Cobayes, Sarah et Sid

Eve Patenaude · Chapitre 11 sur 35

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Cobayes, Sarah et Sid

Lundi 17 août – Sid

Lundi 17 août

 

 

SID

 

On va trouver une solution.

C’est ce que j’ai dit à Sarah quand je l’ai vue débarquer chez moi il y a trois jours, en larmes et le visage tuméfié.

Je me voulais rassurant, sauf que cinq mille dollars, c’est beaucoup d’argent pour des gens comme nous…

Au moins, elle n’a plus à se soucier de payer un loyer. Tout s’est passé très vite : avant-hier, Sarah a contacté son proprio pour voir s’il lui serait possible de céder son bail à une de ses collègues danseuses qui vient de laisser son copain et qui voulait déménager. Le lendemain, la fille s’installait. Sarah louait un appartement meublé, alors nous n’avons eu qu’à transporter quelques boîtes chez moi.

Notre premier matin de cohabitation est étrange. Bien sûr, ce n’est pas la première fois que Sarah dort ici. Mais je ne l’ai jamais vue aussi mal à l’aise, comme si elle cherchait à s’effacer des lieux plutôt qu’à se les approprier. Assise sur la chaise en face de moi, le menton appuyé sur les genoux, elle donne des pichenettes sur sa toast à la confiture, à laquelle elle a à peine touché.

— Ça va, Sarah ?

— Hmm.

C’est sûr que l’épée de Damoclès suspendue au-dessus de nos têtes n’aide pas les choses.

Mon regard s’accroche aux affaires de Sarah, que j’ai empilées dans le coin de la cuisine, près de la fenêtre. Tout ce qu’elle possède se trouve dans sept cartons.

— Tu devrais défaire tes boîtes, aujourd’hui. Ça va t’aider à te sentir chez toi.

— Hmm.

Je remarque alors qu’elle fronce le bout du nez, comme si elle était incommodée par une odeur.

— Ça va ? Tu veux que je ferme le pot de beurre d’arachide ?

Je suis déjà sorti avec une fille qui avait le beurre d’arachide en horreur. Elle refusait de m’embrasser quand j’en avais mangé. J’attrape le couvercle et le revisse sur le contenant.

— Non, non, ça ne me dérange pas, fait-elle avec une moue.

— C’est quoi, alors ?

Elle inspire rapidement, comme si elle flairait le danger, et pince les lèvres.

— Ça sent… d’autres filles.

J’en reste abasourdi. D’autres filles ? Je tente de la rassurer :

— Je te jure qu’il n’y en a pas une seule qui est entrée dans mon appart depuis qu’on est ensemble. Même pas ma mère.

Mon sourire enjôleur ne la convainc pas.

— Eh bien, s’il reste encore des traces olfactives du passage de tes copines presque un mois après vos nuits de débauche, c’est qu’il a dû y en avoir beaucoup !

Ouch. OK, elle marque un point.

Elle se lève brusquement et se dirige à grandes enjambées vers la chambre. Quand elle revient, elle lance mes menottes sur la table d’un geste rageur.

— Regarde sur quoi je suis tombée, ce matin, en voulant ranger mon étui à lunettes dans ta table de chevet !

Shit, je les avais oubliées, celles-là ! J’aurais dû les faire disparaître avant d’accueillir Sarah chez moi. J’imagine que ça risque d’aggraver mon cas si je lui explique que je suis le genre de gars qui ne dit pas non aux petits jeux sexuels…

— Ah, ça ! improvisé-je en prenant un ton innocent. Un cadeau d’une de mes ex qui avait trop lu de bouquins sado-maso…

— Et tu ne les as jamais essayées, je suppose ? me demande-t-elle avec son air le plus ironique.

— Bah… une fois ou deux, peut-être…

Fois quinze, oui. Mais ça servirait à quoi de lui avouer ça ?

Pinçant les lèvres de colère, elle va s’accroupir devant le tas de boîtes. Elle arrache le ruban adhésif de celle du dessus et écarte les pans de carton. Je ne la comprends pas… Sarah savait quel genre de vie je menais avant. Je croyais qu’en sortant avec moi, elle acceptait par le fait même mon passé. J’ai bien fermé les yeux sur le sien, moi ! Ce n’est pas comme si je lui avais donné des raisons de s’inquiéter depuis qu’on est ensemble…

Dans son état d’esprit, elle n’écoutera rien de ce que je pourrais lui dire. J’ai presque envie de la planter là et de m’offrir un tête-à-tête reposant avec mon ordi.

Je jette un regard las vers elle. Tout d’un coup, Sarah se fige, fixant le carton ouvert devant elle. À l’intérieur, un coffret verrouillé repose. Elle le saisit avec toute la délicatesse du monde avant d’aller le poser au sommet du réfrigérateur.

Je ne sais pas exactement pourquoi, mais je hais cet objet. Sans doute parce que son précieux contenu m’est toujours inconnu.

Sarah se tourne vers moi. Elle tripote son bracelet gauche, comme chaque fois qu’elle est nerveuse. L’épisode des menottes semble momentanément oublié.

— Sid…, commence-t-elle. Tu sais, pour ce qui est de l’argent…

— Je te l’ai dit : on va trouver une solution.

— J’ai pensé que je pourrais… vendre mon corps.

J’ai l’impression qu’on vient d’aspirer d’un coup tout l’air qui flottait dans la cuisine. Je serre les poings sur la table.

— C’est hors de question ! m’écrié-je.

— Attends avant de dire ça ! Ce serait payant ! Je n’aurais sans doute pas à le faire longtemps…

— Tu délires ou quoi ? Tu parles de prostitution, là ! Te faire baiser par des brutes pour quelques sales billets ? C’est horrible !

— Ce ne serait pas vraiment pire que de danser nue, rétorque Sarah. Je me faisais déjà tripoter par les clients, dans l’isoloir.

— Mais là, ils te défonceraient sans pitié comme une poupée qui serait bonne pour la poubelle ensuite !

Je reprends mon souffle et gronde :

— Tu ne feras pas ça, tu m’entends ?

Elle ne répond pas, la mine basse, le regard collé au sol.

— TU M’ENTENDS ? répété-je plus fort.

J’ajoute, en baissant le ton :

— Je ne veux pas que tu couches avec d’autres gars, OK ? Je vendrai mon propre corps avant d’accepter que tu subisses ça.

Sarah lâche son bracelet et ramène sa main sous son œil pour essuyer l’eau qui menace d’inonder sa joue encore enflée et bleuâtre.

— Merci, Sid, murmure-t-elle.

On dirait bien que je viens d’ouvrir une brèche dans le blindage qu’elle a érigé autour d’elle.

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