Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 8 sur 35

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Cobayes, Sarah et Sid

Lundi 27 juillet – Sarah

Lundi 27 juillet

 

 

SARAH

 

Sous ma paume, le ventre de Sid monte et descend au rythme de sa respiration paisible. La lumière de ma lampe de chevet transforme ses cheveux blonds rasés en un halo iridescent, flou parce que j’ai enlevé mes lunettes.

Mes doigts migrent vers son bras droit, celui qui est couvert de haut en bas par des symboles ; d’innombrables cercles et traits verticaux.

— Dis-moi, c’est quoi au juste, ce gigantesque tatouage ?

Je ne dois pas être la première à lui poser la question. En fait, je suis sans doute la centième… Sid soulève son autre main, chaude et rassurante, et vient la poser sur ma joue.

— C’est du système binaire : un code informatique constitué uniquement de 0 et de 1.

— Ah oui, j’ai déjà entendu parler de ce truc. Même si je suis nulle avec les ordis.

Sid sourit. Je me sens stupide. Et je me demande pour la millième fois ce qu’un gars aussi génial peut bien trouver à une merde comme moi.

— S’il s’agit d’un code, continué-je, c’est que ça dissimule un message, non ?

— Exact.

— Ce serait trop indiscret de te demander lequel ?

— Oui, très indiscret.

Je me crispe. Sid le sent et il enfonce doucement ses doigts dans mes cheveux.

— D’habitude, je réponds n’importe quoi à ceux qui me le demandent. J’invente une nouvelle traduction, un faux proverbe tibétain, des paroles de chanson… Juste pour clore le sujet vite fait, tu vois ?

— Hmm, dis-je en songeant à toutes ces filles qui ont voulu savoir, elles aussi.

— Mais, à toi, je pense que je vais le dire.

Mon cœur se dilate sous mes côtes.

— C’est un hommage à mon ami Charlie. Pour qu’il sache à quel point il était important pour moi… à quel point il me manque.

— Oh…, murmuré-je. Il… il est décédé ?

— Il y a trois ans. Dans un accident de voiture. J’étais là quand c’est arrivé, assis du côté passager. Il est mort sur le coup, et moi… moi, je n’ai rien eu !

Je sens la colère gronder en lui. Je me love contre son flanc, le front dans son cou, et il se calme.

— Si tu veux, parle-moi un peu de lui…, dis-je. Pas de sa mort, mais de la personne qu’il était de son vivant.

Sid expire alors tout l’air contenu dans ses poumons. Il laisse ses doigts glisser le long de mes mèches brunes.

— Charlie était mon meilleur ami. Il a emménagé dans ma ville au début de notre deuxième année de secondaire. On était fous des ordis, tous les deux. Alors, évidemment, on est devenus copains. C’était un gars brillant, très logique, cérébral. Il comprenait tout en un clin d’œil. Moi, j’étais le bouffon, celui qui mettait un peu de piquant dans sa vie raisonnable. On se complétait bien. On a choisi le même cégep, en sciences, puis on est entrés au bac en informatique. On avait des projets, on voulait fonder notre compagnie, créer nos propres logiciels de sécurité. Mais, à la fin de notre première année d’université…

Il se tait, laisse passer une ou deux minutes. J’attends, patiente et bouleversée. Je sais ce que c’est que de voir notre avenir s’écrouler sous nos yeux…

— Après l’accident, poursuit-il, la voix un peu rauque, j’ai lâché l’université. Ça n’avait aucun sens de continuer sans Charlie. Ça faisait si longtemps qu’on avançait ensemble… J’étais complètement désorienté. Je le suis encore aujourd’hui. Pour le moment, mon boulot me convient. Je trouve le moyen d’assouvir ma passion pour les ordis autrement qu’à travers des études. Je ne réfléchis pas trop à l’avenir. J’ai déjà assez de mal à oublier le crâne défoncé de Charlie, pendouillant sur le volant, et son sang qui coulait sur ses genoux…

Quelle vision d’horreur ! Je comprends qu’elle le hante encore ! Je me redresse à demi, l’oblige à me regarder ; que mon visage lui fasse oublier quelques instants celui, écrabouillé, de son meilleur ami mort. Puis, je pose mes lèvres contre celles de Sid et il se laisse aller contre moi.

Perdue dans mes pensées, j’ai à peine conscience de mes doigts qui suivent le tracé du code binaire qui traverse son bras gauche, dans le sens de la longueur, cette fois : « 01100001 01110011 01110011 01100001 01110011 01110011 01101001 0 1101110 ».

— Et puis celui-là, qu’est-ce qu’il signifie ? chuchoté-je doucement pour ne pas le brusquer.

Sid se raidit malgré mes précautions.

— Rien. Juste ce que je suis vraiment.

Je fronce les sourcils. Je ne comprends pas.

Il ajoute en fixant le plafond fendillé de ma chambre :

— Un jour, peut-être que j’aurai le courage de t’en parler.

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