinique, qui porte le nom d’Armitage Pharma. Elle a des bureaux un peu partout dans le monde, surtout aux États-Unis et en Europe. On y teste des médicaments génériques, principalement de type anxiolytique et antidépresseur. Au-dessus d’AP, il n’y a rien. Pas d’organisation louche ou de copinage gouvernemental. Tout est super réglo de ce côté.
Par ailleurs, à titre d’information, je n’ai trouvé aucun dossier mentionnant les noms d’un certain Simon-David Cain ou d’une Sarah Faust.
Vous comprendrez que je ne suis pas tout à fait à l’aise de savoir mon adresse entre les mains d’un avocat, même si votre champ d’action ne s’étend pas jusqu’à mon pays. Inutile de tenter de communiquer avec moi à nouveau : je n’existerai plus sous l’identité FalconX9 dans les minutes qui suivront l’envoi de ce message.
Je suis vraiment désolé pour Abhell… Dites-lui qu’on a dû mal l’informer.
En vous souhaitant une bonne journée,
FX9
OceanofPDF.com