Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 7 sur 35

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Cobayes, Sarah et Sid

Mercredi 22 juillet – Sid

Mercredi 22 juillet

 

SID

 

Elle ne viendra pas. Il est vingt-trois heures trente. Elle est là bien avant cette heure-là, normalement.

Non, Sarah ne viendra pas.

Elle avait l’air tellement fâchée ! Comme si j’avais trahi sa confiance. Mais je n’y suis pour rien ! C’est juste un malheureux concours de circonstances…

Au moins, j’en sais un peu plus sur elle. Je comprends mieux pourquoi j’ai l’impression, depuis que je l’ai rencontrée, qu’elle va se briser à tout moment. Je pourrais presque dire que je me sens plus proche d’elle.

Si elle n’avait pas décidé de m’éviter en manquant notre rendez-vous hebdomadaire.

J’accroche un sourire à mes lèvres en allant porter deux verres de porto à des filles assises près du mur.

— Ça ferme bientôt ? me demande celle qui porte une tresse.

— À minuit. Vous avez encore le temps. Voulez-vous que je vous apporte l’addition tout de suite ?

— Oui… euh… s’il vous plaît… Simon-David.

Elle m’offre un sourire hésitant, comme si elle n’en revenait pas encore de son audace. Cette fille est super mignonne.

Sauf que je n’ai pas le cœur à ça aujourd’hui.

— Très bien, mesdemoiselles. Je reviens tout de suite.

En passant devant l’entrée du restaurant, je sens le courant d’air créé par la porte qui s’ouvre. Je pivote sur moi-même. C’est Sarah.

Elle m’apparaît encore plus minuscule que d’habitude, dans ce t-shirt à rayures, long et ample, qui lui sert de robe.

Je ne m’élance pas pour l’accueillir comme d’habitude. Ce serait bizarre, ça sonnerait faux. Je me contente de lui adresser un sourire. Elle se mord la lèvre inférieure et va choisir une place au comptoir. Je la suis, le cœur battant. Marc s’approche pour prendre sa commande, mais je lui fais signe de me la laisser.

— Salut, Sarah, dis-je sobrement. Qu’est-ce que je te sers ?

Son regard balaie la salle, cherchant à éviter le mien.

— Juste un mojito, s’il te plaît.

— OK. Je te prépare ça tout de suite.

Je sais que j’enfreins le règlement en acceptant de lui servir de l’alcool sans qu’elle ait commandé de nourriture, mais je m’en fous. Du rhum, de l’eau pétillante, de la menthe, un quartier de lime, un peu de sucre. Et beaucoup de glaçons, comme elle l’aime. Je me concentre sur la préparation de sa boisson, appréhendant ce qu’elle va me dire. Parce qu’elle va dire quelque chose à propos d’hier, c’est sûr. Sinon, elle ne serait pas venue.

Je pose le verre devant elle et remarque que quelques clients ont levé l’index dans les airs pour me demander l’addition.

— Je reviens dans une minute.

Elle hoche la tête sans quitter le mojito des yeux.

Je m’avance jusqu’à l’ordinateur. Mon doigt court sur l’écran tactile, et les factures jaillissent une à une de l’imprimante. Je m’empresse d’aller les distribuer, puis je regagne le bar.

Je m’étonne de voir que Sarah a à peine touché à son cocktail.

— Je l’ai raté ? lui demandé-je.

Elle relève la tête d’un geste vif.

— Non ! Il est super bon. Tu fais les meilleurs mojitos en ville.

Joignant le geste à la parole, elle saisit la paille entre ses lèvres et avale une longue rasade. Je m’accoude au comptoir et décide d’entrer dans le vif du sujet.

— Tu ne voulais pas que je découvre ce que tu fais comme travail ; j’en déduis que mon opinion a de la valeur à tes yeux… Ça me fait vraiment plaisir.

Le rouge lui monte aux joues. Mais elle ne dit toujours rien. J’attaque de nouveau.

— Pourquoi as-tu choisi ce boulot, Sarah ?

Elle attend de longues secondes avant de me répondre. Lorsqu’elle finit par le faire, c’est avec un ton aigre qui me prend au cœur.

— Je faisais du ballet, avant… Ça reste de la danse.

— Et tu aimes ça ?

Un ricanement désabusé lui échappe.

— Non, je déteste.

— Alors, il est là, le problème. Ça n’a rien à voir avec ce que je peux bien en penser.

Sarah pince les lèvres. Elle refuse toujours de lever les yeux vers moi.

— Je ne sais rien faire d’autre. Faut bien payer le loyer.

— Et le ballet ?

— Le ballet, c’est fini.

Elle attrape sa paille entre ses doigts et s’en sert pour repousser les glaçons au fond du verre. Petit jeu sans fin.

— Tu sais, tous les deux, on pourrait trouver une solution.

Cette fois, j’ai piqué son attention. Sarah relève le menton et plonge son regard dans le mien. J’ajoute :

— J’aimerais vraiment t’aider.

Ses lèvres s’entrouvrent, mais aucun son n’en sort. Ses yeux s’embuent derrière ses lunettes. Je n’ai pas touché à un millimètre carré de sa peau, hier soir. Et je pense que, maintenant, elle a compris pourquoi.

— Sarah… accepterais-tu de venir prendre un verre avec moi, après mon shift…

Une voix m’interrompt.

— Pardon… C’est bien ici, pour payer ?

La fille à la tresse et son amie se pressent à l’autre extrémité du comptoir, près de l’ordinateur. Marc est près des fenêtres, en train de débarrasser une table.

— Oui, j’arrive.

Avant de me déplacer vers la caisse, je décoche un sourire plein d’espoir à Sarah. On dirait que tous se sont donné le mot pour régler leur addition en même temps. Les cartes de crédit se succèdent entre mes mains, et la salle se vide d’un coup. Lorsque j’en ai terminé avec le paiement des factures, je reviens vers Sarah. Sauf qu’elle n’est plus là. Un billet de dix dollars est coincé sous son verre vide.

Fait chier. Je n’aurais pas dû l’inviter. J’ai gaffé.

Il est minuit. Je vais verrouiller la porte avant. Marc s’occupe de compter le contenu de la caisse pendant que je nettoie les tables et replace les chaises.

Un quart d’heure plus tard, j’ai terminé. En cuisine, les employés boivent une bière en lavant la vaisselle. Marc se joint à eux. Moi, je les salue et je quitte le resto par la porte arrière.

Je contourne le conteneur à ordures, traverse la ruelle pour gagner le trottoir. Je dénoue ma cravate, l’enfonce dans la poche de mon pantalon.

— Alors, ce verre, tu me l’offres chez toi, Sid ? m’interpelle une voix.

Sarah se tient au coin de la bâtisse, appuyée contre la brique rouge brûlé.

Je n’y crois pas. J’ai si longtemps rêvé qu’elle prononce ces mots…

— Tu… tu veux venir chez moi ? lui demandé-je en encaissant la surprise.

Je m’avance avec précaution vers elle. Elle va s’enfuir, c’est sûr.

— À moins que tu me trouves impolie ?…

— Non ! Tu n’es pas impolie du tout. Je te jure.

Je fais un pas de plus.

Et on se jette l’un sur l’autre pour s’embrasser.

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