Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 5 sur 35

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Cobayes, Sarah et Sid

Samedi 18 juillet – Sid

Samedi 18 juillet

 

SID

 

Trois heures quarante-cinq. C’est l’heure à laquelle mes amis Overdogs m’ont donné un rendez-vous virtuel – dans mon fuseau horaire, du moins, car nous venons d’un peu partout dans le monde. À l’heure pile, les huit hackers du groupe qui ont prévu de participer au coup sont là. Génial.

Nous nous sommes déjà mis d’accord sur les modalités de l’opération : nous procéderons en solo, explorerons la barrière érigée autour du système d’exploitation de notre cible jusqu’à ce que l’un de nous y détecte une faille. EWorth, une compagnie d’électronique qu’on suspecte de servir de couverture à une obscure organisation, est notre point de mire depuis un bon bout de temps. Un de ses employés a communiqué anonymement avec nous par l’intermédiaire de Veritaz, le site sur lequel nous publions les crimes que nous déterrons. Il nous a filé une info qui nous a aiguillés vers une section bien précise du système informatique d’EWorth. Si on est chanceux, les responsables de la sécurité seront des incompétents – contrairement à ce qu’on pourrait penser, ça arrive souvent.

Mais, cette fois, à en juger par les minutes qui s’écoulent trop vite sans que nous réussissions à percer leurs défenses, mes collègues et moi avons affaire à de vrais pros.

Ce qui veut sans doute dire qu’ils ont quelque chose de gros à cacher et que nous ne travaillons pas en vain.

Ma bière traîne, abandonnée, sur ma table de travail. Mes doigts courent sur le clavier, testant des lignes de code. Access denied, encore. Les trois écrans de mon ordi éclairent la pièce. J’ai l’impression de me trouver dans un long tunnel noir avec de la lumière au bout : mon but.

Et je suis tout près d’y arriver, je le sens.

J’entends des bruits de pas dans le couloir, par la porte entrouverte. Je ne quitte pas mon écran des yeux.

— Qu’est-ce que tu fais ?

La voix mélodieuse de la fille qui m’a charmé plus tôt dans la soirée est maintenant rauque, ensommeillée.

— Rien, je niaise sur Internet. Je n’arrivais pas à dormir.

— Tu viens te recoucher ?

— Bientôt. Vas-y, je te rejoins.

— D’accord.

Elle retourne dans mon lit, je l’entends froisser les draps. Puis, elle disparaît de ma conscience. Il n’y a plus que ces lignes interminables de chiffres, de lettres et de signes typographiques qui ont de l’importance à mes yeux.

Un message surgit alors sur mon écran de gauche. Ça vient de FalconX9 : il a trouvé la faille !

D’un mouvement de souris, je me dépêche de copier les données qu’il a transmises à tous les Overdogs, puis de les coller dans le champ approprié. J’appuie sur Enter.

Yes ! Je suis à l’intérieur !

Une trentaine de dossiers s’affichent devant moi. Vulnérables, accessibles, prêts à me dévoiler leurs secrets. Je choisis une icône platement nommée « Bills ». Des tonnes de factures, classées par genre : Métal, Plastique, Composants divers, Services, Publicité, Autres. J’ouvre l’onglet « Autres » et me concentre sur celles de la dernière année. Je ne consacre pas plus de trois secondes à chacune, car je peux me faire rejeter du système à n’importe quel moment. Je clique seulement sur « Ouvrir » et « Fermer » sans faire aucune modification ; je suis une ombre qui glisse dans les entrailles du système, indétectable.

La plupart des documents prouvent l’achat de matériel de bureau. Mais, soudain, je tombe sur une première facture d’armes.

Beaucoup d’armes. De guerre.

J’ai chaud et froid en même temps. Tout à coup, ma vie est en danger. Enfin, pas la mienne directement, mais celle d’Abhell, mon pseudo. Car moi, personne n’arrivera à me trouver.

J’ai le temps de transférer une douzaine de factures en lieu sûr avant que le système plante : Access denied clignote en lettres géantes sur mon écran central. L’arrière-plan se désagrège. Merde, on nous a repérés !

Je sors de là au plus vite, laissant EWorth et ses armes illégales derrière moi. Je pousse un long soupir et me cale dans ma chaise. J’attrape ma bière. Tiède, éventée, elle a un goût trop prononcé. Combien d’heures ont passé ? J’avale d’un trait la moitié de ce qui reste dans la bouteille. Il faut que je transmette les documents que j’ai dénichés aux autres hackers.

FalconX9 est plus rapide que moi ; il nous a déjà envoyé un dossier confidentiel concernant des enfants soldats. Mes petites factures d’armes font piètre figure à côté, mais elles viendront appuyer la découverte de mon collègue. Veritaz aura toutes les cartes en main pour démolir EWorth. Je suis content. J’ai bien travaillé.

Une fois le transfert des informations terminé, je salue mes frères Overdogs, puis quitte le Darknet. Je reprends ma bière et fais couler ce qui en reste dans ma gorge. En reposant la bouteille, je heurte un cadre. Il tombe à plat sur le bureau. Je tends vivement le bras pour le redresser.

Sur la photo, Charlie me contemple avec son beau sourire éméché, levant un bock dégoulinant de mousse vers moi. L’image est un peu floue. Je l’ai prise il y a quatre ans, avec mon téléphone, dans notre bar préféré.

Quand je me lève, j’aperçois par la fenêtre l’aube qui étire ses rayons entre les édifices de la ville. Je suis si fatigué… Pourtant, je sais que je ne réussirai pas à trouver le sommeil. Encore. Je jette un regard coupable à Charlie dans son cadre. Puis, avec un soupir, je passe à la salle de bain et avale deux comprimés de somnifère avec une gorgée d’eau.

J’entre dans ma chambre. Ah oui, c’est vrai, il y a cette fille… Elle dort, le visage caché sous un pan de mèches noires, les draps remontés jusqu’au cou. Elle n’était pas trop mal, celle-là… un peu insipide, mais gentille. Je ne me souviens même plus de son nom.

Je sors de la pièce et me traîne jusqu’au salon. Une couverture m’attend dans un panier près du divan, au cas où ce genre de situation se présenterait. Je m’enveloppe dedans, me roule en boule sur le canapé et cale un coussin sous mon crâne. Les somnifères ne sont jamais trop longs à faire effet.

J’espère que la fille va partir sans me réveiller.

Et qu’elle n’essaiera pas de me revoir ensuite.

…

Des enfants soldats…

Les salauds…

…

Non, Charlie… Va-t’en, s’il te plaît…

Va-t’en…

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