Cobayes, Sarah et Sid
Lundi 14 septembre – Sid
Lundi 14 septembre
SID
— Merde !
Je me lève d’un bond et je rattrape rapidement la bouteille de bière que je viens de renverser avant qu’elle ne répande tout son contenu sur ma table de travail. D’un coup de coude, je pousse clavier et souris ; le reste de mon matériel informatique est hors d’atteinte. Mais le pied du cadre qui retient Charlie prisonnier baigne dans le liquide jaunâtre. Avec un regard désolé pour mon ami, je m’éloigne vers la cuisine pour aller chercher un linge et éponger tout ça.
Par paresse, je ne prends même pas la peine d’allumer le plafonnier. J’agrippe le torchon suspendu à la poignée du four, tandis que, des yeux, je balaie machinalement la cour arrière de l’immeuble, envahie par la pénombre. Des voitures. Un conteneur à ordures. Et un individu en train d’y hisser un corps inerte.
Je me pétrifie. Le linge me glisse entre les doigts.
J’ai dû mal voir. Je suis fatigué, ces jours-ci, avec Sarah qui disjoncte pour tout et rien. Je glisse un nouveau coup d’œil à l’extérieur, plissant les paupières pour assurer ma vision. Il y a bien quelqu’un en train d’enfoncer quelque chose dans la trappe du conteneur. Ce n’est pas un corps, il ne faut pas que ce soit un corps… Shit ! La « chose » porte des talons hauts !
J’ai déjà mon téléphone entre les mains, prêt à composer le 911, lorsque le meurtrier se tourne dans ma direction pour ramasser l’une des chaussures de sa victime, tombée au cours de la manœuvre.
Oh non… Je… Je crois bien que c’est Sarah.
Je reste un moment tétanisé, puis replace mon cellulaire dans mon jeans. Je la vois ramasser un objet pointu qui reflète la faible lueur d’un lampadaire, l’enfouir ensuite dans son fourre-tout, se pencher pour saisir un grand sac qui traîne par terre, puis rejoindre l’escalier et le grimper quatre à quatre. Je suis toujours écrasé contre le montant de la porte lorsque j’entends une clef cliqueter dans la serrure.
Sarah sursaute dès qu’elle pose un pied sur le plancher de la cuisine.
— Aaah ! Sid, qu’est-ce que tu fous, tapi dans le noir ? J’ai failli faire une crise cardiaque !
Je m’éloigne lentement d’elle, à reculons, ne sachant pas trop comment agir et ne voulant surtout pas la provoquer.
— Hé, qu’est-ce que tu as ?
Mes mâchoires se crispent.
— Sid ? répète-t-elle en laissant tomber ses affaires sur le sol.
— Je t’ai vue.
— Tu m’as vue quoi ? demande-t-elle sur un ton hésitant en s’avançant vers moi dans le noir.
— N’approche pas ! Reste où tu es !
Elle s’immobilise et se met à gratter l’un de ses bracelets.
— Tu es trop bizarre, Sid ! Arrête, tu me fais peur…
— JE te fais peur ?
J’actionne l’interrupteur à côté de moi et la lumière crue éclabousse la cuisine.
— Tu as les doigts couverts de sang, Sarah ! Tu viens de tuer une fille et de la jeter aux ordures !
Elle ouvre la bouche, cligne des yeux. En apercevant ses mains barbouillées de pourpre, elle pousse un cri et se précipite vers l’évier. L’eau jaillit sur sa peau, qu’elle frotte de ses ongles avec des gestes frénétiques. Elle semble encore plus sous le choc que moi.
Je tends le chiffon à Sarah pour qu’elle essuie ses mains. Elle se tourne et appuie son bassin contre le comptoir. À son trouble se mêle une expression étrange… De la satisfaction ? Non, je dois me tromper.
— Merde, Sarah, qu’est-ce qui t’a pris ? Carl et puis maintenant… C’était qui, au juste ?
— Aucune idée, répond-elle. Une grande blonde avec une frange qui venait pour te voir… Pour coucher avec toi, en fait.
— Laurie ?
J’accuse le coup, la gorge coincée dans un étau. Je voyais Laurie de temps à autre, il y a quelques mois. Elle était ce qui ressemblait le plus à une fréquentation régulière, avant que Sarah se laisse apprivoiser. Une chouette fille. Un peu trop comme moi pour que ça fonctionne, nous deux. Mais pour une raison complètement différente de celle qui me lie à Sarah.
— Pourquoi as-tu fait ça ? l’interrogé-je en dardant mon regard désemparé sur elle.
Elle m’adresse alors un demi-sourire, l’air repentant.
— Pour l’aider.
— Pour… Quoi ?
— Je l’ai libérée de sa vie de débauchée. Elle ne détruira plus le bonheur de personne. Y compris le nôtre.
J’en reste sans voix. De la simple jalousie aurait conduit Sarah aussi loin ? Je n’y crois pas.
— Tu es à moi, Sid. Et cette fille ne voulait pas l’admettre.
— Comme si c’était une raison acceptable pour la tuer !
J’agrippe mon crâne à deux mains. Ce n’est pas véritablement arrivé. Nous ne sommes pas en train d’avoir cette conversation surréelle. C’est un autre de mes cauchemars. Le produit qu’on m’a injecté doit être en train d’embrouiller ma perception de la réalité.
— Dis-moi que ce n’est pas vrai, Sarah… Dis-moi que tu n’as pas fait ça.
Elle s’approche, lève ses grands yeux bleu clair vers moi. Ils brillent de mille feux, jetant des éclats électriques dans la pièce.
— J’ai tué cette fille, Sid. Et tu sais quoi ? Ç’a été l’un des moments les plus grandioses de toute ma vie.
Signal d’alarme. Je ne vais quand même pas être le prochain sur sa liste de victimes ? Je dois agir, et vite, avant qu’elle disjoncte de nouveau.
Je me jette sur elle. D’un geste, je verrouille mes doigts autour de ses poignets bandés et lui tords les bras dans le dos pour l’immobiliser. Son air d’abord médusé devient fou de colère.
— Lâche-moi tout de suite ! Qu’est-ce que…
Je plaque ma main libre sur sa bouche. Ses protestations s’atténuent aussitôt.
— C’est comme ça que tu as empêché Laurie d’appeler au secours, pas vrai ? sifflé-je à l’oreille de Sarah en l’entraînant dans le couloir. Comment tu te sens, maintenant que tu te retrouves dans la même position qu’elle, hein ?
Sarah se tortille sous ma poigne, frotte son corps menu contre le mien. Je resserre ma prise.
D’un coup de pied, j’envoie voler la porte de la chambre contre le mur. Je pousse Sarah à l’intérieur de la pièce, puis la soulève pour la lancer sur le matelas. Elle y atterrit violemment, avec un hoquet de surprise. Avant qu’elle ait le temps de se relever, je grimpe sur elle, la broie de tout mon poids. Elle gémit. J’allonge le bras vers la table de chevet, sur ma gauche, ouvre le tiroir. Mes doigts fouillent à l’intérieur et reconnaissent la froideur familière du métal.
Du même geste que j’ai répété tant de fois avec des corps chaque fois différents sous le mien, je referme le premier anneau autour d’un barreau de la tête de lit, le second sur l’un des poignets de Sarah. Elle me jette un regard noir.
J’ai réussi à la maîtriser. Elle ne fera plus de bêtises. J’y veillerai personnellement.
On dirait que tout s’écroule autour de moi depuis que Sarah est dans ma vie. Et pourtant… je ne peux pas nier que je suis fou d’elle. Elle vient de commettre le pire geste qui soit… et je l’aime toujours autant.
Je dois être aussi détraqué qu’elle.
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